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DE L'ÉTAT ACTUEL DE L'ÉGLISE DE FRANCE

(2 Mai 1834)

Il y a trente-quatre ans, l'Église de France ne présentait plus aux anges et aux hoinines qu'une vaste ruine. Les reliques de sa hiérarchie moissonnée par une révolution qui n'avait fait grâce à aucune vertu, erraient pour la plupart dans l'exil; ses temples étaient abandonnés à des usages profanes, d'autres abattus, d'autres fermés et vides, d'autres consacrés à ce schisme qu'avaient commencé, sous Louis XIV, des hommes célèbres, et qui, grossi par la peur au pied des échafauds, convoitait l'héritage sanglant des saints. Les monastères dont elle avait peuplé les villes et les solitudes, subissant à peu près le môme sort, étaient devenus des manufactures, des fermes, des casernes, des prisons, ou des lieux inhabités. Rien ne lui restait du patrimoine qu'elle avait acquis par des siècles de charité; et stérile elle-même, on ne lui voyait pas produire près de l'autel renversé, ceux qui pourraient un jour aider leurs rares prédécesseurs à en relever les débris. Cependant l'Eglise de France, ainsi pauvre et dévastée, ayant à peine un calice pour y boire le sang de son maître, l'Église de France avait vaincu ses ennemis. De cette révolution si puissante que l'esprit humain avait

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préparée par trois siècles de travaux, qui avait enfanté tant d'hommes et d'événements extraordinaires, aucune doctrine n'avait pu sortir. Elle avait détruit une monarchie, i^agné des batailles, épouvanté l'Europe, tout fait, excepté ce qui change le monde. Si elle était venue doux cents ans plus tôt, la France eût été calviniste et républicaine ; mais on avait franchi le point où l'erreur a encore assez de consistance pour être la foi commune et le lien d'un peuple : on était arrivé à celui oii l'erreur ne peut plus unir deux hommes entre eux et oii elle demeure comme ensevelie dans son triomphe. Quoique l'Eglise de France fût travaillée par un schisme sourd, qui déchirait ses entrailles depuis cent cinquante ans, il fut impossible à la révolution d'établir un culte national. La France ne croj'ait ni au schisme, ni à la raison, ni à l'Etre suprême, tour à tour reconnu i)ar la république. Le moment solennel était venu pour elle de croire à tout ou à rien. Je dis le moment solennel, parce qu'après celui où la vérité règne sans contestation, il n'en est pas de plus grand sur la terre.

En elîet, ce qui sauve et perpétue l'erreur, c'est la portion de vérité qui y est mêlée et l'autorité qu'elle s'attire par là. Plus l'erreur augmente, plus elle perd de vérité, plus aussi son autorité diminue, parce qu'elle ébranle toujours davantage les fondements qui lui restaient dans l'intelligence. Les esprits s'étonnent de voir l'erreur s'enfuir devant eux; ils la poursuivent sur cette pente où elle est emportée: mais, à mesure qu'ils font elïort pour la saisir, elle se dissout, elle leur échap])e plus vite, comme un fantôme dont la réalité s'évanouit devant ceux qui le touchent de trop près, jusqu'à ce que, tout à coup, l'erreur cesse de faire corps, et l'homme se trouve'seul, nu, sans» croyances, haletant., en face de la vérité. C'est le naoment que j'ai appelé solennel ; et quand Dieu veut ramener les nations à lui, c'est par cette route qu'il les fait passer. Il pousse l'erreur à son dernier terme, là où il

est visible qu'elle ne peut rien et qu'elle n'est rien, ou plutôt, il la laisse aller toute seule^, car l'erreur va de soimême au néant. Alors se pèse le destin des peuples : contraints de choisir entre ce qui est et ce qui n'est pas, de croire à tout ou à rien, il faut qu'ils meurent ou qu'ils retournent à la vérité. Car les peuples ne sauraient vivre sans lien et sans foi, par conséquent, sans vérité, et s'ils ne vivent plus de la portion de vérité que renferme Terreur, parce qu'elle a cessé d'être suffisante pour être leur lien et leur foi, il faut donc qu'ils vivent de la vérité ellemême, seule capable désormais de soumettre, d'unir et de satisfaire leur intelligence.

