GÉNÉRAL. — UTILITÉ DU SÉMINAIRE
L'auteur de Louisa (année 1823) (1), qui, à vingtdeux ans, débutait dans les lettres par une Défense des Jésuites en France (2), avec le courage qui suppose un sujet alors impopulaire, en était récompensé par un rayon de l'Esprit-Saint qui lui montrait le chemin des missions, mais sa santé ne résista point à l'épreuve. Il eut toujours l'honneur d'entendre la voix de Dieu et d'essayer de lui obéir. Sa protestation pour les Jésuites contre leurs calomniateurs, n'eùt-elle eu d'autre mérite que de prendre le parti de la justice contre l'iniquité et la bêtise des accusations, était une bonne œuvre, car alors comme aujourd'hui, l'impiété et la révolution cachées sous cette petite guerre, visaient à la ruine du christianisme
(1) Paris, Delaogte, éditeur, 1830. et Librairie Centrale, 1866, un volume in -12.
(2) Paris et Dijon, Lagier, éditeur, 1825.
en France en voulant renverser une Beconde fois ce mur d'airain de l'éducation parfaite et chrétienne dont les Jésuites ont eu les premiers le secret : el
ils l'auront les derniers.
Quant à l'autre maître d'Antoine el de Simon, je retrouve dans mes notes, jaunies par le temps, la copie «l'une lettre sans signature, dont les détails font une sorte de silhouette d'Henri Lacordaire a cette époque.
Paris, ." décembre 1823.
« Mon bon Père, ■ Vous savez déjà mes efforts pour conquérir à mes propres yeux le titre de travailleur, qui jure un peu avec celui d'homme de lettres moderne . Enfin j'avais poussé la bonne volonté jusqu'à me coucher comme les poules de Dijon, à dix heures du soir, au lieu de faire comme les honnêtes gens de Paris qui commencent à celte heure-là d'aller dans le monde. Ainsi pouvais-je, comme les poètes, me lever avec l'aurore, c'est-à-dire en ce temps-ci à sept heures et demie. Enfin renonçant à Satan et à l'Opéra, je n'allais plus même chez nos amis, si ce n'est poury dîner, par dévouement comme vous voyez, encore un peu par hygiène; Ions ces restaurants de Paris étant d'indignes cabarets où l'on avale du poison à la carte. Eh bien, mon bon Père, mon meilleur ami, je n'étais qu'un bambin à côté d'Henri. S'il se couche à dix heures, il est au travail à cinq heures du matin, fuit les diners (même de dévouement , vit
de science et d'air; tout cela sans affectation, sans bizarrerie ni avarice, mais par principe d'ordre et de santé. C'est du reste le meilleur tempérament que je sache; délicat, mais élastique; sobre, mais régulier. Il prétend que chacun peut s'en créer un pareil avec son régime. Il fait tout avec mesure et à temps donné, si bien que je le regarde comme une de ces bonnes petites montres de Genève, pas brillantes, pas volumineuses, mais capables de régler le soleil... »
« C'est pour moi « l'ange de l'école » au moins l'ange gardien des principes dont vous m'avez doté, le guide de mes études, le maître de ma vie; ses leçons se bornent à l'exemple. Pratique-t-il la religion ? Pas encore ; cependant je ne suis pas sur ses épaules quand il sort, pas plus que lui sur les miennes. Mais dernièrement, me reprochant mes oublis envers Dieu et passant devant Saint- Germain -des- Prés, j'entre, et derrière un pilier, que vois-je agenouillé, la tète à moitié cachée dans une de ses mains, comme une statue de la méditation ? Mon Henri, mon petit bijou d'Henri, lui-même. Que diantre faisait-il là? N'en déplaise à Messieurs du Cercle (1), ce n'est pas en priant qu'on attend sa maîtresse ; et je mettrais ma main au feu qu'il n'en a jamais eue. »
« J'ai filé sans lui dire ce qu'il tient peut-être à me cacher : ou je me trompe fort, ou il n'en res-
(1; Cabinet de jeux et de lecture.
tera pas là : el quand il voudra trahir le secret qui fermente au fond de su bonne petite caboche, ce ne sera pas à moi seul qu'il le dira, mais au monde entier. »
En voilà, j'espère, assez pour expliquer la suite que l'on connaît, la rupture de Lacordaire avec le monde, comme nous l'a raconté M. Alexandre < ruillemin, son patron (1), ami de ma famille, cl qui vainement avait offert à son clerc un confesseur six mois auparavant. Aujourd'hui le confesseur même ne suffisait pas à son clerc : il lui fallait le séminaire : il le voulait comme il savait vouloir toute chose à quoi il avait longtemps réfléchi.
