MUTATION D ECOLE. — QUELQUES VISITEURS D 1SSV
En classe de théologie, Lacordaire était, sans y prétendre, bien supérieur à un grand nombre de ses condisciples ; et l'on peut affirmer qu'il se retenait pour ne pas embarrasser dans l'argumentation l'un de ses professeurs. Mais un jour, cédant à la tentation, l'abbé lui porta tout-à-coup un tel assaut d'armes scolastiques, que le professeur lui imposa silence, et que Lacordaire, avant tout, pénétré de respect pour ses maîtres, arrêta qu'il ne parlerait plus. Ce fut une des deux raisons qui le décidèrent à demander son transfert au Séminaire de Paris trois mois avant la fin de l'année scolaire. Voici la seconde. Bien que tous les jeunes étudiants de Saint-Sulpice et
d'Issy eussent une excellente tenue, cependant il y avait là, comme partout, un certain nombre de combattants d'élite, que l'attrait de sa conversation et de sa supériorité portait dans les récréations à monter autour de lui une sorte de garde d'honneur, croyant, d'après un texte de sainl François de Sales mais mal appliqué, « qu'il esl difficile de profiter avec le plus grand nombre (1). » Ces bons jeunes gens oubliaient l'écueil, la jalousie, d'autant plus inévitable chez quelqueautres, que le petit bataillon comptait dans ses rangs, outre les meilleurs élèves, quelques noms blasonnés. Leur goût naturel et traditionnel pour la distinction leur avait fait donner à l'abbé Lacordaire leur plus intime confiance. Non seulement ils n'avaient pu résister à l'ascendant de ses manières et de son langage, mais, le dirai-je, de sa pieuse et digne pauvreté. L'abbé, se rappelant que la discipline défendait toute apparence de préférences, n'hésita point à aller trouver le supérieur de Saint-Sulpice, et en obtint la faveur d'immigrer sur son Séminaire. Et c'était vraiment sa place.
Trois jours avant son départ, il vint à moi tout tristement, me demandant pardon de me laisser ainsi en route après m'avoir fait venir de si loin pour ne point me quitter. Je lui promis tout ce pu'il voulut de silence et de modération ; mais je
(i) Amon, 5e édition, i. 1" p. 64.
ne tins pas toujours parole, surtout quand je me trouvais en tète-à-tête avec quelqu'un des vénérables Sulpiciens, qui, retirés dans cette partie de la maison qu'on nomme la Solitude, recevaient, avec une tendresse maternelle, nos secrets de comédie et nos chagrins d'un jour. Avant de nous quitter, notre cher abbé recevait fréquemment une visite insigne, celle de Monsieur l'abbé prince de Léon, duc de Rohan-Chabot, alors attaché au diocèse de Paris, et faisant, sous la conduite de l'archevêque Monseigneur de Quélen, l'apprentissage de son archevêché de Besançon. Il avait l'habitude de venir à Issy, les mercredis avec le Séminaire de Saint-Sulpice, faire son pèlerinage de Notre-Dame de Lorette, ayant soin d'arriver avant notre départ pour les bois ou les grands chemins. Le roulement de son équipage sur le pavé de la grande cour mettait en émoi un certain nombre d'élèves : imitant un peu leurs saints anges sur l'échelle de Jacob, ils couraient sur nos escaliers en s'annonçant « le prince » ; et le prince prélat, reçu par eux à sa descente de voiture, les accueillait avec la grâce toute angélique qu'on retrouve encore en ses portraits ; mais il ne demandait qu'un seul séminariste, le seul qui ne fût jamais là à sa descente de voiture, et qu'aussitôt on entendait héler de toute part : « L'abbé Lacordaire! hé, Monsieur l'abbé Lacordaire! ! » Le cher abbé se laissait appeler, finissait ce qu'il devait finir ; allait tranquillement présenter ses devoirs
au jeune cardinal en herbe, puis revenait avec le même calme reprendre son travail, ou son chapeau pour la promenade. Il m'arriva un jour de le gronder de son peu d'empressement pour un prince si poli. « Mon cher ami, me dit-il, je ne le fais pas exprès, mais, sois-en sûr, le meilleur moyen d'être bien avec les grands de la terre, c'est de s'assurer qu'ils vous désirent. » En effet, d'après la Bible, « L'homme qui sait vivre, est fort réservé à visiter une personne puissante (1). » S'il avait pu y avoir une exception dans l'application de ce principe, c'eût été à coup sûr pour M. l'abbé de Rohan, âme de saint avec une tournure princière. Sa jeunesse, la maigreur de son pâle visage, ses longs cheveux bouclés sur son cou timidement allongé , donnaient, à ce jeune cousin de nos bons rois, un air de souffrance et de piété contemplative. Son portrait lui imprime bien quelque ressemblance avec l'illustre abbé prince de Hohenlohe, chanoine de Grosswardein, dont les prières, si miraculeusement efficaces, étaient dès ce temps-là sollicitées par tout ce qu'il y avait en Europe d'âmes pieuses et affligées. L'abbé de Rohan était simple comme nous tous, et meilleur que nous tous. Il aimait les gens avant de les connaître, c'était le prêtre dans toute sa candeur. Il mettait à la disposition du premier abbé venu, ses gens, son équipage et toute sa
(1) Eccli. XIII, 12.
maison. Plus émus que Lacordaire à l'aspect des grandeurs, nous aimions à le questionner sur le prince, notamment sur la page effrayante de son histoire : la mort de la Duchesse, l'horreur qui saisit le jeune Duc, lorsque appelé par les cris de ses gens, il voit, à travers une épaisse fumée, une momie carbonisée, sur laquelle étaient répandus quelques chilfons en cendres et des diamants. C'était le corps de sa malheureuse femme qu'il attendait pour la conduire au bal. Dieu guérit en partie sa douleur par un remède que le monde appelle une folie, la folie delà Croix.
