‹ LacordaireChapitre 25 sur 33 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'AUDITOIRE. — LES DISSIDENTS. — LE BON LAND8MANN. L'ÉLOQUENCE SACRÉE* — UNE BASOCHE CHEZ H. A. DK HETZ.

Tout auditeur de bonne foi se sentait frappé de la lumière évangélique, de ce rayon de l'Esprit- Saint qui, à travers la plus épaisse cataracte, attire toujours la prunelle du côté du soleil. L'auditoire n'était plus seulement nancéyen, mais lorrain ; les places étaient envahies aussitôt que l'on rouvrait l'église, un moment évacuée pour donner aux employés le temps de réparer le désordre des chaises. On ne perdait pas une syllabe : « Conticuere omnes, intenti que ora tenebant, • dit Virgile. Du premier mot, c'était là son secret, l'orateur saisissait son auditeur et se l'enchaînait jusqu'à la dernière syllabe. Vos yeux, vos oreilles et toutes les forces de la compréhension étaient absorbées sans l'ombre d'une distraction. La curiosité, l'étonnement, avaient attiré et fixé là quelques représentants des religions dissidentes, comme égarés au milieu du bon vieil esprit de la nation franque depuis quatre-vingts

ans. Les juifs, qui préfèrent être apppelés israélites, sans doute pour ne pas reconnaître leur Messie dans l'auguste Fils de David, roi de Juda, affectaient une impassibilité, sous laquelle s'opérait peut-être dans leur esprit un travail d'autant plus sérieux, de vraies merveilles comme il plaît à Dieu d'en révéler parmi leurs plus pieux et plus savants compatriotes. Peut-on savoir ce qui se passe dans ces cerveaux d'Orient qui parlent français, dans ces âmes sans guides, non sans ardeur ni pénétration, tant s'en faut, qui n'ont plus, hélas, et cela depuis dix-neuf cents ans, une cité, un village, un homme à eux seuls, plus même un livre, tellement qu'ils se jettent dans le déisme comme on se jette à l'eau. Un certain nombre, grâce à Dieu, se rapproche de la Lumière qui éclaire lout homme qui vient en ce monde et commence à comprendre l'Evangile , d'après les prophètes. Etaient-ils de ce nombre béni, ceux que nous reconnaissions dans l'auditoire si facilement, sans les connaître, pour être les compatriotes du doux Sauveur du monde? Je ne sais, mais de leur présence on concluait que nul n'était et ne pouvait être insensible aux charmes oratoires du pauvre moine d'Occident. Le geste large et facile complétait toujours à propos l'expression de la pensée; les yeux de l'orateur s'animaient à propos et lançaient de vrais éclairs, comme ceux du saint curé d'Àrs, parlant de l'amour de Dieu. Sa pauvre voix même, moins

pauvre pourtant que n'Ile de ce saint personna^1. pénétrait partout a force de netteté, à quoi ne nuisait même pas un reste d'accent bourguignon (1).

Comment ne pas écouter de toute son âme, la grande âme qui s'offre tout entière à sauver la vôtre? Un homme nouveau, pénétré, et sachant ;i la fois dans le môme discours plaider et causer autant que porter haut le drapeau de la divine éloquence. Jamais trivial, ni même ordinaire ; le mot lui arrivait toujours choisi, sans jamais sentir le travail; il haïssait les banalités en conversation, comment les eùt-il supportées en chaire? Il avait là, comme à l'autel, une grâce particulière, intérieure et extérieure, une force d'attraction que les saints ont exercée en mille rencontres. L'histoire a dit l'effet produit sur l'Allemagne par saint Bernard et saint Thomas d'Aquin, qui, ne sachant ni l'un ni l'autre un seul mot teutonique, mais seuleme»t la langue ecclésiastique, le latin, ont, par leur éloquence opéré des conversions sans nombre. Un de nos amis,-grand admirateur du Père Lacordaire et riche propriétaire dans la Lorraine allemande, rencontra d'Albestroff à Altroff un de ses anciens fermiers venant de la Kreutzoff. Il le prend dans sa voiture, tout en lui parlant du Père Lacordaire qu'il lui propose de venir voir prêcher,

1 En «lisant : u Expression. IpxIp. extrémité, » il disait i> expression, teste, estréniitr... h

ne pouvant le comprendre. Le landsmann hésite et les chevaux avancent. On passe Bourgaltroff, on touche à Benestroff; enfin voici Dieuze, où se trouvait alors pour Nancy la patache... en attendant le Bahnhof.

