CHAPITRE XXXI
PREMIÈRE PATRIE DES DOMINICAINS FRANÇAIS. — M. L'INGÉNIEUR JANDEL. — LE BARON DE SAINT- BEAUSSANT, ETC. — PRISE DE POSSESSION.
Malgré le travail des Conférences, et le charme de la société du spirituel Coadjuteur, le P. Lacor-
daire sentait le temps s'écouler, sans que son domicile monastique fût nettement déterminé. Cependant le don de la bibliothèque avait déjà levé la première difficulté, le choix du diocèse; choix inexplicable, sans le cadeau qui pesait dans la balance. Enfin M. Jandel père faisait disparaître l'incertitude du domicile en préparant, faute de mieux , sa villa ou sa ferme de Champel. Pourra -t- on y installer la bibliothèque, dont les seuls in-folio forment déjà un fonds de deux mille volumes de matières ecclésiastiques (1) ? S'il faut bâtir, l'espace ne manque pas : cent soixante hectares. Le site est sérieux mais salubre, sans être éloigné des centres, « à une demi- lieue de Lunéville ; tout près de deux rivières, d'une forêt immense et de deux étangs poissonneux. »
N'était-ce pas magnifique ? l'on ne conçoit pas tout d'abord que le Père ne s'y soit pas arrêté une fois pour toujours, surtout en lisant ce qui suit : « La moitié de cette propriété reviendra à notre Père Jandel. Dès aujourd'hui, M. Jandel (son père) nous offre tel terrain que nous voudrons pour bâtir ; et ensuite un partage par avancement d'hoirie, qui nous assure du quart de la propriété. >"ous allons donc bâtir là un couvent modeste et solide. La première partie, celle qui est nécessaire pour loger la bibliothèque et une huitaine de religieux, sera achevée avant la fin
(1) Corr. de Falloux, année 184:2.
d'octobre. Je passerai tout l'été chez M. Jandel qui nie donne deux chambres, et je prendrai ainsi à moi seul possession du sol de France, en attendant que je puisse faire venir quelques Pères. Ce sera Saint-Dominique de Champel. J'ai pris ma résolution à Champel même le 20 de ce mois, le jour de saint Dominique de Sylos, célèbre dans l'histoire de notre saint patriarche. J'ai été consolé à la Messe, qui était celle d'un abbé, par une foule de textes qui faisaient allusion à une fondation dans la solitude (1). »
Sur ce, grande frayeur du ministre des cultes, écrivant à l'évêque que c'est là un vrai monastère. L'évèque le rassure, et tient bon pour la liberté du P. Lacordaire d'accepter la sainte hospitalité du père d'un de ses compagnons; il promet de s'entendre avec le gouvernement en cas de fondation en règle. Visite du préfet, qui répète le ministre, et l'évèque répète au préfet, en variation, sa réponse au ministre, n'ayant pas, dit-il, le pouvoir de chasser de son diocèse un bon prêtre, « surtout au moment où il remplit près de son évêque le ministère le plus fructueux même sous le rapport social. » Silence du ministre, logiquement accule par le Coadjuteur. M. Jandel père va de l'avant, i onsacre au Père Lacordaire tout le premier étage de sa villa, « contenant une chapelle, une salle à manger et quatre chambres... « Si je manque ce
(1) Ibidem.
terrain-ci, termine le Père, Dieu sait où j'en trouverai un autre. » Il veut dire un pareil.
