LAC0RDA1RE A NANCY
Descendu à l'Evêché, le 24 novembre, le Père Lacordaire promena les deux jours suivants le bord de sa robe blanche que couvrait un long manteau noir ; ce n'était point encore la chape dominicaine.
Le dimanche, 27, à une heure après-midi, « en présence de tout Nancy » (1), comme il l'écrit luimême, il paraissait dans la chaire de la Cathédrale, revêtu de l'habit dominicain (moins la chape noire), ayant passé sur son blanc scapulaire
(1) Leltre de Mm« de la Tour du Pin, 28 novembre iSi'2.
et sous son blanc caniail un surplis de lin, par égard pour les rapports entre l'Evêque coadjuteur et le gouvernement épouvanté ; lui-même était pâle et blanc comme un nuage au soleil.
Rien qu'à le voir monter l'escalier de la chaire, lentement, ses grands yeux baissés et le visage transfiguré par cette émotion... préparatoire, qu'on appelle la fièvre des prédicateurs, voilà l'auditoire bien disposé, et toutes les dames prises dans le même coup de filet. Pour la première fois à Nancy, elles semblaient moins nombreuses que les hommes, quoique ayant enlevé d'assaut les deux nefs latérales, et fait contre la nef principale plusieurs sorties avantageuses.
L'orateur agenouillé se lève timidement : d'une voix grêle, mais ferme et qui commandait habilement le silence, il découpe ainsi sa première phrase. « Il est... des hommes... qui prennent dans le creux de leurs mains un peu de terre... et qui disent... (forçant sa voix.) « Tout est là! L'homme n'est qu'un atome de plus ! (baissant la voix) c'est l'axiome des incroyants. »
L'orateur continue avec ce style pittoresque qui, selon le journal YEspérance, de Nancy, défierait la plume la plus exercée. Il veut constater l'existence simultanée de deux camps antagonistes, et s'écrie : « Pour moi, je suis croyant : j'ai bu à l'une et l'autre coupe, et je suis heureux du choix que j'ai fait ; si fort heureux, Messieurs, que je voudrais communiquer au monde entier mu
félicité. Dieu lui-même se communique à nous, moins parce qu'il est puissant que parce qu'il est heureux... Je m'adresse à ceux qui, après avoir sondé le vide du monde, cherchent instinctivement ailleurs le bonheur que leur àme droite ne saurait y trouver. Quant aux cœurs assez étroits pour que le monde les remplisse, que saurais-je leur dire?... Il faut que le dégoût du monde y pénètre et leur fasse désirer le ciel... »
A chaque audition nouvelle, l'aftluence des hommes montrait leur sentiment aussi bien épris que celui des dames. Il fallait voir l'attention, le ravissement de l'assemblée, se retenant d'applaudir cet orateur , si totalement nouveau , dont l'originalité , la véracité , la puissance empruntait un charme de plus à sa noble physionomie et à sa belle tenue, à la fois élégante et pauvre. Nonseulement il fallait l'entendre, mais il fallait le voir, avec son regard euflammé et sa voix délicate, mais stridente, s'animer à dépeindre la stupéfaction de l'impiété déjouée : « Elle était parvenue à obscurcir, a voiler la vérité : Diminutœ sunt veritates (1). Mais la vérité est une essence, et les essences ne périssent pas... En la voyant reparaître vivace et triomphante, après d'effroyables luttes, les ennemis de Dieu s'écrient stupéfaits : Tiens, voici la vérité. Et nous qui croyions l'avoir si bien enterrée! » Comme un bon orateur
(1) Ps. xi, 2.
voit toujours les effets qu'il produit, le P. Lacordaire ne veut pas que son amour-propre y gagne ; et il termine ainsi : « Oh ! mes frères, je vous en conjure, que ma présence dans cette chaire ne soit pas un vain spectacle ; puissiez-vous venir nfentendre avec le désir sincère d'ouvrir vos cœurs à la vérité. »
Une grêle de compliments fondait partout sur le jeune moine qui s'en serait bien passé, car sitôt rentré dans sa chambre de l'Kvêché, il engageait à coups de discipline sur ses épaules nues un dur combat contre le démon de l'amour-propre. Mais il avait beau faire et beau fuir; les complimenteurs lançaient à sa poursuite et la prose et les vers... que je retrouve dans mes souvenirs :
Monte ;i la tribune sacrée !
Ton front noblement ingénu Fait croire qne de l'Empyrée Un pur esprit nous est venu.
Ta pauvre niais sainte parure Dans sa blancheur te transtigure Comme un souvenir du Thabor.
Parle, la logique étincèle; Puis ton verbe éclate, et ruisselle Du feu qu'il comprimait d'abord...
Le poète Carrière avait aussi payé largement son tribut d'encens. Lacordaire, il est vrai, eût aux vers préféré des novices; mais d'un payeur qui n'a qu'un cœur d'or on ne prend que ce qu'il peut
donner : par exemple, les lignes qu'inspire au jeune poète l'audition de la huitième Conférence (sur la Trinité).
Je ne regrette plat de n'avoir pu l'entendre,
L'aigle de Meaux, planant au-dessus de la cendre
Où naguère des rois brillai l la Majesté,
Sur ce pompeux néant crier Ô vanité!
Sa voix tonnait alors bien plus liant que la tienne:
Mais tu l'as égalé dan.- la chaire chrétienne,
Moine, lorsque, debout devant l'Eternité,
Tu nous découvrais Dieu dans sa triple unité.
El faisais concevoir à notre intelligence
Que ce qui du Très-Haut nous dérobe l'essence
N'est pas un voile obscur qu'il jeta sur nos yeux,
Mais l'excès des clartés qui jaillissent des deux (I).
Enfin le succès se faisait comme à Bordeaux, comme à Metz, comme partout, éclatant, prodigieux. Il se glissait bien dans la foule quelque voltairien qui ne venait entendre le P. Lacordaire que pour s'en moquer. Lorsqu'on abuse ainsi de la grâce d'une mission donnée à tout un peuple, on ne reste pas à la môme place ; mais on recule, parfois, jusqu'à l'abîme, et l'on y tombe comme il en advint, à Nancy, de l'un de ces moqueurs périodiques. A quelques années de là, Satan, son maître, las de le faire rire des saints et de la parole sainte, voulut lui commencer son enfer dès
(I) Journal l'Espérance, ixi'V p. 35.
ce monde par un sombre désespoir....' Un erit fletus et striclov dentium. Donc, en pleine santé, en pleine faveur, honoré de fonctions élevées, le malheureux ricaneur, oubliant subitement tout sentiment d'honneur et de famille, et l'âme immortelle dont Dieu l'avait armé contre le néant, choisit, au contraire, comme les fous, la mort pour héritage, et la mort éternelle; et s'en va, dans une ruelle immonde, se faire sauter la cervelle. Voilà, beaux ricaneurs, où vous a menés trop souvent l'exemple du dieu Voltaire. Heureux si quelque pauvre vieux chrétien , serviteur de votre enfance, quelqu'une de ces pieuses et humbles âmes que vous appeliez bigotte, quelque prêtre ignoré ou insulté , fidèle au souvenir de votre famille, dépose mieux qu'une larme inutile sur votre tombe égarée hors du terrain bénit, mais une prière pour vous à l'autel des miséricordes infinies.