Mais le monde est très-fort contre Dieu, dont il éteint souvent les généreuses batteries. Aussi le Duc, pour plaire au Roi, faillit-il s'engager dans un nouveau mariage. Puis sa fidélité au souvenir de la Duchesse remporta la victoire: il cessa de fréquenter la Cour et se retira plus que jamais dans sa chàtellenie escarpée de la Roche-Guyon. Il y «tirait sa généreuse hospitalité aux artistes, et aux maîtres de la littérature catholique, en tête desquels brillaient alors deux noms aujourd'hui bien changés, MM. de Lamennais et Victor Hugo (1)..
Enfin le Duc, entré à Saint-Sulpice, ordonné prêtre en 1823, et bientôt après nommé grand vi-
(1) Le P. Lacordaire écrivait en 1858 à M",e de la Tour du Pin. ii A la mi-juillel, je traverserai Paris pour me rendre à la Roche- Guyon où je dois passer un autre mois, n
caire de Paris, loin d'abdiquer ses nobles allures, se plut à encourager le génie, les vertus et les talents, qui n'avaient besoin que d'un point d'appui.
C'est ainsi qu'il offrit son amitié fidèle à un jeune prêtre qui, au sortir du Séminaire de Saint- Sulpice, se faisait remarquer par l'intéressante solidité de ses instructions à l'adolescence parisienne. Bientôt le prince, nommé archevêque de Besançon, l'enlevait à Paris, où il eut fait certainement grande figure ; chéri des Bisontins, puis des Vosgiens, dont il fut évêque pendant de longues années, il sut maintenir inviolable ce bon esprit pleinement catholique, qui est l'honneur de la Lorraine. Assis sur le premier siège des Gaules, il y a prouvé, par la hardiesse de ses plans et la rapidité de leur exécution, qu'il n'était pas de ceux qui commencent sans savoir achever. Enfin, revêtu de la pourpre romaine, le cardinal Caverot s'est souvenu d'être fils d'un otage du Roi martyr; il en a eu la parole, il en a le courage et la grandeur.
L'abbé de Rolian n'était pas le seul personnage important qui vînt partager nos repas. Tous les deux mois à peu près, le supérieur de la maison. le vénérable M. Ruben, frappant la table avec son petit marteau de bois, arrêtait court la lecture du réfectoire, et annonçait la rupture du silence par un lent Benedicamus Domino, auquel répondait l'explosion d'un joyeux Deo Gratias: c'était la bien-
venue de S. G. l'archevêque de Paris. Mgr de Quélen était alors à l'apogée de sa laveur royale et populaire ; il n'avait encore d'autre prestige que son immense charité, sa piété affectueuse, ses titres de noblesse, sa figure et ses manières élégantes : c'était déjà beaucoup, mais on sait combien la persécution l'a depuis sanctifié, par conséquent grandi : l'intérêt qu'il prenait à l'abbé Lacordaire doublait alors l'affection que le digne archevêque nous inspirait à tous. Aussi Mme Swetchine avait-elle raison d'écrire au P. Lacordaire que Mgr de Quélen l'avait toujours aimé (1). C'est encore pour ses camarades de Séminaire un précieux souvenir, que d'avoir pu contempler à Issy, dans le silence de l'admiration, les traits vénérables et les épais cheveux blancs de Mer Frayssinous, héritier du beau langage et de la physionomie de Bossuet.
Lacordaire était émerveillé de cette ressemblance ; et sa prédilection pour l'Evêque d'Hermopolis a l'ait penser que, dès ce temps-là, le futur dominicain s'était promis de continuer dans l'Eglise de France le genre oratoire de ce premier conférencier du XIXe siècle. On sait quel mouvement il avait, dès l'année 1803, imprimé aux idées de la capitale et de la France entière, en se posant dans la chaire de Saint- Sulpice comme avocat de
(1) Lettre du 18 avril 1837. Mme Swetchine, sa vie et ses œuvres, par M. de Falloux. — Tom. 1.
la cause catholique, si longtemps comprimée par
le paganisme de la révolution. Prenant ses modèles dans les orateurs du Barreau plutôt que dans les sermonnaires, Mer Frayssinous avait laissé de côté toutes les anciennes formules, et raréfié les citations de l'Ecriture sainte, qu'il pensait avec raison devoir être de nul effet sur un public qui ne la connaissait pas (1). Nous voyions aussi quelquefois au Séminaire l'un des membres du Barreau de Paris, le plus en vogue, M. Philippe Dupin, dont le plus jeune frère, le baron Charles, déjà célèbre par sa science et ses opinions indépendantes, ne faisait nullement prévoir qu'en 1863 il plaiderait au Sénat la cause de la Papauté, et de la Société de saint Vincent de Paul avec tout l'esprit d'un homme du monde et le cœur d'un évoque.
(1) Lacordairc n'a jamais fait enlendrc qu'il approuvai la publication des vais principes de V Eglise gallicane , où MB* d'IIermopolis disait: u Soyons gallicans, mais restons catholiques, n Le gallicanisme n"avait rien à faire dans le catholicisme.