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CHAPITRE XXII

LACORDAIRE DOMINICAIN — LETTRE. — SOCIÉTÉ RELI- GIEUSE DE LITTÉRATURE A NANCY.

Désormais ce n'est plus l'abbé Lacordaire, mais le frère Henri-Dominique, que nous retrouvons prononçant ses vœux le 12 avril 1840, au couvent de la Quercia, près Viterbe ; de là il passe simple novice au monastère de Sainte-Sabine de Rome, et se remet sur les bancs d'une classe de théologie, avec cette sainte joie que connaissent les vrais travailleurs. « Si j'avais eu saint Thomas pour maître dès l'origine, soupire une de ses lettres (1), j'aurais eu bien des peines de moins. »

Mais déjà voici venir les grandes épreuves pour son cœur paternel : le plus cher (et le plus beau, dit-on) de ses fils adoptifs, M. Réquédat, meurt de la poitrine sous la double pression de la pénitence et du climat.

La foi du Père Lacordaire soutient ce choc de douleur. Il écrivait : « Le pauvre frère Pierre (2),

(1) XVIe Lettre a M™>« de la Tour du Pin. Page 64.

(2) Page 66.

comme nous l'appelions, est avec saint Dominique, saint Thomas, avec tous nos Saints : il est le premier Français, depuis cinquante ans, qui ait paru dans le Ciel avec notre habit. »

Il est permis de croire que ce bien-aimé frère, aux séductions de son caractère, de sa physionomie (vraie tête de Christ) joignait surtout une belle àme, puisque Dieu lui accorda les premiers honneurs du martyre de la règle dominicaine.

Le R. P. Chocarne, exact et suave historien du Père Lacordaire raconte en quelques mots sa seconde amertume paternelle : huit mois après la mort de Réquédat, une nouvelle victime s'offrit à Dieu pour le succès de l'œuvre commencée, c'était son ami Piel que Réquédat semblait attirer encore au Ciel, après l'avoir attiré à la foi, et à la vocation religieuse. C'étaient comme deux braves fourriers du nouveau régiment monastique, qui partaient en avant-garde pour retenir les logements du saint paradis, deux protecteurs de l'Ordre qui étaient allés trôner à leur véritable place. Au milieu de ces cruelles épreuves Lacordaire trouvait le temps de m'écrire.

Dixième Lettre.

Rome, U juillet 1840.

« Mon cher Joseph,

» Aussitôt ta lettre reçue, j'ai fait près d'une personne influente, et la plus influente que je connaisse, une démarche pour ton protégé. (1) Mais je n'ai pas réussi pour le moment. Le gouvernement papal est dans de grandes appréhensions : le souverain Pontife est sérieusement malade, et s'est fait transporter de Rome à Castel-Gandolfo. Bien que sa maladie ne semble pas présager encore un évènementmalheureux, on est tenu en garde pour le cas échéant. Si un nouveau Pape venait, il ne serait peut-être pas impossible qu'il y eût une amnistie, et c'est encore une raison pour laquelle le moment est mal choisi. Je ne me suis point adressé au Saint Père directement ; c'est toujours ce qu'il y a de pis pour obtenir quelque chose, vu qu'il s'en réfère à ses ministres, et que les ministres de tous les pays n'aiment guère qu'on fasse les choses sans eux. J'ai été bien aise, mon cher Joseph, d'avoir de tes nouvelles, et de savoir que tu es retiré à Nancy avec ta famille. On m'a dit

(1) Pauvre romagnole, condamné politique, pour lequel je m'étais borné à transcrire les vœux charitables de quelques habitants de Troyes.

que fn étais de la Société Foi et Lumières. Je t'en félicite sincèrement. Voilà les Académies qu'il nous faut, ii la place de ces vieilles Académies de province, qui n'ont guère servi qu'à répandre le paganisme de la Renaissance.

» Tu as dû faire connaissance à Nancy avec le jeune Désiré Carrière, qui a un beau talent pour la poésie. Mais cela ne mène pas bien loin aujourd'hui ; le monde est dans un état trop sérieux pour entendre la voix des poètes : je regrette que Carrière compromette sa vie, en ne prenant pas quelque forte résolution (l).Du reste, la grâce seule de Dieu produit ces triomphes, et chaque joui' se vérifie le mot de l'Evangile : Les premiers seront les derniers (le mot est arraché) et les derniers seront les premiers.

» Adieu, prie quelquefois pour les Français de Sainte-Sabine.

» Je t'embrasse comme autrefois de tout mon cœur.

» Fr. Henri-Dominique Lacordaire. »

La Société Foi et Lumières, que le sans-gène de la province a contribué à faire languir, et trop tôt mourir, était la création de L'esprit infiniment actif, solide brillant, et varié d'un membre de l'Institut de France retiré à Nancy sa patrie,

(1) Le jeune poèlc ne larda point à prendre une très-bonne résolution.

