‹ LacordaireChapitre 27 sur 33 · LE TESTAMENT DE M. MICHEL · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE M. MICHEL

Il laissait sa bibliothèque à trois légataires exclusifs, les abbés Joseph et Marin Simonin et leur cousine sœur Pauline, religieuse professe de la Doctrine chrétienne; et après plusieurs propositions dans l'intérêt de la conservation des livres, il établissait les trois héritiers maîtres absolus d'assurer les volontés du testateur en les modifiant. Aucune des conditions proposées par le testament pour constituer un simple dépôt ne fut suivie, encore moins celles que trace le Code civil. Il ne fut jamais quesdevant le P. Lacordaire de suspendre au-dessus de sa tête une telle épée de Damoclès ; joli cadeau, en effet, pour l'aider à repousser les propositions d'autres diocèses français et étrangers que de l'encombrer de livres qui ne lui appartiendront pas ; le forcer à bâtir pour les loger, quand lui-même n'a pas une pierre pour reposer sa tête; lui laisser la responsabilité de livres dont on ne sait ni le nom ni le nombre; pour lesquels sa maison

cloîtrée devra rester ouverte au public, et dont enfin il aura eu le singulier et unique honneur de se faire à ses frais le cornac !

Même impossibilité de réduire le don des héritiers Michel à un usufruit, un emprunt. L'usufruit périt avec l'usufruitier, et il y a déjà bien des années que le P. Lacordaire est mort, et la jouissance des Dominicains continue. Où est le successeur du premier engagé ? Où est le contrat ? Pour l'Usage, où est la caution exigée ? Et pourquoi et de quel droit le P. Lacordaire contracterait-il un emprunt de livres, et en laisserait-il la charge aux Prieurs à venir? Il ne l'a pas fait; on ne le lui a pas proposé, et il ne l'eût point accepté. Il ne le vouhiit pas et ne le pouvait pas davantage. Il ne les a pas demandés ; on est venu les lui offrir. Peut-on supposer quelque absurdité plus impossible que le prêt d'une bibliothèque ?

On hésite à prêter un volume, mais dix mille, c'est, à ce qu'il parait, bien plus facile !!! Voilà ce que le Père Lacordaire n'a pas voulu comprendre. Il est si borné, cet ancien avocat de Paris, cet orateur de Notre-Dame et membre de l'Académie française !

Le moins qu'il eût pu faire, en cas de proposition d'emprunter la bibliothèque Michel, eût été de mettre à la porte les prêteurs et leur prêt, les déposants et leur dépôt. A-t-il eu besoin de bibliothèque pour prêcher ses admirables Conférences, lui qui avant son installation à Nancy, n'a

jamais possédé qu'une Bible, un Saint-Thomas et un Bossuet ? Et il a dit des merveilles, relevé les esprits, entraîné les cœurs ; et, s'il vivait, il le ferait encore sans rien emprunter davantage. Qu'on relise donc sa correspondance, et l'on y trouvera l'expression simple et loyale du fait de la donation. Il ne l'a pas écrit pour se défendre, ni attaquer ses ennemis. On l'a découverte par hasard

après sa mort

Donc, à la date du 30 décembre 4-2, on lit dans ses lettres à Mmc la comtesse de la Tour du Pin, une variante et une repétition de ce qu'il écrivait le 23 à Mme Swetchine : « Vous saurez, qu'on vient de nous donner, c'est-à-dire aux Dominicains français, la bibliothèque de feu M. le curé de la Cathédrale, on y a mis pour condition que notre première Maison serait dans le diocèse. » Pas d'autre condition, quoi de plus clair ? Tous les amis du Père savent cela par cœur; c'est pourquoi ses ennemis n'en veulent pas, et s'en vont sonner à toutes les clochettes pour créer ce qu'ils appellent une notoriété publique à leur usage, c'est-à-dire la notoriété contraire à ce que vit, à ce que fit et dit le P. Lacordaire. On fait signer la déclaration et la farce est jouée. Un des premiers souscripteurs (1), me disait: j'ai fini par signer; mais de tout ce qui m'a été conté... « Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère. » Quand les signatures

(1) M. le chanoine Bureaux, docteur en droit-canon.

seront arrivées au nombre voulu, elles partiront comme une mitrailleuse, et les amis du P. Lacordaire seront confondus. Car on ne demande pas leur signature, et l'on appelle cela une notoriété publique. C'en est précisément l'antipode. La notoriété publique, comme le nom l'indique, ne se décrète pas et ne se fabrique pas : c'est un éclat de lumière qui frappe tout le monde. Autrement, votre jeu de majorité qui n'a rien vu , luttant contre une personnalité indispensable ; de simples on-dit, soulevés contre la parole du Père Lacordaire par qui et pour qui tout a été vu, fait et dit dans cette affaire; cela ressemble fort à la fable des vessies contre une lanterne, celle-ci donnant la lumière, celles-là ne pouvant que la souffler.

Qui donc a écrasé sur le Calvaire les oracles et les miracles du Dieu fait homme? Le cri de la majorité : toile, toile crucifige eum. — Aujourd'hui encore, s'il fallait prendre la majorité pour la notoriété, où en serions-nous ? Le Christianisme pourrait repasser la frontière avec les Congrégations religieuses, sur un ordre de députés élus par nos majorités.

Que ne dit encore la majorité ignorante et prépondérante sur les opinions prétendues démocratiques du Père Lacordaire?... Or, écoutez-le répondre par ce fragment de lettre à Mme de la Tour du Pin (5 octobre, 42).

«... Je n'ai jamais écrit une ligne, ni dit un mot

qui puisse autoriser la pensée que je suis un démocrate ; j'ai été, depuis vingt ans que date ma conversion au Christianisme, uniquement et profondément monarchique, mais hostile seulement à la monarchie absolue, telle qu'elle n'a jamais été en France, même sous Louis XIV. De plus, jamais en chaire, ni à Paris, ni ailleurs, je n'ai touché à la politique... Qu'après cela on me fasse passer pour un démocrate , un anarchiste, un faiseur de religion tribunitienne, qu'est-ce que cela prouve, si non à quel degré la haine dp parti peut pousser les hommes ? »

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