Oui, Dieu le sait, et il l'a trouvé, sachant que les fondations, éparses dans les campagnes sans y être sévèrement cloîtrées, s'y sont gâtées et anéanties. A un corps studieux comme les Frères Prêcheurs, il faut des âmes agissantes, des esprits cultivés, et la campagne n'en donnera jamais en assez grande quantité pour occuper constamment une communauté si active. On peut appliquer aux Apôtres dominicains, l'hémistiche créé pour les braves de l'armée de saint Ignace (1) ; c'est pourquoi la divine Providence introduit sur la scène un nouveau personnage, M. le baron Alphonse Thierry de Saint-Beaussant, des anciens Seigneurs de ce fief; bon gentilhomme, nouvellement converti par M. le baron P. G. de Dumast, homme de ce grand monde qu'il voyait remué dans ses profondeurs par l'éloquence du fondateur dominicain : il s'était promis de ne pas laisser une telle puissance s'enterrer dans les boues de nos villages. Il vint donc lui offrir nettement de lui assurer le séjour de Nancy. Il n'y avait pas à hésiter; c'était continuer le bien commencé par le Père sur les intelligences lorraines. En un clin d'œil tous ses rêves champêtres s'évanouissent, et sont facilement compensés par la certitude de faire échap-
(1) Magnas Ignalius Urbes.
par ses jeunes apôtres aux dangers du laisser-aller campagnard.
Le mouvement perpétuel de la cité les tiendra en haleine par la chaire et le confessionnal. Enfin par son excellent système de voir en toute chose le doigt de Dieu, il s'abandonna pleinement à son nouveau bienfaiteur, dût M. de Saint-Beaussant lui faire troquer les vastes solitudes de Champel pour le nid le plus modeste, au centre de la province lorraine. Il faut dire que dès les premiers entretiens, il avait retrouvé dans M. de Saint- Baussant ce qu'il allait perdre d'agrément en se séparant du Coadjuteur. Saint-Beaussant éminei liment distingué devait convenir tout de suit»' a Lacordaire qui témoigne partout de son horreur pour le commun et le plat. Saint-Beaussant, artiste paysagiste de la plus pure école, devait s'accorder avec Lacordaire mailre dans l'art de parler et décrire. Enfin tous deux ayant traversé le monde comme deux braves qui ont ensemble vu le feu de la bataille, devaient finir par vouloir servir sous le même drapeau.
Mais que va devenir le généreux M. Jandel avec ses plans si largement jetés, ses terrains remués pour une abbatiale digne des beaux jours de Citeaux, et une église digne du Dieu qu'il aime et sert avec d'autant plus d'ardeur, que ses cheveux blancs lui rappellent chaque jour davantage la proximité du terme éternel? Le changement de front de ses hôtes apostoliques n'ôtera rien a son
mérite : au grand jour des récompenses, le Juge n'en reconnaîtra pas moins le propriétaire et l'ingénieur, qui, le premier, a mis à sa disposition le sol lorrain et la plus belle part de son vaste domaine.
Mais son fils, qui, du fond de son Noviciat italien, écrivait si bien à sa noble mère la joie qui inondait son cœur à l'idée de trouver sous le toit maternel un trésor, précieux entre tous ; le même qui avait causé à saint François - le - Séraphique, sa première extase ; le trésor qu'il appelait sa maîtresse et la plus belle de toutes, la sainte pauvreté ! Il ne la perdra pas : à Nancy même où habite sa famille, il aura la chaise de bois et le lit de planches qu'il voyait de si loin trôner pardessus toutes les richesses qui avaient entouré son berceau. C'est, assis sur ce trône digne de Bethléem, qu'il promènera bientôt dans toute l'Europe sa haute taille et sa haute intelligence; qu'il relèvera de leurs ruines les anciennes fondations dominicaines; que, d'accord avec la Papauté, sur l'arbre dominicain replanté par le P. Lacordaire, il greffera, parallèlement à la fleur de la pensée active , apostolique et éducatrice, celle de la pensée contemplative et austère, et les échauffera toutes les deux du feu de son zèle, de son éloquence et du plus sincère amour.
Dès le 27 mai 42 (!) le P. Lacordaire écrivait :
[i) A Madame la Comtesse de la Tour du Pin. XXIIe Lettre.
" Le P. Jandel est admirable, e'esl l'homme qu'il nie fallait : Je serai l'homme <lu dehors et lui «lu dedans. » On ne pouvait mieux définir la destinée suivie par l'un et par l'autre.
