‹ Lacordaire journalisteChapitre 105 sur 114 · A M. LE BARON D'ECKSTEIN · texte numérisé non relu

A M. LE BARON D'ECKSTEIN

{Univers du 22 Juin 1834)

Metz, le 18 juin 1834.

Monsieur,

Si l'article que vous avez inséré, à mon sujet, dans la Finance catholique, renfermait une simple critique du livre que j'ai récemment publié, je ne vois pas ce que j'aurais de mieux à faire que de garder le silence. Mais à propos de ce livre, que vous avez déclaré ne pas vouloir juger au fond, il vous a plu de diffamer ma personne et le point de vue général sous lequel vous supposez que j'ai écrit. Je suis donc obligé de vous répondre, et je m'adresse directement à vous, parce que vous avez fait une question de personne d'une question dont j'avais voulu éloigner l'ombre même de la personnalité. Néanmoins, malgré cette forme de polémique plus directe, je me souviendrai toujours de votre ancienne bienveillance à mon égard, je respecterai en vous ce que vous n'avez pas respecté en moi, et ceux qui nous liront l'un et l'autre discerneront

peut-être, à cette seule marque, où fut la passion et où fut le devoir.

Vous me reprochez, avant tout, de battre ma nourrice^ de me donner la discipline sur le dos de mon maître. Ce style ajoute à votre pensée un mérite que je comprends. Mais quand on dit de ces choses qui sont une calomnie si elles ne sont une vérité, il faut être sûr de son fait. Or, permettez-moi de le vous dire, Monsieur, vous ignorez complètement la nature de mes rapports avec M. de La Mennais. M. de La Mennais ne fut, en réalité, ni mon père, ni mon maître. Sur les dix années qui viennent de s'écouler, il y en eut six pendant lesquelles je repoussai les sollicitations multipliées qu'on me fit en son nom de m'attacher à lui ; il y en eut une pendant laquelle je le servis avec dévouement; il yen eut une autre où je luttai douloureusement contre la nécessité de me séparer de lui: et le reste s'est achevé dans cette séparation. Sur les quatre phases qu'a présentées son école, la phase philosophique, la phase monarchique, la phase libérale, et la dernière à laquelle je ne veux pas donner de nom, il n'y en eut qu'une seule où je pris part, la phase libérale, non pas même en ce sens que j'allai à M. de La Mennais, mais en ce sens qu'il arriva lui-même où j'étais depuis longtemps. En deçà et au delà nous ne nous entendîmes jamais : j'en ai les preuves écrites. Quand je commençai à le servir, ou plutôt à servir sa pensée et la mienne qui s'étaient une fois rencontrées, j'espérai, il est vrai, qu'il serait tout pour moi; je l'appelai des noms de père et de maître, mais ma nature résista bien vite, même au milieu des travaux de l'Avenir, à cette abdication de ma liberté, et j'en ai encore des preuves écrites.

Yoilà, Monsieur, mon histoire tout entière, puisque vous me forcez de la dire. Ma nourrice, dans l'ordre spirituel, ce fut l'Église; mon père, ce fut Jésus-Christ. Je les ai préférés à un homme, parce qu'un chrétien ne s'engage jamais que sauf la fidélité qu'il leur doit. J'avais

promis solennellement, quand nous partîmes pour.Rome, d'écouter avec la docilité d'un enfant la moindre parole du vicaire de Jésus-Christ. Cette parole s'est fait entendre : je n'ai pas hésité un seul moment; je me suis in-! cliné devant elle, conséquent à moi-même, fidèle à ce res-j pect pour le siège apostolique tant vanté dans l'école quej j'avais embrassée, donnant enfin un exemple d'autant plus' salutaire que vous le traitez avec plus de légèreté. Votre badinage sur l'illumination, que j'aurais eue à Rome justifie la simplicité de ma conduite, en montrant que le Saint-Siège avait besoin d'être honoré non seulement aux yeux des hommes sans foi, mais aussi devant plusieurs de ceux qui font profession d'être catholiques.