La France en était là le lendemain de sa première révolution. La stérilité de l'erreur, incapable, au milieu du bouleversement universel, de fonder une croyance et une Église, annonçait que son heure suprême était arrivée. Napoléon le vit de ce même regard qui, quinze siècles auparavant, avait révélé à Constantin la chute de l'idolâtrie, et lorsqu'une secte de déistes vint le solliciter de reconnaître leur culte comme celui de l'I^^tat, il répondit ce qu'il avait déjà répondu dans sa pensée à tous ceux qui espéraient recueillir l'héritage de l'Église romaine : Vous n'ctes que quatre cents. Le Concordat de iSOl entre le Saint-Siège et la république française fut le résultat de cette puissance qu'avait acquise la vérité dans une lutte où elle semblait avoir tout perdu. On vit un grand capitaine, porté, par des batailles gagnées, à la tête de l'Etat, chercher quel pourrait être son appui dans l'esprit humain, et n'en pas trouver d'autre qu'une Eglise ruinée, qui était, depuis un siècle, la fable des gens d'esprit. On le vit plus tard, lorsque le temps eut accru sa puissance, recevoir l'onction impériale des mains du pontife dont le prédécesseur avait couronné Charlemagne, et donna^ette étonnante leçon à ceux qui ne comprenaient pas qu'un prêtre étranger, selon leur langage, exerçât quelque influence sur la création des trônes, et sur leur affermissement.

L'Église de France traversa l'Empire avec dignité, restaurant ses cathédrales et ses séminaires, consacrant chaque année aux autels du Christ une nouvelle génération de serviteurs, sachant résister à l'homme qui ne trouvait de résistance nulle part, entourée de liens par sa prévoyance jalouse, pauvre, modeste, charitable et déjà célèbre par les grands écrivains que Dieu commençait à lui susciter pour défenseurs.

L'Empire tomba. Au premier bruit de sa chute, à l'apparition des vieux rois français, le dix-huitième siècle s'émut, au fond de son cercueil; il crut qu'il n'avait dans la poitrine qu'un coup d'épée de l'empereur vaincu; il vint tenter le sort. Comme autrefois le paganisme enseveli fut évoqué par Julien, et joua sous le soleil, cette curieuse scène antique dont le monde a gardé le souvenir; ainsi le dix-huitième siècle sortit du tombeau avec ses déités passées. Voltaire, Rousseau, d'Alembert, Diderot, Condorcet, Cabanis, mille autres accoururent; et, pendant que rÉglise toujours plus féconde, enfantait des hommes nouveaux qui remplissaient l'Europe de leur éclat contemporain, on envoyait à leur rencontre ces processions de mort. Malheureusement pour la vérité, elle n'était pas seule en présence de l'erreur; des dissensions politiques très graves compliquaient la lutte; on pouvait craindre que le flot qui emporte le monde vers Dieu ne fût arrêté longtemps, lorsqu'un coup de tonnerre renversa de nouveau l'antique maison de France, et donna une seconde fois au dix-huitième siècle tout pouvoir sur la société.

Jamais triomphe plus grand, plus fabuleux, ne fut suivi d'une catastrophe morale plus éclatante et plus subite. Comme le dix-huitième siècle n'avait combattu qu'avec la poussière des morts, il ne trouva rien de vivant en lui pour édifier quoi que ce fût.

Tr#is choses constituent un ordre social : la religion, le pouvoir et la liberté. De religion le dix-huitième siècle en chercha vainement quelqu'une qu'il pût donner au

peuple; il no trouva d'existant que la véritable, si ce n'est qu'un pauvre prêtre mit un autel dans une boutique, et offrit avec la meilleure volonté du monde de créer un culte qui serait tout ensemble catholique et français, dérision qui servit à mesurer l'abîme où l'erreur était parvenue depuis trente ans. Car enfin, la première révolution avait trouvé des évéques, des prêtres, un schisme, une hérésie; c'était quelque chose, [cela avait un nom. Quel nom l'histoire donnera-t-elle au culte dont je parle? 11 fallut donc choisir entre deux alternatives : laisser la France jouir tranquillement de la religion que le dix- Imitième siècle s'était jadis promis d'anéantir, ou bouleverser de fond en comble ce grand pays, et demander encore une fois à la force le résultat que n'avaient obtenu ni la force ni la persuasion. Le premier parti prévalut; seulement le dix-huitième siècle dévasta une antique église, abattit quelques croix de sa main glacée, murmura quelques prières sacrilèges sur des cercueils, ruina l'archevèché de Paris, et obtint pour ses grands hommes un sépulcre sonore et vide sous le nom de Panthéon.

