LE LUTRIN
Nous avions toutes les semaines une leçon de plain-chant, en présence d'une contrebasse assez tranquille. On pouvait s'entendre les uns les autres et profiter. Le professeur, aimable et pieux séminariste, se dévouait gracieusement à cette œuvre méritoire, dont on commence seulement à soupçonner l'importance, aujourd'hui qu'on ressaisit les plus vénérables traditions. Lacordaire y venait avec courage, ayant l'oreille et la voix fausses à ce point de demander un jour quelle différence il y avait entre le son d'une voix qui chante et celui d'une voix qui parle. J'ai noté la réponse : « la voix qui chante est un son fixe, qui ne varie que par intervalles également fixes et déterminés. Celle qui parle (sans lire) fuit au contraire le ton fixe, au point qu'on pourrait difficilement dire en quel ton le causeur a parlé ; tant il y a de variété dans le son d'une seule parole. »
Autre observation : un orateur a besoin de s'exprimer seul; deux ensemble ne font, comme
on dit, que se couper la parole. S'ils sont trois, c'est encore pis ; quatre, cinq, six, et plus encore, c'est le brouhaha, le désordre. Pour le chant, la loi du son est toute opposée: deux, trois, quatre voix ensemble s'accordant sur des intervalles déterminés, c'est le duo', le trio, le quatuor; et plus y a de voix ou d'instruments, plus les accords sont brillants et prennent le nom de symphonie.
Au cours, Lacordaire voulait apprendre à ne pas tout à fait déchanter une préface: <- Sur cette note, disait le maître à Lacordaire, vous monterez un peu, ici, ici, où vous voyez cette note marquée sur la barre supérieure, puis vous descendrez au contraire sur la note inférieure. » — Je monterai, je descendrai, répondait humblement le pauvre élève ; qu'est-ce que monter, qu'est-ce que descendre ? Enfin essayons. — Et d'une voix incertaine il poursuivait celle du maître, brodant un léger trémolo aussi bien au-dessous qu'au-dessus du modèle. Nous le suivions de l'oreille et du cœur comme on suit des yeux, dans les courses, le cavalier qu'on aime, et qui rase le bord d'un précipice. Et, la phrase à peine finie, chacun respirant à l'aise, l'encourageait : Bravo, Monsieur l'abbé, pas mal vraiment pour un début. Vous verrez, cela ira. — Nous le disions sincère .ment, lorsque apercevant nos sourires, il éclatait lui-même -avec toute la gai Lé et la grâce de l'humilité. Pauvre Henri, à quelles peines im-
méritées fallut-il te soumettre! Sur quel chevalet (de contrebasse) te fit-on exhaler ton martyre! En somme, l'humble séminariste, qui devait un jour frapper nos oreilles par de si harmonieuses intonations oratoires, n'était pas plus mal réparti de la nature que le bon cardinal Capellari : devenu pape sous le nom de Grégoire XVI, il se plaisait à dire : « Capellari avait la voix fausse, ce qui ne l'a pas empêché de chanter aujourd'hui la messe pontificale au maître- autel de Saint- Pierre du Vatican. » Toute l'ambition de notre professeur était de ne pas abandonner Lacordaire avant qu'il ne sût faire à l'autel les intonations absolument nécessaires, depuis le simple et droit oremus jusqu'aux scabreuses ondulations de Vite mlssa est. Il y parvint aussi bien que possible.
Bientôt les leçons de chant furent ordonnées à un plus grand nombre d'élèves ; tentative généreuse, mais qui augmentait le nombre des oreilles dures et des voix fausses, ordinairement les plus fortes. Et puis il n'y avait qu'une salle et qu'une heure pour tout le monde. Le maître vit le danger ; et, choisissant sept ou huit beaux jeunes élèves, à la poitrine effacée et le gosier en tuyau d'orgue, il les posa devant le pupitre, en les soutenant par la forte basse-taille de l'abbé d.e V. (1). Derrière eux on laissa murmurer, comme ils le pouvaient, les timides ou modestes traînards
(1) Depuis chanoine de Paris.
de l'armée musicale, qui attendent toujours qu'on commence avant d'abriter leur fredonnement aventureux sous le bruit du chœur, le ronflement de la contrebasse et les coups de voix diaboliques de l'antique serpent.
Au travers de cet orage vocal et instrumental, comment distinguer el diriger l'abbé Lacordaire en sa frôle vocal -
Sou jeune maître plein de dévouement, gardait comme dernière ressource. une flûte... qu'il tirait de sa poche, comme saint François Solano, pour fixer l'attention des sauvages, ou comme un artilleur démasque une batterie dans un siège dés péré; oh, alors tout le monde faisait feu; mais lorsque les choses commençaient un peu à marcher, la cloche de l'étude sonnait, et chacun de rentrer dans sa cabine.
Si l'on eût dit en ce temps-là à certain supérieur de Séminaire qu'il fallait consacrer chaque jour une classe et non une récréation à cet exercice si important pour l'éclat du culte, il eût trouvé la proposition singulièrement insolite. Elle est cependant bien naturelle, si l'on veut retenir à l'Eglise les hommes qui aiment à chanter, et si l'on ne veut pas exposer un jeune prêtre à s'en faire remontrer par son maitre d'école.