‹ LacordaireChapitre 28 sur 33 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Au Séminaire d'issy, quand on faisait la tonsure à l'abbé Lacordaire, nous aimions à faire, à son insu, dans les touffes respectées par le raseur hebdomadaire, ce que les forestiers ont appelé des coupes sombres ou imperceptibles. Et ces débris

de sa personne sont pour nous un précieux souvenir. Mais nous n'eussions jamais pensé à compter ses cheveux; lorsqu'un des beaux matins de son séjour à l'Evèché de Nancy, on lui annonce la visite d'un pauvre jeune aveugle, né calculateur, sans étude et sans écriture, additionnant sans travail, multipliant, divisant, parla seule puissance de sa mémoire et de sa prodigieuse conception mathématique, en nombre entiers ou fractionnaires, la masse de chiffres la plus épouvantable que voulût bien lui proposer le premier venu.

Le pauvre sphinx, exibé, promené, administré, par de plus malins que lui, s'en venait offrir au P. Lacordaire de lui résoudre ce problème. - « Compter mes cheveux, dit le Père? .Mais d'abord, si par impossible vous vous trompiez, personne n'eu saurait rien; ensuite et surtout, j'y tiens d'autant moins qu'ils sont tous comptés [1). — Par qui, s'il vous plait, demanda le sphinx étonné d'une telle concurrence? — Par quelqu'un de plus fort que vous, sans rien ôter à votre mérite. — Impossible ; je suis le seul en Europe! — Celui-là est le seul dans l'univers ; et il sait non-seulement le nombre des cheveux qui me restent, mais de ceux que l'on m'a rasés ou que j'ai perdus et que je puis perdre encore. — L'aveugle était muet de surprise ou d'incrédulité. — Bien plus, continue le P. Lacor-

(1) Veslri aulem capilli capilis omnes numerati mut. S. Malih. c. X, v. 30.

claire, quatre témoins dignes de foi, et qui ont donné leur vie pour appuyer leur témoignagne, m'assurent qu'il n'en tombe pas un sans la permission de ce Roi des calculateurs (1) — Ah !

c'est vrai, dit enfin le pauvre aveugle en levant la séance, j'avais compté... sans les quatre Evangélistes ! »

Au commencement de sa carrière dominicaine, Lacordaire, seul et ne touchant pas d'avance les honoraires de sa parole solennelle, vivait de souscriptions et de petits cadeaux ; tout son ménage consistait dans son costume, sa malle et son bréviaire, et la pendule de sa vénérée mère. Le costume s'usait ou se ternissait : comment changer ? On eut quelque difficulté à se procurer l'étoffe nécessaire. Pour le linge, c'est facile ; on vous taille dans une pièce de molleton un sac qui pique la peau à plaisir, et voilà toute la lingerie. Mais l'habit ? L'étoffe des Chartreux est trop épaisse et rude, évidemment tissée pour des hommes qui bougent, peu ; aussi est-on dans leur froc comme dans une guérite. L'étoffe des sœurs dominicaines est trop légère, un missionnaire l'aurait bien vite frippée ou déchirée. Puisqu'il s'agit d'analyser le costume, est-il permis de parler des bas d'un Dominicain ? C'est une curiosité qui ne se trouve pas dans le commerce ; et personne en France, je crois, n'en trico-

(1) Et ca|iillu< do capile vestro non pcribit. S.Luc, c. XXI. v. 18.

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laii de pareils à la paire qu'il rapportait d'Italie . incommensurable, montanl jusqu'aux hanches, puis se roulant en bourrelet au-dessus du genou

comme des bottes de marais. Ma tics-pieuse et humble mère, qui le regardail comme un saint, avec raison, et qui le connaissait quasi depuis l'enfance, après avoir interrogé plus d'un fournisseur, me dit: Le pauvre enfant, on De peut pourtant pas le laisser aller pieds-nus. Et, se mettant bravement à l'œuvre, elle choisit la laine et le im. comme Salomon le dit de la femme forte; et du travail de ses mains eonduites par la sagesse (Prov. 31), elle envoya bientôt à notre ami deux paires qui étaient une véritable armure; mais c'était régulier, et dr> lors parfait; car il s'ingéniait à copier minutieusement tout ce qu'il tenait delà tradition.

J'entrai un matin étiez lui au moment de sa toilette ; il était à peindre dans ce demi-costume de chasse, emprunté aux habitudes du dix-huitième siècle. Le froc et le scapulaire enlevés, le Père se rasait devant sa glace : je veux dire la glace d'une cheminée de Pévêché : car, de glace au couvent, il n'y en a qu'en hiver dans la cuvette et le pot à eau. Le voyant ainsi couvert de pied en cap d'une laine épaisse adhérente a la peau, je ne pus m'empécher de lui demander comment lui. qui ne pouvail supporter naguère que la toile et la filoselle, était aile si loin choisir un ordre dont le costume seul suffirait pour agacer un honnête homme du matin au

soir et du soir au matin. — Est-ce que tu crois, par hasard, répondit le Père, qu'on entre en religion pour y avoir ses aises ? -

La scène suivante ajoute une preuve à sa question. Un soir, dans sa chambre (à l'Evêché), il me dit d'un air amical, mais sérieux presque triste : Ecoute-moi, mon cher ami, j'ai confiance en toi pleinement. Tu n'es pas prêtre, et je n'ai pas d'absolution à te demander, mais des conseils : tu as vécu dans le monde, et peu de confesseurs y ont vécu. Je désire te faire ma confession; ne ris pas, c'est très-sérieux : j'y ai bien réfléchi, et, quoique je n'aie qu'à te répéter ce qu'ont entendu mes divers confesseurs, je tiens à te faire une confession générale.