Ce petit coup (le foudre sur le monde, el ce rayon de soleil sur Lacordaire, tombèrent avec un magnifique tapage, à la presque épouvante de von excellente mère dont pourtant la piété remporta la victoire, mais au grand attendrissement >h-> amis chrétiens du nouveau converti, notamment de la pieuse famille Guillemin, qui avait longtemps demandé' ce miracle. L'admiration gagna jusqu'aux Membres du Barreau de Paris, qu'avait déjà ravis son premier plaidoyer.
Ce fut une vraie nouvelle: <> Lacordaire qui se fait prêtre! » L'expression est assez libre: d'abord, l'Eglise seule nous l'ail prêtre; ensuite est-ce qu'on si' fait ange? Encore, les anges, tout magnifiques
(1) Avocat au barreau de Paris, patron de Lacordaire pendant quelques mois.
et purs esprits qu'ils sont, n'ont pas le droit du prêtre, de commander au Dieu trois fois Saint, d'ouvrir chaque jour la porte des cieux pour l'en faire descendre à leur voix sur l'autel. Un de nos camarades de rhétorique se montrait plus impatienté que les autres de la nouvelle du jour ; il s'en venait à moi, disant, non plus avec la tranquillité d'un nouvelliste, mais avec ce ton de colère anti-prêtre, trop commun déjà, parmi nos collégiens d'alors : « Comprends-tu cela ? Henri Lacordaire, curé?... Curé! » reprenait-il en serrant les dents, et murmurant des mots aussi méprisants que méprisables.
Sa petite colère voltairienne constatait la puissante recrue qu'enlève au monde matériel le monde spirituel, chaque fois qu'un homme zélé renonce à la liberté laïque pour entrer au Séminaire. On peut toujours croire, en toute assurance, qu'un bon prêtre séparera de l'esprit du monde plusieurs milliers d'àmes et les sauvera. Ce chétif tonsuré, que la foule des niais considère comme victime d'un célibat contre nature, devient le père d'une famille bien autrement compacte et vivace que nos races corporelles : elles s'éteignent dans la mort ; tandis que la race des idées, née de la prière, ne meurt pas, et, qu'engagée au service du Père éternel, elle devient forcément la plus féconde des paternités (1).
(1) Luc, m, 8.
Après le départ de Lacordaire, le diocèse de Dijon observa une sorte de blocus administratif, qui lui a conservé plusieurs hommes de mérite; mais l'oiseau no s'était pas moins envolé, el cel oiseau était un aigle. Lacordaire, privé de toul travail lucratif pendant trois ans de Séminaire, et forcé d'entamer le patrimoine de sa mère pour paver sa pension à Saint-Sulpice, y accepta une demi-bourse avec autant de reconnaissance que d'humilité; c'était là un sacrifice d'amour-propre assez méritoire pour un bomme dont le début au barreau avait conquis les promesses de la fortune.
Mais n'y a-t-il pas d'autres petits sacrifices à faire, quand on passe d'une position libérale sur les bancs d'une école cloîtrée ? Celui de se trouver en contact pendant des mois et des année- avec quelques jeunes gens, admirables sans doute, dont la vocation ne s'abrite pas toujours soumêmes formes; d'être exposé aux réprimandes., à l'implacable décision d'un coup de cloche, de s'habiller tout de noir dans une longue robe qui gène la marche, attire d'une part tous les respects et de l'autre toutes les colères; de se lever avant le soleil en hiver, ce qui est triste; mais de coucher avant lui en été, ce qui est agaçant pour un homme tant soit peu de ce monde.
... Voilà, pour un nouveau converti, bien des coups d'épingles qui, dans ses jeunes années, paraissaient à Lacordaire devoir éloigner du séminaire un assez grand nombre de fils de famille.
Erreur! le premier soin de l'Eglise, au sortir d'une immense révolution, était d'avoir de robustes soldats, que le Séminaire seul peut animer d'un esprit uniforme, aguerrir à l'étude et aux fatigues de l'apostolat, comme au déploiement des plus augustes cérémonies. Le prêtre français ne saurait, sans une impardonnable ingratitude, oublier qu'en fondant les premiers Séminaires sur le vœu exprimé par le Concile de Trente, saint Charles et saint Vincent de Paul ont régénéré le clergé de France et d'Italie, et entraîné sur leurs traces toute l'Europe catholique.
Cette haie d'épines des premiers jours ne fut donc rien pour Lacordaire : il l'avait prévue, il l'eut vite enjambée ; tant , soldat intrépide , il s'était réjoui d'apprendre l'exercice du service de Dieu.