Et ailleurs, résumant tout ce qu'on a pu et dû dire de cette intelligence d'élite : « Le P. Jan<l«'l est un homme complet. »
Knfin, comme il ne peut louer les autres sans chercher à s'humilier lui-même, il ajoute : « Bien que je fasse des progrès dans la vie spirituelle, l'homme actif et ardent se fait jour encore. A quoi il nous est bien permis de conclure à la Louange de l'un et de l'autre : le cachet de l'homme complet c'est l'union de la distinction avec l'humilité. Omne tulii punctum qui miscuit... humile forti.
Lacordaire touchait à la lin de ses Conférences, dont rien ne troublait le calme et le succès; l'orateur éprouvait lui-même « pour la première fois de sa vie » une paix parfaite dont il remerciait Dieu , et dans laquelle Dieu lui faisait puiser des forces pour de prochains combats. Courts et heureux moments où venaient tour à tour se rallier à son affection des amis éloignés. C'étaient d'abord ceux que sa station lui avaient cré Metz, entre autres L'excellente famille du Coètlosquet, d'origine bretonne, dont L'aîné fut, de notre temps, le premier pèlerin de Terre- Sainte qui soi! allé mêler sa cendre à celle des Croisés ses ancêtres. Lyon lui envoyait Frédéric Ozanam, le premier des professeurs chrétiens de la Sorbonne, et
M. Paul de la Perrière, autre vive éloquence franchement catholique, illustrant le barreau de son pays, et plus tard proclamé doyen de l'Ecole de droit à l'Université libre. Dijon était représenté par Th. Foisset, dominant de sa science et de son style tous les académiciens de l'ancienne patrie de Bossuet.
La messe du Père, habituellement dite à la Cathédrale, était servie par Désiré Carrière, le premiers de nos jeunes poètes lorrains, comme M. le baron de Dumast, qui y assistait un certain jour, en est le brillant modèle. Ce jour là, si j'ai bonne mémoire, le grand orgue était touché par un autre Dijonnais non moins digne d'honneur, M. l'abbé Stephen Morelot, le premier des musicologues, qui, sur le précieux orgue des anciens frères Dupont, que n'avait pas encore perfectionné Aristide Cavaillé-Coll, faisait retentir les moelleuses curiosités d'une harmonie consonnante renouvelée du Moyen-Age, et laissant loin derrière elle, comme accompagnement de plain-chant, les plus riches dissonnances modernes.
Après la bénédiction, un cher voisin qui arrivait de Paris, se penche fraternellement vers moi et me dit à voix basse : « Il y aurait de quoi faire un assez bon article. » Il eût bien dû l'écrire tout de suite ; c'était le premier journaliste du monde. Louis Veuillot.
Trêve d'incidents. Quelques jours après, le baron de Saint - Beaussant entre chez le Père
Lacordaire, lui remettant le titre de propriété de l;i gentille et modeste maisonnette de Madame la générale Schwitter, avec une petite cour et un assez joli jardinet d'une vingtaine de mètres,
(qui se sont allongés depuis), située rue Sainte- Anne, n" !> ; a l'entrée d'un quartier bas, humide et populeux, plein de petits commerces et de pauvres masures, que le peuple, dans son fier dédain pour lui-même, a surnommé la Paille- Maille, imitation très-libre du Pall-Mall des anglais.
