‹ LacordaireChapitre 26 sur 33 · MM. MICHEL ET H OH RB A CHER · texte numérisé non relu

MM. MICHEL ET H OH RB A CHER

Laissons s'apaiser, dans l'inanité d'une impatience passée à l'état chronique, ceux qui aiment beaucoup moins le P. Lacordaire que ses livres [Libri sucra finîtes .

Nous voici en présence de deux bibliophiles véritables, gens de bonne foi et de bonne volonté, qui loin de prétendre en savoir sur les affaires du P. Lacordaire plus que lui-même, loin de créer le droit et le fait à l'image des passions d'un autre siècle, savaient reconnaître que notre héros dominicain fut toujours et avant tout un prêtre inattaquable, un saint religieux, un des esprits les plus élevés et des plus hommes d'honneur de son époque.

Ayant eu en 1841 l'occasion de traiter avec le vénérable curé M. Michel une question d'art pour sa Cathédrale, j'arrivai chez lui, comme j y étais invité, un peu avant midi, et j'eus l'honneur de m'y rencontrer avec le grave historien M. Ronrbacner.

Il y venait de temps à autre à la même heure, la seule qu'indiquât à ses amis le généreux hôte, la seule aussi qui laissât une heure et demie de loisir au professeur du Séminaire, dont M. Michel avait récemment quitté la direction avec une douleur profonde, incurable.

M. Michel, appartenant au clergé d'avant la révolution, avait conquis par son énergie persécutée le titre de Confesseur de la foi, tout en conservant, sans y entendre malice, quelque prévention gallicane contre l'esprit romain, que le langage voltairien et janséniste a baptisé ultramontain. Mgr de Forbin-Janson voulait un enseignement parfaitement d'accord avec l'esprit du Souverain- Pontife. M. Rohrbacher, solidement et complètement catholique romain, n'en était pas moins tendrement attaché à M. Michel, qu'il voyait partout à la tête des bonnes œuvres, et disposé à favoriser celle qui est la plus chère au cœur des Papes amis de la France , la restauration du clergé régulier. Malgré leur union, ou plutôt à cause de leur intimité, les deux amis, quand j'arrivai, se disputaient, honnêtement, bien entendu, M. Michel la voix un peu haute, et M. Rohrbacher, l'oreille un peu basse. —Voilà toujours comme vous faites, disait M. Michel ; aussi, tant que vous n'aurez pas rapporté les derniers prêtés, vous n'en aurez pas d'autres. — On devine qu'il s'agissait de quelques livres de sa grande collection entassée à la Maîtrise, et dont le savant venait comme d'or-

ilinaire solliciter l'emprunt pour son immense travail. — Eh bien mais , répliquait le pauvre M. Rohrbacher, ils ne sont pas perclus chez moi. — Rapportez - les, répétait le soigneux collecteur, ou vous n'en aurez plus. — Eh bien mais, insistait le demandeur, vous savez qu'on ne peut pas toujours se dessaisir d'un volume pour consulter le suivant. — Voilà votre refrain, répliquait le défendeur : « On ne peut pas toujours, » si je vous écoutais, je vous enverrais toute ma bibliothèque. — Vous ne feriez déjà pas si mal de l'envoyer au Séminaire. — Jamais. Non, je ne l'y enverrai jamais.

Puis, tout-à-coup, il se lève et disparaît.

Nous voilà tous les deux seuls, mais à table, et sans règlement qui nous imposât silence. Je l'observais cependant avec d'autant plus de facilitéque j'avais du grand savant une vraie et religieuse frayeur. Lui ne me disant mot, je ne répondais rien . . .

La bourrasque passée, dix minutes après, l'excellent M. Michel, qu'il fallait connaître, revenait (comme toujours en pareil cas) chargé des livres désirés ; et de plus tirait de sa poche un de ses flacons de vin de Constance.... sans doute pour récompenser la nôtre.

• M. Rohrbacher, désespérant de faire refluer la bibliothèque Michel sur le Séminaire, se perdait à chercher où son collecteur pouvait la poser mieux qu'en ce tabernacle de la science ecclésiastique.—

Soyez donc tranquille, disait en souriant l'ancien Supérieur à son confrère, fai mon idée.

M. Rohrbacher cherchait toujours. Serait-ce à l'Evêché ? Impossible : le Supérieur destitué s'y croyait en disgrâce. Mais après lui, ses neveux ? Même obstacle : l'abbé Joseph, par la même défaveur que son oncle, avait perdu'la place de professeur au Séminaire et, momentanément, quitté le diocèse. Ni l'Evêché, ni le Séminaire, ni la Cure de la Cathédrale, pas même celle des Trois-Maisons, ne pouvaient rester ouverts au public studieux comme le désirait le collecteur. Les Chartreux avaient refusé par esprit de retraite ; les Oblats, en dehors de la ville, manquaient de place et de possibilité de surveillance.

