CHAPITRE III
ISSV ET DOLE.
Les bâtiments du Séminaire de Saint-Sulpice, n'étaient pas réparés comme aujourd'hui quand Lacordaire y fut admis : une raison de salubrité le fit envoyer après une courte épreuve au Sémi-
naired'Issy, près Vaugirard; c'est la succursale du grand Séminaire et la maison de campagne «1rs Sulpiciens. Le site en esl heureux, aux portes de Paris,
et loin de son vacarme, près des bosquets de Fleury et de Fontenay-aux-Roses, comme des magnifiques forêts de Meudon et de Versailles, dont les chasses royales avaient fait de véritables jardins anglais à la disposition des promeneurs séminaristes.
La santé de Lacordaire, malgré ses délicates apparences, se trouva bien de cet air d'un faubourg qui joue la campagne.
Un an après, mon père qui, sans rien m'en dire, voulait me diriger vers la sainte prêtrise, m'envoyait doubler ma rhétorique chez les Jésuites à Dole (Jura), ou faire, si l'on veut, une sorte de quarantaine contre l'éducation collégienne. 11 y y avait, en effet, entre les deux systèmes une telle différence qu'il est impossible à un établissement séculier de jamais atteindre les qualités de l'éducation donnée par les corporations religieuses sous les rapports essentiels à la vie de famille et de cité, surtout au grand but de l'humanité, le bonheur de la vie future. Quant à l'instruction classique, j'ai préféré, plus d'une fois, le professeur du collège royal ; mais si l'on eut laisse le temps aux Jésuites de Dole, ils seraient devenus au moins aussi forts (1). Du reste, dans l'un et
(1) Ils l'ont prouvé par l'éclalanl succès de leurs écoles préparatoires aux examens professionnels du Gouvernement.
l'autre genre, même choix de classiques grecs et romains.
Des Pères de l'Eglise , jamais trop ; mais la lièvre du baccalauréat travaillait les familles, et l'on avait juste le temps de se préparer au programme incolore tracé par l'Etat pour toutes les religions et par conséquent toutes les indifférences. Henri Lacordaire avait terminé sa seconde année de théologie, lorsqu'il revint prendre ses vacances à Dijon que nous habitions. Autant mon père et son meilleur ami, le président Riambourg(l), se défiaient du jeune Lacordaire avant sa conversion à cause de son caractère tranché et napoléoniste, comme on parlait alors; autant Lacordaire converti, et surtout Vàbbé Lacordaire, leur inspirait de confiance, d'admiration, je dirais presque de vénération; c'est qu'il y avait sincérité, désintéressement et courage dans cette conversion qui faisait ressortir la droiture et la vigueur de son esprit.
Quelle ne fut donc pas la joie de mon père, quand Lacordaire qui me savait nouvellement revenu de l'excellent collège des Jésuites de Dôle, où il m'avait rendu visite avec Hippolyte, vint lui dire: « Votre fils a quitté le collège royal pour échapper à des influences irréligieuses; l'y laisser rentrer maintenant ce serait lui faire perdre ce
(1) Président de Chambre à la Cour de Dijon, démissionnaire par refus de serment en i850.
qu'il vient d'acquérir chez Les Jésuites; si vous le permettez, je l'emmène avec moi chez les Sulpiciens et il fera dans mon Séminaire la classe
de philosophie, si importante pour la vie entière. » En finissant la phrase, Lacordaire jeta sur moi un regard aussi fin que bienveillant, et ajouta : a Vous verrez Paris en postant, mon jeune and. et vous vivrez avec moi dans ma chambre. » Voir Paris, quel bonheur! me disais-je, au lieu de pensera celui de vivre en sa noble compagnie. Dieu, pour gagner une jeune àme à son service, se servait ainsi de ma curiosité d'enfant pour ce fatal Paris, vers lequel se pointent tous les regards, toutes les ambitions, et aboutissent tous les mécomptes.
Pour moi j'y fus expédié par une de ces lourdes et longues diligences à dix-huit places, qui mettaient quarante heures à débarquer de Dijon à Paris. En entrant chez un parent, pieux et docte juge qui demeurait place de l'Estrapade, et auquel mon futur ange gardien avait été lui-même recommandé, qui trouvé-je! l'abbé Lacordaire en personne venant à moi avec sa grâce aristocratique et juvénile, et me promettant que le soleil ne se coucherait pas avant que je n'eusse vu Paris.
Une heure après, nous descendions bras-dessus bras-dessous la rue Saint-Jacques; c'était, alors, une étroite, rapide eL noire vallée : sorte d'égout inaccessible aux rasons du soleil : les voitures
rejetaient de chaque côté les passants sur un fort petit espace, où ils piétinaient, glissaient, éclaboussés, coudoyés, montant et descendant sur une double ligne, comme feraient les fourmis. Tous semblaient plus pressés les uns que les autres. C'était une foule de gens étourdis par les cris des marchands ambulants, par le piaffement des chevaux de trait, le fracas des charrettes, et qui criaient eux-mêmes pour se faire entendre. Quelques-uns se parlaient tout seuls avec animation. Il n'y avait guère que nous deux, je crois, pour garder un silence forcé au milieu de ce vacarme. M. Lacordaire m'entraînait plutôt qu'il ne me conduisait, rasant les murs, et m'apprenant à faire comme lui, dans sa marche légère, en relevant élégamment le bord de sa soutane, pour éviter les inconvénients du marécage qu'il me faisait traverser en course sur la pointe du pied. Il était temps d'arriver à Notre-Dame, pour respirer un air vraiment pur, celui que respirent les anges autour du Saint des Saints, dans le temple dédié à leur Reine.
