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LE PORTRAIT. — TREIZIÈME LETTRE.— LA CONVERSATION

Cependant les injures et l'ingratitude isolées n'étouffaient ni la charité du. P. Lacordaire ni sa popularité. Il continuait de se faire tout à tous : et ses portraits (approximatifs) improvisés de mémoire ou plus exactement copiés sur ceux de sa première jeunesse, où l'on avait pu le faire poser sans scrupule, s'étalaient à toutes les vitrines, pendaient à la boiserie des meilleurs salons, des plus pauvres et pieuses chambrettes, malgré le prix assez élevé du daguerréotype, pâle et fugitif précurseur de la photographie. Un sculpteur trèshabile, M. Bonassieu, moulant son buste, avait reproduit la minceur de son visage et la pose de sa tête légèrement tendue en avant ; le peintre Flandin, malgré quelques exagérations de longueur dans les traits et la stature, avait bien saisi la pose de face et la physionomie ; comme un amateur distingué de Metz, M. des Robert, et encore mieux M. Henri Villard. de Lan-

5, l'ont l'ait lithographier -. niais la figura n'a jamais pu être bien rendue, changeant devant

chaque peintre, et surout devant celui qui l'eût lait poser plus de deux t'ois et plus d'un quart d'heure ;i chaque fois. Encore ne voulait-il pas, au commencement de sa vie religieuse, y consentir pour lui ni pour ses moines. On peut s'en convaincre par la lettre suivante adressée à M. l'abbé Gallet, professeur de morale au grand séminaire de Saint- Dié Vosges).

« Monsieur l'abbé,

» Je suis bien sensible à la demande que vous m'adressez dans votre tettre du 20 de ce mois, puisqu'elle est une marque des sentiments de bienveillance que les professeurs du grand Séminaire de Saint-Dié portent à notre Ordre, et en particulier à l'un de nos Irères. Toutefois, Monsieur l'abbé, j'en appellerai à cette bienveillance même pour vous refuser le petit plaisir que vous me demandez. Piien ne doit être plus précieux que l'humilité à un vrai religieux, il doit fuir tout ce qui peut exciter en lui des sentiments de retour complaisant sur sa personne ou ses œuvres. La nature est si faible, le démon est si prompt que nous devons lui refuser la moindre prise sur nous. Une fois d'ailleurs que j'aurai accordé à l'un de nos frères la permission de laisser son portrait quelque part, il faudra Tac-

corder à tous, tout étant égal entre nous, et ce serait là une sorte de servitude que je dois éviter.

» Je ne doute pas, Monsieur l'abbé que ces motifs ne vous semblent plausibles Je vous prie de les agréer avec tous mes remerciements des sentiments que vous voulez bien m'exprimer dans votre lettre, et avec toutes mes excuses de si mal y répondre.

» Veuillez aussi, Monsieur l'abbé, recevoir l'expression de mes sentiments respectueux.

« Fr. Henri Dominique Lacordaire » des Frères Prêcheurs. »

Sans être en contradiction avec cette lettre austère, mais pour m'accorder une exception garantie contre toute publicité, il se laissa, un jour, esquisser plutôt que peindre par un ami, M. Anatole Laurent, de Langres, excellent amateur, qui saisissait au vol les tons et la ressemblance. Puis le même peintre revint le soir ou le lendemain pour terminer ; excusez le modèle ; il avait changé complètement de physionomie. Sans se décourager, le peintre recouvrit le portrait de la veille par l'esquisse du lendemain. Mais le modèle aimait le mouvement, au point de ne point tenir en place et de venir à chaque trait regarder par dessus l'épaule de l'artiste. Travaille, pauvre Anatole, et copie, si tu peux, le modèle qui pose... derrière toi ! Il fallut donc ajourner le dernier coup de

brosse. Troisième figure à faire pardessus les deux

autres avec la rapidité de l'éclair. Le Père avait posé trois fois à l'Evêchéde Nancy et vingl minutes chaque fois. Anatole Laurent voulut nie laisser • on mie trace de son passade cette précieuse petite toile dont aucune autre n'approche : elle rend exactement le .calme, la douceur spirituelle, que la foi avait greffés sur une vive nature sans détruire le reflet de son énergie.

Quinze ans après, la figure et la corpulence du P. Lacordaire devinrent méconnaissables de bouffissure ; et l'on n'a plus dans le commerce photographique que cette tète dont le gracieux ovale s'est lourdement arrondi ; qui ne montre que des yeux voilés sous d'épaisses paupières ; enfin je ne sais quel gros moine assoupi.

Le vrai Lacordaire, inspirant la jeunesse française de sa propre vitalité, et enflammant un auditoire par sa parole et sa physionomie, ne se retrouve plus que dans le petit tableau d'Anatole Laurent et le buste de Bonassieu.

Le bien de la parole ne se fait pas seulement en chaire ; la conversation a son apostolat. Celle de notre divin Maître ne se prodiguait pas sans doute hors du temple, si ce n'est aux pauvres et aux malades ; n'allait-il pas quelquefois dîner en ville ? il s'invitait même, et disait à ses hôtes que le salut s'asseyait avec lui, dans leur maison, pour n'en plus déloger. (Luc. XIX, 9.)