Et pourtant M. Michel continuait à dire « J'ai mon idée » d'autant plus qu'il avait eu vent de la possibilité d'une station donnée a Nancy par le P. Lacordaire, et qu'il voyait, dans l'installation d'un ordre nouveau dans le diocèse, le moyen d'assurer la bibliothèque contre certain danger qui vaut un incendie : le prêt des livres. Livre prêté, livre dépareillé ; volume égaré, ouvrage perdu. Seule donc, une maison monastique avec ses règles invariables, pouvait décréter un règlement appuyé d'une^ sanction pénale. Aussi, dès le milieu de 1842, l'avenir de la bibliothèque n'étaitil plus un mystère, surtout quand le Curé de la Cathédrale l'eut nettement déclaré quelques semaines avant sa mort,, en plein Séminaire de

Pont-à-Mousson; entre autres témoins s'y Mouvait M. l'abbé Gcrdolle, devenu depuis dominicain.

M. Michel destinait sa bibliothèque au premier

couvent d'hommes qui viendrait s'installer dans le diocèse. J'avoue que, malgré mon admiration sincère pour M. Rohrbacher, j'aurais partagé les craintes de l'ancien Supérieur du grand Séminaire, sur le retour de ses livres prêtés : il en railait parfois une telle quantité à l'auteur de l'Histoire Universelle, qu'on voyait à peine sa haute et forte tète de la tourelle qu'il construisait à l'entour de sa table avec un triple étage d'in-folio, d'in-quarto et d'in-octavo, sans compter les indouze. Mais nul volume ne sortait de sa chambre, et nul ne s'y perdait. J'en ai pu juger moi-même. Etant allé le voir à Paris dans sa triste retraite, je lui réclamai quelques volumes de mémoires sur la Révolution : Vous me les avez prêtés au Séminaire de Nancy, me dit-il ? Eli bien mais enfin, vous les y retrouverez dans ma chambre, ht c'était vrai.

Le vénéré M. Michel mourut d'une attaque en octobre 42 : M. Rohrbacher en fut désolé. Et le jour des funérailles, en tête de la colonne immense des prêtres accourus de la ville et de la campagne pour se presser sur le passage du corps de l'ancien confesseur (le la foi, qui voyait-on, la ligure sillonnée par deux gros ruisseaux de pleurs ? L'ami lidele, l'ancien compagnon d'armes professo-

raies, si souvent bourré, mais si vite exaucé de son bien-aimé supérieur et confrère.

Est-ce que lui-même, l'excellent homme, vif comme un français, ou tenace comme un fils des Germains dont il possédait la langue, n'avait jamais bourré personne? Un jour de vacance, en 52, à Langatte, sa patrie, il voit venir en grand émoi trois fermiers se cachant un peu derrière le curé de la paroisse pour le fléchir en leur faveur à raison des ravages d'une grêle, et en obtenir la réduction des fermages. Il laisse le bon curé plaider leur cause, puis se lève et leur dit d'une voix à effrayer les moins timides : retirez-vous; croyezvous donc pouvoir détruire vos obligations?. . . . Non point (c'était son mot en français), ce n'était pas plus tendre en allemand. Et chacun de prendre la porte, sans en excepter le bon curé, qui, un demiquart d'heure après, le voit entrer chez lui dans l'attitude la plus humblement suppliante. Il avait essayé d'être dur, mais il pleurait de repentir, et se jetait à genoux promettant d'être bien sage, et de faire pour pénitence tout ce que lui demanderait son cher curé.

Ne savons-nous pas d'ailleurs qu'un jour, ayant brossé un peu fort dans la presse périodique, je ne sais quel professeur dont les doctrines étaient du domaine de la critique, il alla le trouver et lui offrit, en cas d'accident administratif, une part de son traitement si ce n'est la totalité.

En 1851, à Dieuze, un capitaine en retraite qui

avait été son condisciple au collège de Phalsbourg, racontait qu'en faisant sa connaissance, il éprouvait une vraie antipathie pour ce gros paysan comme chacun l'appelait ; mais que, lorsqu'on le vit traverser aisément toutes les classes en une seule année, et arriver avec autant de succès que de facilité de la septième à la rhétorique, l'antipathie se changea en bonne et franche admiration, et les moqueries en respect et vive affection.

Eh bien ! ce grand historien, ce vrai Lorrain, ce prêtre et ce théologien si longtemps aimé et admiré, étant allé à Paris corriger les épreuves de son grand œuvre, revint pour subir une autre épreuve plus amère : il trouvait sa place occupée, et devait reprendre le chemin de la solitude et de l'exil.

Dieu lui avait réservé cette ressemblance avec son roi, et avec son évêque comme lui grand cœur et grand nom.

On dit tout bas qu'avec un peu moins de volonté il eût pu conserver son emploi; mais, en relisant le texte d'Horace sur l'homme de caractère, je vois immédiatement après le mot justiun celui de tenucem.

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