Quant au pouvoir, seconde condition de toute société, le problème parut plus facile t\ résoudre. On choisit un prince du sang royal, et le dix-huitième siècle, un peu honteux d'avoir recours à des princes, lui cria : C'est nous qui t'avons fait, c'est par nous que tu es grand, par nous que tu règnes, par nous que tu es populaire et sacré! Mais à peine eut-on soupçonné que le nouveau monarque avait une pensée à lui, c'est-à-dire qu'il exerçait quelque pouvoir, l'idole de l'opinion croula devant l'opinion; il ne demeura debout qu'un homme gardé dans un palais par des soldats, qu'un chef d'esclaves soutenu par le bras des uns contre la haine des autres, que le premier ressort d'une mécanique, appelée par des philosophes contents de leur ouvrage, une société.

Restait une chose qui avait été le principal poipt de ralliement du dix-huitième siècle, et qui est, en effet, une

condition nécessaire de tout ordre social, je veux dire la liberté ; car la liberté est l'ensemble des droits qu'aucune société régulière ne peut ravir à ses membres, sans violer la justice et la raison, et bien qu'on dispute sur l'étendue de ces droits, il est certain qu'ils existent, il est certain que nul pouvoir, si prépondérant qu'il ait été, ne les a jamais complètement méconnus. Le christianismeen a introduit plusieurs, et d'une très haute importance, dans le monde; il a enlevé aux princes la direction spirituelle de leurs sujets, et créé, sous le nom de liberté de l'Église, la liberté des nations. Le dix-huitième siècle mécontent de cette grande œuvre qu'il ne comprenait pas, avait voulu, au contraire, fonder la liberté des peuples sur la ruine de l'Église'; mais jusqu'alors il n'était parvenu qu'à mettre au monde la république et l'empire, ces deux géants du despotisme.

On attendait donc ce qu'allait produire la révolution de 1830, sous le rapport de la liberté. Or, il arriva que, sauf des bagatelles, cette révolution n'ajouta rien à la liberté civile et politique, précédemment établie par les anciens rois; elle y mit tout au plus le sceau de la victoire, et si elle eût accordé davantage, l'Eglise se trouvait affranchie, c'est-à-dire que le dix-huitième siècle se tuait de ses propres mains. Il s'arrêta donc épouvanté; il entrevit avec quelle profondeur Dieu se jouait de ses desseins.

A^ainement les plus jeunes de cette génération épuisée, lui crièrent d'aller en avant. Eux-mêmes ne purent éviter l'abîme qui avait fait reculer leurs pères, qu'en se jetant dans un autre abîme. Réduits à l'impossibilité de découvrir une liberté nouvelle qui ne fut une liberté de l'Eglise, ils déclarèrent brusquement que la question n'était plus entre la servitude eJ: la liberté, mais entre une forme et une forme, entre la monarchie et la république, et que la nation fatiguée, du reste, de se battre pour des mots, réclamait un changement fondamental dans la distribution

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de la propriété. Alors fut révélée une loi du inonde; c'est que la liberté n'est pas en elle-même la fin de l'homme, que négative de sa nature, elle écarte seulement les obstacles qui empêcheraient l'homme et l'humanité d'arriver à leur fin; c'est qu'on peut être libre et misérable, et par conséquent qu'au delà de la liberté, il y a toujours le bien ou le mal qu'on s'est proposé d'atteindre avec son secours. Or, la propriété étant le souverain bien de ceux qui n'ont pas entendu cette parole : Bienheureux les pauvres ; il s'en suit que les révolutions antichrétiennes doivent tôt ou tard se résoudre en un bouleversement de la propriété.

Une autre raison les y pousse encore. 11 est écrit que Jean, fils de Zacharie, « ayant su dans sa prison les œu- » vres du Christ, envoya deux de ses disciples lui dire : » Etes-vous celui qui doit venir, ou faut-il que nous en » attendions un autre ? Et Jésus répondit : Allez et annon- » cez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous » avez vu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les » lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts » ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ^ » Ainsi le Sauveur du monde rangeait parmi les preuves de sa mission, à l'égal des plus grands miracles, la prédication de l'Evangile aux pauvres, et, en effet, depuis ce jour-là, l'instruction et le soulagement des pauvres a été l'une des merveilles permanentes du christianisme, le signe le plus éclatant de sa divinité, celui que l'erreur, obligée de la contrefaire, n'a jamais imité qu'à sa confusion. Un jour peut-être l'Antéchrist ressuscitera des morts; mais ce qu'à coup sûr, il ne fera pas, c'est que les pauvres Soient évangélisés, et à mesure que le monde, penchant vers sa ruine, fera de nouveaux essais pour échapper à la loi de son rédempteur, le sort des pauvres, c'est-à-diie de l'humanité, devenu plus à plaindre, attestera aux gé-

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