Il ne manquait rien à cette miniature de couvent, dont la propriétaire avait eu un soin digne des habitudes d'ordre d'une vraie nancéenne et d'une veuve pieusement solitaire; et le coup-d'œil de son judicieux acheteur avait apprécié le développement qu'on pouvait lui donner. Aussi, tomber de la poésie (\c> belles rivières et des grands bois dans le plus triste coin de la plus jolie ville, ne parut nullement une chute au Père Lacordaire, toujours fidèle a son optimisme chrétien. Les cinq fenêtres de face sur la rue, n'étant guère ouvrables, en raison de l'étroitesse de la rue et du regard perpétuel des voisins qui vivaient dans l'habitude du grand air, on les obscurcit, et plus tard on les mura ; la porte ellemême dut subir le même sort, ne pouvant ouvrir sur une chapelle qu'il fallait absolument construire, et les Constitutions s'opposant à deux entrées perpétuellement ouvertes. Bientôt la bi-
bliothèque donnée fit son entrée solennelle provisoire dans les cellules du 2e étage sur de pauvres planches, par les soins et la sagacité du meilleur et du plus généreux amateur de livres, M. Marchai, curé de la paroisse Saint-Pierre, jusqu'à ce que M. de Saint-Beaussant, qui avait fait du couvent son œuvre en attendant qu'il en fit sa demeure, construisit, pour la bibliothèque, dans le jardin même, un bâtiment aussi léger que solide, et si bien exposé au Midi, qu'en hiver on y travaillait facilement sans feu. M. de Saint-Beaussant entoura le jardin d'un cloître modeste dont la colonnade se composait de poutres de sapin, et le pavé, de briques. Quant au jardin de Mme Schwitter, en devenant celui du P. Lacordaire, il changea complètement de forme et de but. Les mirabelles, cueillies toutes vertes, allaient chez tous les amis du Père, avec toutes les Heurs du parterre, trahir le sacrifice qu'il venait d'offrir à l'esprit de mortification, et remercier les uns d'une couverture de laine, les autres d'un couvert de fer étamé ; car tout manquant dans le ménage, on y recevait le nécessaire avec bonheur. Les arbres allumèrent le feu de son petit cuisinier de 17 ans, Victor Fuss, de Saverne, qui, au dire de son maître, « ne savait pas même cuire un œuf. » Les plates-bandes, et les buis qui les bordaient en forme de croix de Malte, étaient convertis, « pour occuper Victor, en potager de plusieurs bandes égales, avec de petites allées en terre foulée »... Ce lamentable ou comique récit
du 17 juillet 1843, est extrait d'une des lettres médites du Père à M. de Saint-Beaussant qu'il dit « choisi de Dieu pour coopérer de la manière la plus efficace au rétablissement de l'Ordre en
France Sans vous, termine le Père, nous nous
serions contentés de nous établir à Champel, ce qui n'aurait point résolu la question... » Environ six semaines avant cette correspondance, pendant l'Octave de la Pentecôte, le Père nous avait emmenés, M. de Saint-Beaussant et moi, dans la cellule du 1er étage qu'il destinait à un oratoire avant que M. de Saint-Beaussant ne s'occupât, au retour des eaux des Pyrénées, de construire une vraie chapelle qui fut en effet terminée et bénite en l'année 46, le jour du Saint -Rosaire. Dans la chambre susdite, dont on avait décroché la glace, le pieux baron avait posé une table en bois noirci, un grand fauteuil en vieux chêne, et un prie-Dieu en poirier bruni, orné d'une petite Vierge sculptée par Adam. Nous allons , dit le Père, prendre possession, et il se mit à genoux devant le prie-Dieu, nous à ses côtés. Il récita le Veni Sancte, le Pater, et Y Ave, une invocation à saint Dominique, patron de l'Ordre, à la bonne sainte Anne protectrice de la rue, et à saint Nicolas, patron de la Lorraine et du quartier. Et l'on se releva tout joyeux d'avoir si facilement et solidement posé la première pierre par une première prière : Nisi Dominas œdijîcaverit domum, etc. etc. Et comme il ne gardait pour lui
seul que les amertumes et non les joies, il s'était hâté, même avant sa prise de possession, d'écrire à l'une des ses nobles confidentes, Mme de la Tour du Pin (27e lettre) : « Nancy nous donne donc une maison, une bibliothèque, et surtout des amis très -bons.... » En attendant un ou plusieurs ennemis encore meilleurs, qui réciteront sur son tombeau de si jolis contes, que non-seulement il n'y aura pas un mot de vrai, mais pas un de vraisemblable ni de possible ; passé cela, charmants. Le Père Lacordaire sait ce qu'il dit, car ce sont ses affaires, et non celle de bonnes gens qui ne les connaissent pas et n'ont pas qualité. pour en connaître. Accordez-moi au moins cela, chers amours.
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