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LES DEUX AMIS

En novembre 1820, un an après qu'Henri Lacordaire eut quitté le collège royal de Dijon, j'y fus admis comme externe en classe de quatrième, où je trouvai pour condisciple son plus jeune frère, Télèphe, qui, après un coup d'œil assez narquois, me tutoya carrément et m'appela « petit curé. » Il prophétisait ainsi à la distance de trente-sept ans; j'en avais treize, et Télèphe à peu près autant ; mais il avait déjà l'air si déterminé, qu'on lui en eût donné vingt. Bien que Henri fût éloigné de son ancien lycée par l'étude du droit, il conservait parmi nous une grande renommée. On le citait à tout propos comme travailleur, comme lauréat exceptionnel, surtout pour son année de rhétorique, où il avait emporté à deux bras ses couronnes, et, pour prix d'honneur, une collection de médailles, représentant les pères et législateurs « du plus beau royaume après celui du Ciel. »

Le caractère sérieux el appliqué d'Henri, sa figure même, régulière, mim • •/. fortemenl

prononcée, avaient pour toujours marqué dans l'espril de ses jeunes successeurs : pour moi, son

souvenir m'était transmis d'autant plus vivement. que je trouvais souvent M. Lacordairese promenant avec mon livre Bippolyte, son camarade au lycée el à l'école de droit.

Je sais que de leur temps, quand les externi rassemblaient sous le portique, avant l'ouverture îles classes, les petits, au milieu du vacarme des grands, grimpaient aux barreaux de la grille pour voir le défilé des pensionnaires, et, se montrant Henri Lacordaire, disaient : « Tiens, le voilà, le voila. Cette démonstration ne se faisait pas sans les réprimandes du concierge Rémoissenet. qui ne paraissait jamais sans avoir coiffé sa tête poudrée d'un grand tricorne à la Bonaparte, et abrité hauts- de-ebausse à boucle sous une vaste redingote blonde. Ainsi drapé, six ans après le départ de Lacordaire, il nous faisait encore trembler; c'est lui qui disait d'un élevé à ses parents: i Nous n'en taisons rien pour le grec. » Je me rappelle encore ceci du lycée de Lacordaire: les coups de pied et coups de poing que, malgré son mérite, ou à cause de son mérite, il attrapait régulièrement de la générosité de quelques butors, n'empêchaient pas ses camarades (y compris les butor-. de l'applaudir avec frénésie quand le professeur lisait ses compositions, ou qu'on lui posait publi-

quement, à la fin de l'année scolaire, une couronne de lierre sur la tète : telle est la valeur du travail, qu'il se fait acclamer même par les paresseux.

La vie des pensionnaires au collège nous semblait dure, car on n'y ménageait point les jeunes gens, comme l'ont fait depuis quelques directeurs d'institution, par désir d'écraser la concurrence ; et pourtant, ce régime était réellement doux en comparaison de. celui du lycée de 1812 à 1815. Dans ce vieux temps, où les internes portaient la culotte courte et le mollet de coton bleu de ciel, qu'avait porté lui-même le jeune Bonaparte à l'école de Brienne , tout marchait à la baguette, mais à la baguette du tambour ; il fallait des soldats à l'Empire, et les lycées servaient de pépinière aux armées. Tout s'en ressentait dans l'établissement ; sous le règne de la force impériale, la force gouvernait les gamins entre eux. On prenait à Lacordaire, qui me l'a raconté lui-même, son pain au goûter, son espèce de vin au dîner, et toujours le poing levé sur la figure du petit que volait le grand ; trop heureux l'enfant qui échappait ainsi à des menaces encore plus immorales. Dans cette longue épreuve , où son amour-propre et ses appétits étaient constamment refoulés, le caractère d'Henri remonta plus d'une fois aux sources de la philosophie chrétienne, et y acquit cette habitude de pensées sérieuses dont le reflet plus tard devait briller sur toute sa personne.

Fils de veuve, avec trois frères et un petit patri-

moine, il s'habitua peu à peu à Décompter pour l'avenir que sur son travail. N'ayant pas d'argent, ei nVn demandant à personne, il portail

habits râpés avec cette grande propreté qui anoblit la misère même, et qu'il a conservée toute sa vic(I).