Dans sa lettre vingt-sixième, à Mmc de la Tour

du Pin, le Père Lacordaire confirme ce que j'avance. « Si Nancy m'est aujourd'hui unanimement favorable, dit-il, je le dois peut-être, nonseulement à mes apparitions en chaire, mais à mes apparitions privées. »

Il est certain qu'il y brillait sans effort et sans intention de briller. Ceux qui le traitaient de fou, de cerveau brûlé, etc., étaient tout surpris de sentir leur préjugé tomber devant un religieux sans . affectation, un homme sachant le inonde, ayant le don de rester naturel et simple dans ses conversations les plus animées. Quand il supposait dans ses auditeurs un mauvais vouloir invincible ou l'idée vaine de le faire briller, il ne répondait plus que par monosyllabes, jouant l'inintelligence ou l'assoupissement. Hors de ces deux cas de légitime défense, hommes et femmes pouvaient lui intimer tour à tour la réplique, qu'il ne faisait jamais attendre : cela partait comme une étincelle sous le briquet, ou comme le son d'un bon piano aussitôt qu'on en frappe les touches. Pour lui l'appel d'un mot était l'appel d'une àme. Ses amis, qui le savaient, cherchaient par des réunions intimes à le mettre face à face avec des hommes de quelque valeur que des préventions ignorantes éloignaient des voies chrétiennes. Je me rappelle entre autres rencontres un déjeuner chez un de nos anciens confrères du, barreau : on y plaça le Père Lacordaire en face de deux honorables sceptiques ; notre hôte, homme

d'esprit, se lit un jeu de provoquer le prédicateur

sur des sujets qui pouvaient réveiller ces deux âmes engourdies. Vains efforts; explications claires, esprit, grâce, à- propos, douces provocations, regard amical ou plein d'éclairs selon le mot ou la pensée , rien n'opéra : vrai soleil d'artifice tiré devant deux hommes de pierre : ils ne bougèrent et ne parlèrent non plus que des statues, gardant l'apparence lorraine de l'impassibilité, sans épanouir le cœur et le jugement lorrains, qui eussent au moins sauvé les convenances, à défaut de leurs âmes : Je leur en souhaite une nouvelle occasion, mais ils l'ont manqué belle. Ce fut la dernière grâce que Dieu fit à l'un d'eux qui, dans l'année même, en parfaite santé, entrait subitement dans l'éternité. L'autre est mort longuement anéanti. Lorsqu'on a constamment refusé la porte de son intelligence à Celui qui la donne , il en prend ordinairement la clé, et il la garde.

Tout convaincu de l'obligation de se montrer un peu dans le monde, le P. Lacordaire ne l'aimait pas; il fuyait les grandeurs, les équipages, le luxe, et les gens que charme ce tourbillon d'inutilités impérieuses.

Le Coadjuteurde Nancy, forcé de les fréquenter, le faisait avec grâce, puis revenait avec bonheur retrouver le P. Lacordaire et jouissait de sa simplicité. Le contact du Père, et l'ascendant de sa vertu ont fortifié le prélat dans le siège qu'il soutint avec autant d'habileté que de courage au

profit de l'illustre moine et de la vie monastique ; et ce sera toujours là pour Mer Menjaud un titre au respect et à la reconnaissance des gens de bien. Aussi le Père dans tout ce qu'il a écrit d'intime en a-t-il laissé un juste et brillant éloge.

Ce prélat avait pour le P. Lacordaire un attrait particulier, et quelque rapport extérieur avec sa tenue et sa physionomie ; aussi leur conversation, comme un duo bien d'accord, ne tarissait jamais : ils semblaient deux frères, dont l'un employait son crédit et sa position à soutenir le talent et la renommée de l'autre.

Ali ! par exemple, il ne fallait pas lui marcher sur le pied : ne fit-il que le croire, son sang méridional s'allumait, et cela tenait au moins autant que vivent les roses. Puis enfin revenait la grâce, qui lui était naturelle. Pour son malheur la même grâce séduisit un maître qui, croyant le grandir, le retint trop longtemps hors de son diocèse, puis l'envoya mourir tristement loin de son délicieux évêché de îsancy.

Quoique sans grandes études, sans génie littéraire ni oratoire, Msr Menjaud était fort spirituel; il avait surtout l'esprit de tact et de conversation ; faisant charitablement valoir dans autrui ce qui lui manquait à lui-même, à la différence de tant de gens que le génie des autres ne fait que rendre aussi jaloux qu'impuissants et hargneux.

Comment fut-il prédestiné à coiffer la sainte mitre '! Il se plaisait à le raconter. A dix-sept ans,

portant soutane et employé au secrétariat du célèbre cardinal Maury, il se croit seul dans le salon où la large et précieuse mitre tenait compagnie à la haute crosse du majestueux et intrépide cardinal. Le gentil abbé soulève avec précaution la coiffure archiépiscopale, et la porte en tremblant au-dessus de sa tête juvénile, quand une main gigantesque la lui enfonce d'un seul coup jusqu'aux épaules, et l'y retient comme si le cardinal eût voulu lui faire prendre racine.

Quand l'abbé, effrayé, parvint à sortir de dessous sa brillante cachette, il n'y avait plus personne. Le cardinal était allé prendre bonne note des dispositions de l'abbé à devenir Coadjuteur avec future succession.

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