Lettre à M. Foisset, 13 novembre
C'est aussi à partir du même jour que ses articles, jusqu'alors non signés, porteront, pour la plupart du moins, ses initiales II. L. « C'est, dit-il encore à M. Foisset, un moyen de s'entendre et de se parler souvent. »
Il est à peine besoin de faire remarquer que ce travail devait l'absorber tout entier, nuit et jour.
Puisque nous traitons de la question matérielle du journal, nous sera-t-ii permis de rechercher combien gagnaient les rédacteurs de l'Avenir? Car, si l'homme ne vit pas seulement de pain, il en vit cependant. Eh bien, nous devons l'avouer : ce n'est pas d'aujourd'hui que date la malencontreuse nécessité de demander aux journalistes catholiques travail, science, dévouement, le tout... pour l'amour de Dieu. Les j-édacteurs de VAvcnir travaillaient à peu près gratis i.
Malgré tout, Lacordaire aimait cette vie de lutte ; il savait apprécier le bien qu'il faisait et — pourquoi le célerions-nous? — il en éprouvait une certaine satisfaction. Lui-même le confesse loyalement quelque dix ans plus tard-. Rien d'étonnant; les premiers rayons de la gloire sont si doux et si caressants au cœur de la jeunesse.
1. Nous trouvons à ce sujet, de curieux détails dans la correspondance de Lamennais : « ... L'on s'occupe, écrit-il, de chercher les correspondants que demande le Mémorial {loulousain), mais ils seraient extrêmement difficiles à trouver, et quand on trouverait des hommes capables, aucun ne voudra se charger d'un pareil travail pour les honoraires proposés : j'en ai beaucoup de regret . . . On nous a aussi demandé un rédacteur pour le Journal du Puy-de-Dôme ; on nous en demande un pour celui des Deux-Flandres, et personne ne veut se déi)lac(n^ pour d'aussi médiocres avantages que ceux qu'on peut ofl'rir, d'autant plus qu'on vous recommande de n'envoyer que des hommes de talent, des hommes tels que nous serions fort heureux d'en trouver nous-mêmes pour l'Ave72ir. Celui-ci ne va que parce que les principaux rédacteurs ont jusqu'ici travaillé à peu i)rès gratis. » (Lettre au marquis de Coriolis, 14 janvier 1831.)
2. M'n» Schwetchiniî lui demanda, un jour, de lui faire parvenir les journaux qui parlaient de lui et de ses conférences. Il le lit d'abord, puis s'en abstint. « J'ai renoncé lui écrit-il, à vous envoyer ces articles qui redisent tous la même chose .... J'ai extrêmement peu de propension à faire courir ce que l'on
Lacordaire, cependant, lui préférait encore l'amitié.
Au soir du 31 janvier d831, il sortait, avec Montalembert, de la cour d'assises où, traduit comme prévenu d'avoir excité au mépris contre le gouvernement, il venait d'être acquitté : Montalembert le félicitait de son éloquente plaidoirie. « Que parles-tu de gloire, Charles, lui dit Lacordaire, parlons amitié : les plus grandes luttes ne nous émeuvent qu'à demi, elles nous laissent la force de songer, avant tout, à la vie du cœur... Les jours commencent et finissent selon qu'un souvenir aimé se lève ou se tait dans une âme ^ »
Ne croyons pas néanmoins que le jeune lieutenant de Lamennais laissât posséder entièrement son âme par ces doux et nobles sentiments. La lumière de la gloire n'était que fugitive : quant à l'amitié, elle lui était un stimulant et un soutien dans la lutte. « Né pour combattre et pour aimer ^, » il aimait avant tout la liberté, et c'est pour elle que nous allons le voir livrer ces batailles mémorables dont le récit fera toujours l'admiration de la postérité.
Ces deux mots : Dieu et liberté^ que l 'A y en?'/* portait en exergue, n'étaient pas pour lui une vaine et vide formule.
Dieu, représenté par son Église, la Liberté, sous toutes ses formes, il allait en être le défenseur, violent quelquefois, mais toujours généreux.
Liberté de l'Église, liberté du clergé, liberté de l'enseignement, liberté de la presse, liberté de la parole le verront tour à tour rompre des lances en leur faveur.
Si donc il affrontait les luttes du journalisme, c'était afin d'ôter l'Église de France « de l'état d'engrènement, pour la mettre à l'état d'indépendance absolue ».
dit de moi; à part les premiers temps de l'Avenir, où j'étais sensible à voir mon nom paraître on public, j'ai bien perdu de cette sensibilité. » {Lettre à M*"» Scliwetchine, 19 décembre 1841.)