Le tenancier, fier d'être aussi riche que le maître, se croyait, paraît-il, dispensé de ses devoirs envers le Dieu qui avait fait sa fortune. Le maître, loin de lui donner un tel exemple, continue de prier pour lui, l'emmène le lendemain dimanche à la messe à la Cathédrale, et pose son homme dans l'auditoire assez près du Père Lacordaire. Piqué dans sa curiosité, en attendant sa conscience, le bon landsmann, ne perd pas un regard de l'orateur, pas un geste ni un éclat de voix ; et, quand tout le monde sort, il reste là tout pensif et comme cloué à sa place ; puis répond au

patron sans trop d'embarras: Je voulais

confesser.

Le Père, nous l'avons vu, improvisant sans jamais rien écrire d'abord que des notes et des divisions d'idées, pouvait, d'une ville à l'autre, en changer les formes à son gré. Il me montra un jour ainsi toutes les Conférences de Nancy en cinq ou six livrets in-18 qui auraient tenu dans la poche de son gilet. Il méditait son plan, ne l'écrivait complètement qu'à la longue, se pénétrait de toutes les ressources du sujet, se logeait dans la mémoire quelques traits oratoires ; puis se fiait à son auditoire, et surtout à la Providence. Souvent dan^

l'essor de l'improvisation, il découvrait et touchait des hauteurs de style et de pensée vers lesquelles l'emportait l'Esprit de Dieu ; et s'il en avait remarqué l'effet utile, il les écrivait et les reproduisait ailleurs ; jamais il ne rédigea qu'après avoir parlé. Il faut excepter, bien entendu, les discours académiques et les oraisons funèbres ; c'est de tradition, comme il l'a fait à Nancy pour les panégyriques du général Drouot et de M?r de Forbin-Janson. Tous les improvisateurs, ont leurs jours ; et ses meilleurs n'étaient pas ceux du mauvais temps : « J/ pleut, disait son ami le poète Carrière, gare à la Conférence. » La règle n'étail pas invariable, autrement que fût devenu le plus impressionnable des orateurs sous nos climats de l'Est, si aigres, si capricieux, et n'ayant de constance que dans la longueur de l'hiver ? Mystères de la parole publique, surtout de la parole évangélique, qui pourra vous comprendre, si ce n'est l'apôtre à qui Dieu impose votre glorieux travail ? Qui nous dira pourquoi, lorsque la méditation lui montre clairement son sujet, ses preuves, et jusqu'à la couleur propre à séduire ; à peine monté sur le faîte d'où il veut proclamer la vérité sainte (1), il est pris d'un subit vertige ; tout a fui, le plan, l'idée, le texte; il ne sait plus que balbutier ou se taire... ? Mémento homo quia pulvis es... ! Pourquoi enfin, saisi de cette frayeur salutaire à

(1) Prœdicate super tecla. (Mail. X. "27.

l'approche de la tribune sacrée, après avoir senti son cœur battre avec une telle violence qu'il se demande s'il ne lui faudra pas descendre avant d'avoir ouvert la bouche, il n'a pas plutôt laissé s'envoler de ses lèvres une ou deux paroles messagères de la paix, qu'elle se fait dans son cœur ; et il n'y reste plus que la puissance et le bonheur d'envelopper les âmes dans les filets du divin amour ?

Ici le saint roi David nous répond clairement : « C'est que le bon Dieu a promis de s'en mêler puissamment. » Dominus dabit verbum evangeliquantibus virtute multa. (Ps. 67-12.)

Quelques avocats et gens de lettres organisèrent une basoche en miniature chez M. Alexandre de Metz, sous la présidence de M. Buffet, qui, dès la première séance, dirigeait les débats avec le sérieux et l'exactitude du futur président des plus grandes Assemblées politiques. Deux ou trois membres de la basoche se donnèrent rendezvous dans la cellule du Père Lacordaire pour prendre ses conseils sur l'art d'improviser ? D'improviser sur quoi, demanda-t-il? — Mais, d'improviser en général. — La première règle est d'avoir une idée ; autrement ce n'est plus improviser mais divaguer. Il faut donc exposer une idée, la développer, la prouver, en tirer des conclusions. Absolument comme au barreau. Avez-vous une idée ? Non ? Allez vite la chercher.

