‹ LacordaireChapitre 23 sur 33 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

LE R. P. LACOUDAIRE A BORDEAUX.

De retour en France, le Père voulut tenir de primitifs engagements envers le digne archevêque de Bordeaux, qui s'était distingué à Nancy comme coadjuteur de l'apostolique Mer de Forbin-Janson, sous le titre d'évêque de Rose. A son arrivée, Mer Donnet lui communique une lettre ministérielle exprimant le souhait de voir disparaître de la chaire l'habit dominicain, que « beaucoup de personnes sages, disait la bonne épitre aux Bordelais,

regardent comme une manifestation inopportune, capable d'arrêter les progrès du sentiment religieux. »

C'est ce qu'on va voir...

Lacordaire garde son costume en y ajoutant un rochet clair comme le jour. « La Cour d'Appel, le barreau, le clergé, les dames, tout le monde s'est montré content, et tous les journaux se sont répandus en éloges. Le préfet m'a invité à diner... Il n'est pas plus question de l'habit que de rien, et le seul regret a été que je ne le portasse pas plus ouvertement en chaire. »

« Un ecclésiastique de Nimes, qui est fort dans l'aisance, m'a offert de me donner près d'Agen une maison qu'il vient d'acquérir... L'Evèque d'Agen est très-bien disposé : l'un de ses grandsvicaires m'avait offert une maison à Agen même. En attendant, par suite des démarches du bon Alfred de Falloux, M. le comte de Puységur, pair de France, vient de m'offrir une église et une maison à Rabasteins, sur le Tarn...

» Vous voyez que les maisons ne manquent pas. (Corr. de Fal., 308.) » Voilà le sentiment religieux arrêté d'une singulière façon ! Au milieu de ses travaux apostoliques, le P. Lacordaire ne perdait pas de vue sa chère Lorraine.

Onzième Lettre,

Bordeaux, 28 novembre 1841.

« Mon cher ami,

» Je te remercie de ton bon souvenir, et du prix que tu veux bien attacher à ma présence à Nancy, cet hiver. Je ne sais encore quels sont les projets de MST de Joppé (1) pour mon logement, ce qui fait que je n'ose accepter tes offres, de peur d'aller contre les plans épiscopaux. Le temps nous donnera conseil ; mais je n'ai' pas besoin de lui pour apprécier dès à présent cette preuve de ton amitié et des sentiments de ta famille pour moi.

» Désiré Carrière m'a écrit de la Chartreuse de Bosserville, je serai bien aise de le revoir. Il me dit qu'il a achevé son poème, auquel il travaillait depuis longtemps. Je voudrais comme toi qu'il s'arrêtât là, et commençât un poème plus sérieux; mais Dieu seul peut tourner son esprit là où nous le voudrions voir.

» Adieu, mon cher ami, ce sera un grand honneur pour moi de te revoir après tan,t d'années, ainsi que ton excellente et chère famille, à laquelle je présente mes hommages respectueux en t'embrassant toi-même.

» Fr. Henri-Dominique Lacordaihe, » des Frères Prêcheurs. »

(1) Premier titre du coadjuteur de Nancy, M?r Menjaud.

Le gracieux poète que suit, dans son vol, l'œil du P. Lacordaire, était le papillon qui fuit le réseau de* sa chasseresse. Désiré Carrière, las de continuer dans son Curé de Valneige l'idée de Lamartine (1) en la corrigeant, imitait le grand poète, en épousant tout ce que pouvait rêver de mieux un jeune homme de lettres sans fortune, mais non sans vertu, et doublement désiré, car il fut demandé ; et cela seul ferait déjà l'éloge du noble cœur qui lui apportait si spontanément le repos et la fortune. A cette occasion le P. Lacordaire, qui l'avait espéré pour sa future année dominicaine, disait: « Ceux qui se sont associés avec moi ne sont pas ceux que j'en a\ais cru capables. »

Cependant M. de Dumast, tout en prenant les bains d'Aix, obtenait de M ' Swetchioe qu'elle pesât de toute sa liante raison sur celle du P. Lacordaire, pour qu'il consentit à donner à Nancy non-seulement l'Avent de l'année 1842, mais le Carême de 1843.

De son côté, le coadjuteur de Nancy. }p Menjaud, luttant contre les instances «pie taisait pour Paris au P. Lacordaire M*1 Attïe, de glorieuse mémoire, lui écrivait la plus aimable lettre possible et, certes, il s'y entendait; car nul prélat n'eut davantage la grâce extérieure et l'amabilité quand il le voulait. Mon vénéré père, qui savait aussi se faire aimer, y joignait ses instances ; et le P. Lacordaire lui répondait :

Douzième Lettre.

Bordeaux, le 19 décembre 1841.

« Monsieur,

« Les regrets que vous m'exprimez me touchent beaucoup. Je me faisais une joie de vous revoir et toute votre famille. La Providence a éloigné ce moment que je souhaitais si fort, mais ce ne sera que pour bien peu ; le temps coule vite, et nous nous reverrons dans quelques mois. Car je n'accepte pas vos craintes sur les années qui vous sont laissées : Dieu et les probabilités sont trop en notre faveur. Joseph me fait de grands arguments pour me prouver qu'il vaut mieux faire la besogne en deux fois qu'en une ; je crois qu'il se trompe, je suis persuadé qu'il est préférable de présenter avec suite aux esprits les vérités de la religion, de manière à y creuser une trace profonde.

» Puis je ne suis pas assez libre de l'avenir pour être sûr de revenir où je voudrai : Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Je vois bien qu'il est facile de retourner le proverbe contre moi, mais j'ai des raisons d'être sûr de mon hiver prochain, et je l'ai donné de tout mon cœur à Nancy.

» Soyez assez bon, Monsieur, pour présenter mes hommages respectueux à Mme Régnier et à

Mesdames vos lilles que vous avez le bonheur d'avoir près de vous. Quant à Joseph, je l'embrasse bien tendrement. Et vous. Monsieur, je vous offre l'expression d'un souvenir né de vos bontés, et de la haute estime que m'ont inspirée vos vertus.

» Fr. Henri-Dominique Lacordaire, » des Frères Prêcheurs. »

Les succès de la mission de Bordeaux ne le cèdent en rien à ceux de Metz; et l'archevêque, habile appréciateur, cherche à accaparer le P. Lacordaire, pour son diocèse, en lui offrant d'y fonder sa première maison. Toutefois, de Bordeaui ;i Nancy, pour Lacordaire, il n'y aura qu'un pas, grâce a sa parole deux fois donnée.

il était précédé non-seulemenl par sa renommée, mais par l'envoi de son Mémoire pour h rétablissement des Frères Prêcheurs ; bon plaidoyer d'un bon avocat et d'une excellente cause. Quel observateur, à cette époque, n'était frappé de l'in- Buffisance des forces du clergé séculier contre les fatigues qu'impose la régénération des esprits appauvris par la Révolution F

l.es bommes oés avant nous n'ont pu. au milieu des guerres de la République e! de l'Empire, entendre la voix des pasteurs enseignants : et leurs petits-fils fuient aujourd'hui la ^rène des commandements de Dieu et de l'Eglise pour écouter le démon du théâtre, du cabaret, de la libre parole et dé la libre conduite. Quand l'auxiliaire monastique

fut-il plus nécessaire à l'ouvrier de la grande moisson ?

Le Mémoire défendait surtout la fondation nouvelle contre les vieilles répugnances héréditaires de certains membres du clergé séculier, et les frayeurs inexplicables du gouvernement de juillet.

Page 1