Cela dit, il me cloue dans un grand fauteuil où je me vois encore, au fond de cette chambre donnant sur la cour au Midi ; et, à genoux près (je moi, il me dévide à l'oreille sa kyrielle humaine. Aussi frappé d'un tel acte d'humilité qu'effrayé de mon rôle, je sentais peu à peu mes nerfs se raidir et mes larmes couler. Saisi d'attendrissement, et tremblant d'un froid fébrile, je voulais rompre avec mon émotion, me jeter dans les bras du pénitent et m'échapper ; mais inabordable à ma sensiblerie, il me retint, essaya de me calmer, et me fit promettre de lui accorder le lendemain ce qu'il me demanderait, se gardant bien de me le désigner.

Je viens donc au rendez-vous convenu: il me fait alors une très jolie conférence sur les avant?-

ges dos pénitences corporelles, et leur constante pratique dans l'Eglise de Dieu ; me démontre, après la nécessité d'une expiation, les relations

entre la chair et l'esprit ; établit nettement que le démon, n'ayant rien plus à cœur que l'idolâtrie de la chair, où il règne en maître, c'est le chasser de son empire qu'humilier et châtier cette chair constamment révoltée contre l'âme chrétienne.

Rien à dire contre cette théorie.

Mais voilà que, passant à la pratique, il tire de sa table un certain petit fouet à plusieurs branches, câblées, nouées, et d'un tel effet sur la peau, qu'elle prend sous leur application verticale ou horizontale (ou même encore diagonale) une teinte vivement rosée; quand cela ne va pas jusqu'au sang : vous devinez, lecteur, la discipline. Comme je ne pouvais m'empêcher de sourire : essayes-en, me dit-il, rira bien qui rira le dernier. (Et tout en me parlant, il détachait son rosaire). Vois-tu, mon cher, c'est comme tous les remèdes : (il ôtait sa ceinture), celui-ci a son désagrément ; (et il enlevait son scapulaire), mais son utilité grande, (plus de froc, plus de veste). Et voici que les épaules nues, il tombe à genoux devant le Christ en me disant de frapper ferme. Grande leçon de pénitence, dont il m'est plus facile, je l'avoue, de me souvenir que d'en essayer. Bien entendu que je me défendais encore d'obéir ; mais il disait si bien « frappe donc » que j'essayai de m'endurcir et de lui promener la discipline sur

les épaules ; je n'arrivais qu'à l'épousseter comme avec un plumeau. — Tu m'agaces , et ne me châties pas, qu'est-ce que tu fais donc? répliquait ma victime impatientée, à qui je consentis enfin à donner modérément quelques gouttes de cette salutaire médecine, en ajoutant héroïquement : à condition que tu me rendras la pareille.

Ah ! qu'une ou deux secondes après, créancier généreux, je me hâtai de lui faire grâce de sa dette ! Mais la réllexion revenue, j'appréciai l'utilité de cette flagellation, ne fut-ce que pour donner une idée (infiniment petite), de l'horrible torture imposée à notre divin modèle par le juge même qui le déclarait innocent !

Tous les grands pénitents et les Ordres monastiques ont voulu partager avec le Fils de Dieu cette peine impitoyable dont chaque coup, selon le roi prophète, faisait jaillir le sang et la chair de l'auguste Victime comme le forgeron fait voler en étincelles le fer incandescent battu de son marteau (1).

Le doux Jésus raconte par son prophète les morsures des verges, acharnées à sa personne sacrée, comme une meute de chiens enragés 2 , et prolongeant (contre tous les règlements) le martyre de la flagellation, pendant toute cette nuit

(1) Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores : prolongaverunt iniquitatum suain. Ps. 128. 5.

(2) Cimmulederunt me canes mulli. Ps. 21, 17.

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scélérate, jusqu'à ce qu'ils eussenl mis a découveii tous les os du condamné i , La seule vision «lu divin flagellé crucifié, offerte

une fois 8 suint François d'Assise, lui faisait a

chaque souvenance de ce spectacle déchirant pousser non-seulement <\r> soupirs mais des cris

de douleur.

a quelques jours de distance, le Père Lacordaire

voulut prêcher et appliquer la disciplinaire pratique à un jeune homme dont la tète n'était pas moins solide que les épaules, mais que l'on soupçonnait un peu vite d'entrer dans l'Ordre dominicain.

Voici de quoi vous éprouver en votre particulier, lui dit le Père, en lui remettant une discipline et un exemplaire des Constitutions de l'ordre. Le pauvre garçon va tout raconter et tout porter chez une bonne vieille dame dont les préventions étaient encore aussi vives qu'en Autriche sous Joseph II.

La dame, montant sur ses grands chevaux, qui n'étaient pas ceux de Lorraine, traite l'éloquenl dominicain d'homme dangereux, d'exalté, de comédien , de républicain , d'alliée révolutionnaire; puis prend les Constitutions de saint Dominique et la discipline (non sur ses épaules, hélas!» et les jette au feu, eu attendant sans doute qu'elle y jetât le Père lui-même.

(| Dinumeraverunt omnia ossa mea. Pi 21 l%

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