Quel désappointement pour ceux d'entre nous,

— lin —

qui, pour la trouver, croyaient SUffisanl d'être appelés à la tribune. Mais il parait que rien ne se dit bien sans travail, même avec le génie, dont le travail nous rapproche :

Icare, ô mon classique ami. ne voufi souvient-il plus d'être tombé des hauteurs du soleil pour n'avoir bravé ses feui qu'avec des ailes de cire... .' l'une de ces ailes devait s'appeler la facilité, l'autre l'imagination.

CHAPITKK XXVI

LÀCORDA1RE, DÉCIDÉ l'AR LA DONATION DE LA BIBLIO- THÈQUE MICHEL, A FONDER SA PREMIÈRE MAISON DANS LE DIOCÈSE DE NANCY.

On a vu qu'avant Nancy, diverses offres de résidence avaient été faites au Père, à Meaux, à Bordeaux, à Nîmes, à Angers, surtout à Strasbourg, même en Angleterre et en Belgique. Il hésitait à prendre une décision, quand une démarche de M. l'abbé Joseph Simonin, cure d'un faubourg de Nancy 1rs ï rois-Maisons . vint le

tirer d'incertitude. Voisin et ami de mon vénérable père, dont le jardin touchait au sien, M. le curé s'était fait présenter au célèbre prédicateur bourguignon ; et de cette entrevue, entre deux âmes si éminemment droites et courtoises, était née une liaison sincère et durable.

Le P. Lacordaire en était à peine à la troisième Conférence à Notre-Dame de Nancy (décembre 1842), que le curé Simonin, venant, comme chaque semaine, faire son trictrac avec mon père, et croyant comme nous que le Père se bornerait à prêcher l'A vent, nous dit : Quel malheur qu'un pareil génie doive nous abandonner dans quelques jours ! Nous avions pensé, mon frère et moi, à un moyen de le fixer en Lorraine : c'était de lui offrir la grande collection de livres dont notre oncle, M. Michel, qui vient de mourir curé de la Cathédrale, nous a faits héritiers avec notre cousine la religieuse. Nous ne les avons pas comptés, mais l'ancienne Maîtrise en est pleine, et il peut bien y avoir de huit à dix mille volumes, — Offrez, offrez bien vite, dit mon père, qui trouvait dans la richesse du cadeau le secret assuré d'écraser la concurrence des offres du dehors. Les Simonin avaient le cœur de leur oncle, ancien confesseur de la Foi : ils étaient grands. Ils firent au Père une réception brillante, lui donnant pour convives un certain nombre d'hommes instruits et religieux. Au dessert, le curé, à qui son frère le vicaire laissait toute initia-

tivo, raconta, on présence de l'illustre invité, son généreux complot, pour décider son installation dans le diocèse de Nancy, lui offrant la propriété de la collection Michel, sans aucune autre condition que de ne pas remporter hors du diocèse. On ne pouvait alors en demander davantage au P. Lacordaire, puisqu'il n'avait encore en Lorraine que la permission donnée par M. l'ingénieur Jandel à son noble fils, futur général de l'Ordre, de poser la première tente dominicaine dans sa campagne de Champel, près Lunéville.

Nous attendions tous l'effet qu'allait produire, sur la vive imagination et le cœur si reconnaissant du Père Lacordaire, la généreuse ouverture de la famille Simonin, qui, selon nous, allait faire sauter la redoute, c'est-à-dire une masse d'obstacles et d'objections, et le iixor, tout d'un coup. aux environs de Nancy, en attendant Nancy luimême. 0 mécompte, ô tristesse! qui croirait que le Père resta froid, embarrassé, à nous déconcerter tous, pire que silencieux, balbutiant je ne sais quel remercîment banal, comme on dirait : Vous êtes trop honnête...

Un mutisme complet menaçait d'enterrer la fête, lorsque l'abbé (Marin) Simonin dit à son frère Joseph : Mais croyez-vous que le Père ait bien compris l'importance de votre offre ? le nombre et le choix des livres ? — Et le bon curé de reprendre aussitôt : Pourrais-je demander à mon Révérend Père s'il connaît seulement le

nombre des volumes de la bibliothèque de notre oncle ? — Mais, dit avec simplicité le Père Lacordaire, comme dans presque toutes les bibliothèques de nos bons confrères, mettons quatre ou cinq cents volumes. Un bon éclat de rire de toute la tablée réveilla la gaité : Huit ou dix mille volumes, mon Père, s'écrie le bon curé par dessus le joyeux vacarme ; et il explique le nombre et l'importance des ouvrages par les longues et dispendieuses recherches du collecteur, qui, depuis plus de quarante ans, s'était mis en rapport avec les libraires de France et de l'étranger.