Mon guide voulait non -seulement me faire voir un monument gigantesque, digne de la foi des géants nos ancêtres, mais présenter à l'auguste Mère du Christ, à Notre-Dame, la jeune âme dont il prenait la tutelle, et demander à Dieu par son intercession de me faire entendre cet appel divin qu'il entendait lui-même depuis quelques mois avec tant de bonheur. Pressés, et au pas de charge,
nous traversâmes le Pont- Neuf où la Btatue d'Henry IV semblait préserver la ville contre les
révolutions. Quelle illusion renversée lorsque traversant le même ponl quatre ans plus tard nous
trouvâmes la royale statue affublée «lu drapeau révolutionnaire! Lacordaire haussa les épaules en disant : « Un drapeau tricolore aux mains d'Henry IV, peut-on rien voir de plus ridicule? • Il est certain que le roi vivant eût jeté ce drapeau dans la Seine, au moins pour le blanchir, lui qui criait si fièrement sur les champs de bataille : « Français, ralliez-vous à mon panache blanc : il vous mènera toujours dans le chemin de l'honneur et de la victoire. » Et il tenait parole.
Nous touchions à la place du Carrousel, vaste désert alors, dont le fond occidental borné par les Tuileries attirait d'autant mieux les regards que la garde royale de Charles \ déployait dans la cour d'honneur ses bataillons argentés. Au nordest s'élevait, isolé, l'hôtel de Nantes, d'où la première machine infernale, me dit Lacordaire. tenta de mitrailler la voiture du Premier Consul, la veille de Noël 1800; elle ne brisa que s. mais tua plus de cent personnes. La rue ou la place qui rejoignait le Louvre n'était encore bordée que de baraques d'oiseleurs, et de plusieurs petites ménageries, enfin, de tout le matériel de ce que l'on appela depuis un jardin d'acclimatation. Rien ne faisait espérer alors celte somptueuse jonction du Louvre et .les Tuileries, qui était dans
les plans du premier Empire et que réalisa fidèlement le second. Dans le jardin, vraiment royal et français des Tuileries, la verdure à son déclin attirait encore, au pâle soleil d'automne, l'élite de ses promeneurs habitués. On y entrait alors par le milieu même du château, quand la Cour était absente, et « la garde qui veille à la porte du Louvre » faisait semblant de garder les Tuileries, avant que Louis-Philippe ne les eût habilement cernées comme une place forte par un fossé sous prétexte de « jardin réservé. »
La sombre colonne Trajane de la place Vendôme, orgueilleuse page de bronze qui racontait nos victoires, en 1814 et en 1815, à la face des troupes étrangères groupées alentour, et qu'Alexandre, leur chef victorieux, eut deux fois le bon esprit de ne pas laisser déchirer; la place Louis XVI , vaste et sanglant autel où tomba l'agneau royal, pour expier et aggraver nos crimes; l'église ou plutôt le temple de la Madeleine, qui est à l'art religieux ce qu'un oratorio de Mendelsohn est à une messe classique d'Allegri ou de Palestrina ; les boulevards, alors tout empanachés de grands tilleuls séculaires, que le peuple des barricades n'avait pas encore sciés par le pied et couchés en travers de la promenade dépavée : tout cela, depuis la rue Saint- Jacques, inclusivement, me fut montré, expliqué en une heure, à peu près, au bout de laquelle mon cher ange gardien me dit : Maintenant, vous avez vu Paris...
Rien à répliquer. Nous montons dans un gros liacre qui, de cahots en cahots, nous mène en quelques minutes du milieu de la liberté et de la foule bruyante, sous les verrous de la clôture ecclésiastique. Nous y voilà, dit Lacordaire d'un air tout guilleret : et il sauta de la voiture comme un oiseau. Il fallut donc descendre et tomber clans un enterrement, celui d'un jeune abbé qui par la plus courte ligne prenait le chemin du Ciel.
Ainsi ma classe de philosophie commençait à la porte. Si la vie du chrétien est un combat, la vie du prêtre est un assaut. Le Séminaire est comme la première enceinte enlevée avant de camper au centre de la vie ecclésiastique. Heureuse rame qui s'envole ainsi d'un premier coup d'aile, là où des aigles robustes, en apparence, s'élèvent si péniblement, rament parfois contre le vent, et donnent du bec en terre, au lieu d'escalader la nue et de fixer le soleil.
En revenant de l'enterrement, mon charitable guide cherchait à chasser les idées qu'il me supposait sombres et pleureuses comme le temps; il gardait sa gaîté, et me présentait à ses amis, tout en cheminant. Puis il me parla de la sortie que nous ferions ensemble à Paris, chaque mois selon l'usage; et m'introduisit enfin au modeste logis qui nous était réservé.