SON OPINION SUR LA DURÉE DES ÉTUDES MODERNES
Après la philosophie, me demanda un jour M. Lacordaire, quel chemin suivrez - vous? — Premièrement, lui dis-je, le baccalauréat, puisque cela mène à tout. — Et ne décide rien. On se bourre d'une masse de connaissances incomplètes, dont on n'a que faire dans l'usage de la vie, et qu'on s'empresse de laisser à la porte de l'académie une l'ois l'examen passé. Est-ce vrai ? Si vous choisissez le droit ou la médecine, ou même le Séminaire (qui sait les secrets de Dieu?), que trouverez - vous dans le baccalauréat qui ouvre le moindre jour sur ces trois genres d'étude, surtout sur la gravité du choix à l'aire entre les trois ? — Plus tard, reprenant le même sujet devant la Société littéraire de Foi [et Lumières. « On nous dresse, disait-il, à l'art d'argumenter, pas autant à celui de réfléchir. C'est qu'à cet art-là, précieux entre tous, il faut un maître, un maître qui manque à notre époque :
c'est le temps ; le temps qui donne l'âge, l'expérience, le désir de bien faire et de bien apprendre. Mais nous ne voulons plus du temps. Le baccalauréat ouvre ses deux ou trois portes vers les emplois du Gouvernement, pourvu que le candidat n'ait pas plus de seize ou dix-huit ans.... Allons, qu'on se dépêche : seize, dix-huit ou vingt ans vont sonner ; lancez-vous en tète du mouvement des affaires et du salut de la patrie, messieurs les imberbes ! Et tous les fils de famille de se précipiter (dès leur quatorzième année) vers une spécialité admissible, sans le moindre souci des études morales autrement importantes ; et chacun d'improviser sa vocation, la chose la plus grave avec le salut de notre âme qui en dépend. Autrefois les études se prolongeaient jusqu'à vingtquatre et vingt-six ans. Encore aujourd'hui, dans les grands ordres religieux qui ont conservé les vraies traditions classiques, le scolasticat dure sept ou huit aimées. On a au moins le temps de consulter, de comparer, de reconnaître ce que peut accomplir une intelligence armée de toute son éducation virile. Mais, dans le monde actuel !... formez donc des hommes avec ce système d'employés précoces, d'ambitieux et de très-humbles serviteurs à l'infini. Et dans cette foule d'enfants placés, combien se sentent déplacés, à l'heure de la réflexion ! Combien, emprisonnés dans une carrière ou une ornière de chiffres et de servage ! Ils n'osent ou ne peuvent s'en débarrasser, et ils
tournent sur eux-mêmes dans une éternelle impuissance et un éternel ennui. Ainsi s'en vont les caractères. » — Quelle prophétie ! Et ce ne sera pas la seule,
Le fait est que les révolutions nous dévorent : comme certaines fièvres putrides, elles parviennent à l'état périodique ; et pas un médecin qui nous en guérisse ! On le verrait venir qu'on lui montrerait la porte, comme ont fait les malins qui, lorsqu'il est apparu, et s'est écrié : « Me voilà; j'apporte la Justice qui relève les nations, » ont tout préféré, même ce qui devait les perdre, au seul homme appelé à les sauver. Tant pis pour eux, tant pis pour toute l'Europe. On y voit venir au secours du droit et de la vérité, il faut l'avouer, des discours et consultations admirables, mais foulés bien vite aux pieds de sectaires armés de fer et de feu au service de l'irréligion. Cette force aveugle, immense, s'appelle le Nombre, et menace de tout écraser sans rien vouloir comprendre : c'est le Monstrum horrendum, informe, inrjens, cui lumen ademptum... de Virgile (1). Pas un bras, pas une épée, pas même une fronde qui si4 lève contre ce Goliath, chaque jour plus effronté, et qui lui dise comme David : Bras de l'enfer, malheur à toi, voici le bras de Dieu. — La grande voix qui seule avait le droit de pousser ce cri sauveur d'Israël, et qui en a eu la générosité,
fi). Enéide. Liv. III.
n'est pas encore éteinte. Que ceux qui l'ont fait fuir et qui osent dire : // serait temps que Dieu se montrât, aillent la rechercher, et ils verront Dieu. Mais qu'ils se dépêchent, pour ne pas voir tout le contraire.