Son droit fini, il était parti pour Paris où l'avait rejoint Hippolyte. Tous deux, reçus avocats, occupaient, rue du Dragon, n° 30, un petit appartement, où ils étaient, comme on dit, « dans leurs meubles », ainsi que l'exige le Conseil de l'Ordre. Ni l'un ni l'autre n'étaient mondains. Hippolyte, même, moins sérieux qu'Henri, mais

C me lui infiniment spirituel, n'aimait le monde

que par curiosité. Néanmoins, fallait-il répondre à quelque invitation de soirée, Henri mettait son habit noir, Hippolyte son habit bleu; grande affaire. Hippolyte se disait fort emprunté, bien que pétillant de naturel et de saillies de bon goût,

(1) Trente ans pins tard, il a dit avoir reçu en 1836, d'hoirie maternelle, 20,000 francs, la paternelle ayant été absorbée par ses études du collège et de l'école de droit, el 5,000 fr. pour son voyage d'Allemagne en 1834. Il héritail la même année de huit mille francs par la mort presque simultanée d'un frère et d'une tante. Cela ne contredit en rien ce qu'il dit de ses 16,000 fr. de patrimoine à M«" Swetchine (10 mai 183G), en ce passage d'une de ses lettres à Mn" de la Tour-du-I'in (18 novembre 183Î » Tous mes frais de voyage payés, il me reste 1,200 livres de lentes, et actuellement dans nia liourse environ 1,500 francs. •• On peut très-bien avec un talent moindre que le sien, el une place d'aumônier à Paris, arriver ii s'y faire 1,200 liNres par au... el \ mourir de faim.

mais il ne pouvait pas résister à l'ascendant de ces nullités heureuses qui savent poser dans le monde, et y dominer par un caquetage aussi audacieux que vide, comme font à table d'hôte certains commis-voyageurs. Henri m'a raconté au Séminaire, que, pour sa part, aussi peu ébloui de ce vacarme que du spectacle des danseurs et des danseuses, il méditait derrière un rideau, tantôt sur la vanité des choses humaines, tantôt sur la rareté et l'exiguité toujours croissante des sorbets et des glaces. Faire leur ménage eux-mêmes, c'était méritoire, mais peu digne du barreau qui les voulait propriétaires, au moins en apparence. Un jour donc, entendant par-dessus le bruit des voitures et des cris de tous genres dont l'air de Paris est réellement épaissi, le refrain perçant et monotone d'un petit ramoneur savoyard, Hippolyte s'éprit tout- à-coup de l'idée d'en faire le valet de chambre de la communauté. Entr'ouvant la fenêtre, il se mit à siffler entre ses dents une s doublée de plusieurs autres, et l'instant d'après, retentissait sur l'escalier le pas lent et ferré du fils des Allobroges en habit de suie. Il allait respectueusement déposer sa chaussure à la porte, quand on la lui ouvrit gaiement et sans attendre qu'il frappât, tout comme on fait aux princes. On devine sa surprise, quand ils le mirent, comme leur petit frère, à table où son premier coup de dent fut beau; puis ils l'écoutèrent jaser pour exprimer son bien-être inattendu; il est si facile

de rendre heureux les pauvres, qu'il faut plaindre ceux qui s'en privent. Après le déjeuner, la

mascarade; Antoine secoue sa perruque, pi ses mains et ses joues à la pierre ponce, et, le lendemain, se loge tant bien que mal dans quelque défroque abrégée de ses pauvres jeunes mai! qui, pour lui dorer la pilule de l'esclavage, tirent mettre à son chapeau un large galon cuivré.

Hélas, tout n'est que fumée : pour mieux s'en assurer, quelques semaines après, Antoine remontait dans les cheminées de Paris, non sans avoir été assez bien nourri, reposé et morigéné. Par amour de la simplicité provinciale, Hippolyte courut jusqu'au fond delà Haute-Marne chercher son remplaçant Simon, pauvre enfant du pauvre village de Saulles (1).

(\)u Qu'est-ce que Saulles? demande Pauleur de Z,otti*a,ch.VII.

»i C'est le nom qu'on donne à quinze ou vingt chaumières jeléesjavec une pauvre église et un château, sur le penchant d'une colline. Au lias de la colline, un limpide ruisseau coule dans la prairie a moitié caché sous les fleurs du mûrier, les baies des roses sauvages et l'ombre odorante des vieux noyers ; ici un lapis de gazon, une herbe encore vivante et douce, niai? fatiguée par le pas des villageois qui viennent y jouer le dimanche; là-bas ii l'embranchement de ces deux chemins, une croix en pierre devant laquelle se signe le vigneron qui passe le soir : et puis de tous cotes de grands pommiers qui étendent leurs branches larges, tortueuses et tombant jusqu'à terre... n Saulles touche à Bussières, patrie des aïeux de Lacordaire. qui y revenait presque iliaque année près d'excellentes cousine.- qui étaient aussi celles d'IIippolyte. Les deux amis ne redemandaient jamais en vain à la province cet air pur, cette simplicité et la salubrité de vie que Paris ne fait qu'épuiser.

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