CONFÉRENCES DE METZ
Si Lacordaire ne put aussitôt jouir de son succès à Rome même, c'est qu'il dut la quitter, malgré tous ses projets de solitude, le 25 septembre 1837, pour reporter dans la Cathédrale de Metz un écho de ses Conférences de Paris. Il va sans dire qu'il ne partit de Rome, qu'après s'être assuré de la disparition sensible de son cher choléra ; vilain ami, à qui il n'avait tendu la joue que pour mieux ressembler à notre divin Modèle embrassé par Judas.
En allant à Metz par Nancy, il fait un petit détour pour revoir ses fidèles amis de Cirey, les excellentes familles Chevandier et de Prailly, re-
nommées pour la droiture et l'élévation de leurs vues, leur hospitalité magnifique et le nombre des services qu'ils ont si largement rendus.
L'auditoire de la Cathédrale de Metz, composé d'hommes en grande partie, était tout parsemé d'uniformes appartenant aux deux armes d'élite, l'artillerie et le génie ; l'école d'application y figurait, toute surprise de découvrir des vérités plus certaines et moins bornées que les mathématiques. Le succès de cette mission, qui dura de l'A vent jusqu'à Pâques, fut des plus consolantes pour le noble évêque de ce pieux et antique diocèse.
« L'auditoire d'hommes, écrivait Lacordaire(l), ne fait qu'augmenter à chaque dimanche...
» Un grand nombre d'esprits, seulement après quatre Conférences, sont déjà frappés et ébranlés. J'ai tout lieu d'attendre, avec la grâce de Dieu, une moisson abondante. »
En ville, l'abbé n'avait pas moins de succès : fraîchement échappé du barreau, il possédait la double qualité de la modestie sacerdotale, et des allures d'un homme comme il faut. Aussi son usage de la bonne compagnie lui attirait-il les gens qui ne connaissaient du sacerdoce que ce qu'en disent les ennemis de Dieu. On l'invitait partout; il dinait aux deux pôles, chez le préfet et
(1) Déjà en 1854, il avait attendu pour publier ses considérations sur le système de M. de Lamennais, que celui-ci eût résisté à ions les conseils en lançant au vont populaire les Paroles d'un Croyant, pompeuse criaillerie contre l'Eglise et la royauté.
chez les légitimistes : « Le parti républicain venail l'entendre en masse... Il était dans une tranquillité d'àrne parfaite, et aussi content de son essai de province qu'il est possible (1). »
Très-bien; voilà comment cela commence, el doit désormais commencer dans toutes les uns sions. Mais voici comment cela doit finir : oh ! pas de victoire sans combat ! Il le raconte luimême à sa meilleure amie M" Swelrhiiie: « On répandit le bruit que le clergé de Metz avait supplié l'évêque de me retirer la parole, et que je serais contraint prochainement de partir (2). Cette nouvelle m'a fait prendre la résolution de ne pas quitter jusqu'à Pâques. Depuis ma dernière lettre, j'ai eu à subir les attaques des protestants et des républicains.
» Ceux-ci, qui étaient d'abord très-bien disposés, ont été blessés de quelques passages de ma Lettre sur le Sahit Siège...
» Ils partaient de là pour faire des suppositions inimaginables et les plus divertissantes du monde. Me voici donc brouillé avec les républicains, justement par le même écrit que les légitimistes n'ont pas voulu annoncer dans leurs journaux ; et je parierais cent contre un, que le ministère et le juste-milieu ne sont pas contents de leur côté ; de
(1) Ibid.
(1) Lettre du 19 janvier 1838.
sorte que j'ai le bonheur incomparable de n'avoir pour moi aucun parti. » Comme c'est bien lui!
N'avoir pour soi aucun parti, et les voir se rallier à Dieu par la force de la logique, c'est un but magnifique; mais toutes les convictions ne sont pas des partis, surtout lorsqu'elles s'appuient sur le droit, l'histoire et la vertu. La religion ellemême n'a-t-elle pas été appelée par M. de Montalembert le parti catholique ? Un orateur sacré qui n'aurait pas pour lui ce parti-là, et ne voudrait pas l'avoir, prendrait certes un bien mauvais parti. Or, il y a des principes de l'ordre social aussi incontestables que la vérité religieuse, d'où ils découlent. Les hommes qui, à travers toutes les révolutions, restent fidèles à ces principes, ne sont pas plus un parti que l'Eglise : comme elle, ils sont dans le vrai, et il faut les avoir pour soi, ou risquer d'être dans le faux. Aussi le cher abbé, avec son cœur et sa bouche d'or, en fit-il la conquête.
Le petit orage des récriminations politiques finit par le doux tonnerre des applaudissements religieux. La mission de Metz laissa dans la Lorraine des traces si brillantes, que Nancy, ancienne rivale de Metz, eut raison cette fois d'être jalouse, et songea sérieusement à s'emparer de l'éloquent prédicateur. Mais pas plus à Nancy qu'à Grenoble, Lyon, Aix, Marseille et Bordeaux, qui le poursuivaient de leurs plus affectueuses instances, il ne voulait prendre d'engagement avant d'avoir
accompli sa grande entreprise, la restauration dominicaine, résolu qu'il était d'avaler au besoin les plus amers calices, assaisonnement ordinaire du succès dans les œuvres de Dieu. Il définit assez nettement une de ces gouttes d'absinthe : c Quelques coups de verge, écrit-il, sont bien vite effarés du corps, quoi qu'il y ait mérite à les recevoir, et à sentir qu'on en est digne ; mais la persécution incessante des gens qui ne comprennent rien, ou qui sont envieux, c'est le crucifiement réel du chrétien. »
Outre les gens, qui ne comprennent rien, il connaîtra d'autres bourreaux mignons qui valent les premiers, s'ils ne les dépassent ; ce sont les gens qui comprenneni tout, mais ne veulent rien entendre, de peur d'être forcés par la logique d'abjuivr leurs préventions.