Frappé de l'importance du don qui lui était offert, le P. Lacordaire demandait quelques jours pour consulter d'abord Mgr Menjaud, coadjuteur de Nancy, sur la question de résidence, et les autres prélats qui avaient fait les premières offres d'hospitalité, puis en revenait toujours à louer la belle fondation de M. Michel et la munificence de ses neveux. En tout ceci, reprenait modestement le généreux curé, nous ne faisons que remplir les intentions formelles du testateur, et ses volontés décidément arrêtées comme parle son testament (6 mai 1842). Il nous a toujours dit qu'avec la marche ascendante des intelligences religieuses, la résurrection des grands Ordres monastiques était inévitable, que c'était l'esprit de l'Eglise, et qu'il serait heureux de pouvoir y contribuer.

En se levant de table, le Père s'exclama et dit : Que la Providence est bonne, de m'offrir tant et

de si précieux trésors littéraires, à moi qui n'ai jamais eu de bibliothèque jusqu'à ce que je dusse être à la tête d'une Communauté !

Le 23 décembre 1842, le P. Lacordaire écrivait de Nancy à Madame Swetchine :

« Mgr de Strasbourg m'avait fait témoigner un grand désir de me voir établi dans son diocèse. Je lui écrivis de Bosco ; il me répondit une lettre admirable, et j'allai le voir en me rendant à Nancy. Tout fut convenu entre nous, et déjà on entrait en pourparlers pour une maison à acquérir. Mais les dispositions si fermes et si générales que j'ai trouvées à Nancy, m'ont fait réfléchir ; le Coadjuteur m'a donné sa parole ; et de plus les héritiers de M. l'abbé Michel, ancien curé de la Cathédrale, m'offraient en don une bibliothèque de douze à quinze mille volumes, laissée par leur oncle à la charge de la donner à une maison religieuse qui se fonderait dans le diocèse. J'ai écrit à Strasbourg pour me dégager. L'Evêque a été à ravir, réclamant seulement pour lui notre seconde maison. Après quoi j'ai conclu avec les héritiers de M. l'abbé Michel, et la bibliothèque est à nous. » (Corresp. de Falloux, p. 35.)

Ainsi le don offert au R. P. Lacordaire par MM. Simonin triompha de tous les obstacles pour fixer en Lorraine la première maison dominicaine. C'est ce qu'ils avaient demandé à Dieu.

Dans la courte convention écrite par le P. Lacordaire lui-même, et sans aucune notoriété pu-

blique contraire, il ne fut stipulé aucun acte de prêt, d'usufruit, d'usage ou de dépôts de livres ; pas même un catalogue ; aucune donation faite au diocèse, ni acceptation par le diocèse; il n'y a qu'une permission toujours révocable accordée par les donataires aux lecteurs studieux qui veulent faire des recherches sur place. Le don est pur de toute charge (1), supérieur aux attaques testimoniales (2), et de plus fortifié par la prescription de trente ans (3), excepté pourtant contre les voleurs et contre les menteurs qui leur ouvrent la porte.

Que l'on soit d'un avis différent, il me faudrait avoir bien peu de sens pour m'en étonner ; mais que par amour pour des livres, et par entêtement contre des religieux, on essaie de faire passer un Père Lacordaire pour un fripon, qui -n'a quitté le monde que pour s'emparer de la bibliothèque d'autrui, ou pour un crétin qui n'a pas même assez d'esprit pour distinguer le dépôt qu'on lui en taisait d'avec, la propriété qu'il s'en arroge ; qu'on propose de supprimer le témoignage sacré de sa parole vénérable et de sa délicatesse invulnérable, ce ne sont plus là des raisonnements, mais des infamies dont on se détourne dans le silence de l'horreur et du mépris.

(\)Le donataire n'eût voulu ni pu y astreindre ses successeurs, (2) Code civil, art. 1341, 1545.

(5) Ibid. 712, 2219, 2262.

CHAPITRK XXVII.

Page 1