M. le baron Prosper Guerrier de Dumast, ancien militaire, et de plus rose-croix converti par une étude profonde de la vérité. Nul n'a mieux réalisé l'oracle de David : Exortum est in tenebris lumen rectis. « Aux cœurs droits le jour vient même au sein de la nuit. » A chaque pas qu'il faisait pour s'enfoncer dans les ténèbres et relever le paganisme, il rencontrait la lumière éclatante de la divinité du Christ. Sitôt convaincu, il se mit, comme saint Paul, à rallier tous les travailleurs à un seul drapeau, celui de la religion et de la science.

Telle fut l'origine de la Société Foi et Lumières, pour laquelle le P. Lacordaire eût préféré le nom de Science et Foi.

Fondée en 1837, elle a servi plus tard de modèle à ces Cercles catholiques où la jeunesse est appelée à se distraire et s'instruire en bonne compagnie, et sous une sage direction.

Si peu qu'elle ait vécu, cette réunion a eu deux résultats heureux, 1° d'apprendre aux hommes d'études morales à se compter et s'unir. 2° de fonder un journal, qui ne fût ni un almanach incolore, ni le hérisson périodique d'une opposition à tout propos; mais qui, avant tout, cherchât le règne de Dieu et sa justice.

Voilà le but des premiers fondateurs de VEspérance, Courrier de Nancy.

Ils commencèrent la campagne avec trois cents abonnés, votés d'enthousiasme sur la proposition

du vénérable curé de la Cathédrale, ancien supérieur du Séminaire, M. Michel, qui, malgré son grand âge, commandait plutôt qu'il ne suivait le mouvement religieux en Lorraine. Il y appelait de tous ses vœux la résurrection des Ordres monastiques, et amassait depuis longtemps pour le premier qui s'y installerait un vrai trésor de bibliothèque. Il se plaisait à le dire à qui voulait l'entendre. L'ouvrage de M. de Dumast, qui porte le nom de la Société Fol et Lumières, est un véritable arsenal de preuves pour le Christianisme, contre les préventions populaires et les erreurs des vieux savants du XVIIIe siècle. L'auteur aura été le promoteur de tout essai contemporain pour l'amélioration morale, littéraire et scientifique de son pays, dont il a tracé un élégant portrait dans un livre intitulé « Nancy, Histoire et Tableau (1). » Devenu grand citoyen en devenant courageux chrétien, il a imaginé pour cette jolie ville l'importance d'une capitale (2).

Par une fortune que ses pieux habitants attribuent justement au céleste protectorat de Notre- Dame de Bon-Secours (3), la guerre, qui en 1870

(1) Un volume in-octavo. Nancy 1847. Vagner, éditeur, rue du Manège, 3.

(2) C'est en grande partie à ses démarches combinées avec celles de son beau-frère 31. le baron Buquet, maire et député de Nancy, que l'on y voit aujourd'hui installées les Facultés de droit, de sciences et de lettres.

(3) Centre élégant de pèlerinage situé à l'extrémité du faubourg Saint-Pierre de Nancy.

paraissait devoir ruiner la ville, y a fait au contraire affluer l'élite des savants et des émigrés de Metz et de Strasbourg. Parmi les membres de la nouvelle Académie religieuse brillait plus d'un nom célèbre. Pour ne citer que les morts, c'était d'abord le grand historien, M. l'abbé Rohrbaclier qui a quitté sa patrie, abreuvé de tristesse, après avoir eu la gloire de relever de sa tombe gallicane l'histoire universelle de l'Eglise catholique.

Puis venait chaque jour assidûment et sérieusement nous donner l'exemple du travail ou de la lecture, celui qu'on pouvait appeler la colonne de la Société, le pieux et jeune auteur des histoires de Lorraine et d'Austrasie, Auguste Digot, le type du savant provincial. Il pouvait en quittant Nancy s'asseoir à l'Institut ; il préféra le modeste séjour de sa patrie pour qui son nom est devenu une gloire. Modèle de la jeunesse en ses fortes études, c'est lui qui débutait en philosophie, avec son ami Maurice de Foblant, par protester contre les théories d'un professeur sans Dieu. On a de lui une précieuse démonstration de l'éclipsé qui assombrit la terre au moment du dernier soupir du Christ, contrairement à toutes les prévisions astronomiques. Travailleur méthodique et passionné sans être infatigable, il mourait à 40 ans, épuisé de forces, mais plein d'œuvres et de nobles projets ; ayant mené de front avec l'histoire, l'étude du droit, au point de conquérir le titre de docteur,

et une couronne de lauréat à l'Institut de France. Son ami M. de Foblant vouait son indépendance à rédiger dix ans de suite gratuitement et hardiment le journal géré par M. Vagner, organisateur et directeur intrépide d'OEuvres charitables; soutenant tous deux la lutte contre une opposition dont les agents avaient évidemment ordre d'empêcher par tous moyens le rétablissement des Dominicains à Nancv.

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