J'ai donc quitté une école qui se quittait elle-même, qui manquait à des promesses sacrées, qui abdiquait la soumission sans réserve à une autorité d'où elle avait tiré, pendant douze ans, son principal lustre. Ces motifs sont plus dignes de respect que ceux qui poussèrent à de pareilles séparations des hommes que vous me citez pour exemple, Aristote à l'égard de Platon, Fichte à l'égard de Kant. Ces philosophes abandonné-; rent leurs maîtres, parce qu'ils crurent avoir autant; d'esprit qu'eux, autant de droits qu'eux à l'établissement d'un système philosophique : moi, j'ai abandonné M. de' La Mennais, parce que j'ai cru que l'Eglise avait plus d'esprit que lui, plus de droits que lui à la soumission des intelligences. Je n'ai pas voulu élever une école à la place de la sienne, mais rentrer danâ l'école universelle. On n'est jamais trop jeune pour cela, Monsieur ; on n'a' pas besoin pour cela d'être un savant, un philosophe, il suffit de connaître sa faiblesse, et d'avoir ce cœur d'enfant sans lequel on n'entre pas dans le roj^aume des cieux. On peut demander compte au philosophe qui fait acte d'indépendance privée du duvet dont sa doctrine est encore couverte, selon votre expression ; quant à celui qui fait acte d'indépendance aux pieds de l'Église, si on l'ac-

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cuse du duvet qu'il porte, il peut en être fier, c'est le duvet antique et immortel de la vérité.

Mais ee livre, dites-vous, a pour résultat évident de blesser M. de La Mcnnais, de le frapper dans un moment où tout le monde lui jette la pierre, où de petites haines croient l'occasion favorable pour décharger leur colère contre un grand homme.

Non, Monsieur, tel n'est pas le résultat évident de ce livre. Jamais la vérité dite sans fiel, sans acception de personnes, n'a pour résultat de frapper et de blesser. Mon livre est une supplication et non une injure ; quand les rois sont malheureux on peut leur dire la vérité à genoux. Et mon livre fiU-il une agression, ce ne serait pas encore l'agression du fort contre le faible, mais la défense du faible contre le fort. Vous êtes trop clairvoyant, Monsieur, pour ne pas juger la situation telle qu'elle est. Jamais M. de La Mennais ne fut plus puissant qu'aujourd'hui ; c'est Achille sous sa tente. Arbitre souverain de ses destinées, entre le monde qui l'appelle et l'Église qui lui tend toujours les bras, entre le siècle et l'éternité, objet d'un combat sublime, chacun attend avec anxiété le dernier cri de son âme et depuis longtemps le sort d'un simple mortel ne fût plus glorieux. M. de La Mennais règne encore; il n'est pas même à Fontainebleau. Moi, soldat obscur de l'Église, enfant perdu de la conscience dans ce grand hasard où je suis mêlé, je n'ai pas même l'espérance qu'on me trouve du courage. Un nouveau parti se forme autour de M. de La Mennais, des hommes distingués s'unissent pour le soutenir; plusieurs feuilles religieuses vont se constituer plus ou moins ouvertement ses champions, et on m'accusera néanmoins de jeter la pierre à un homme abattu. Non, Monsieur, non, le courage fut toujours à défendre le faible, l'oppri.né, les victimes: or, le faible ici, c'est bi vérité ; l'opprimée, c'est l'Eglise à laquelle nul ne songe, et à qui l'on veut imposer les pensées d'un homme sous peine d'être ingrate et

persécutrice; les victimes, ce sont tous ces jeunes gens compromis par une solidarité dont la mesure était impossible à prévoir, qui portent le poids d'un dévouement digne d'être mieux récompensé, dont rintelligence troublée pleure devant Dieu l'intelligence obscurcie qui les délaisse.*

Je ne m'arrêterai pas, Monsieur, à ce que vous dites de mon esprit, /r^er, pétulant, irréfléchi, mobile, sans compréhension philosophique. Il eût été plus noble à vous d'engager une discussion sérieuse avec moi, et de laisser le public décider de mon incapacité. Mais enfin, puisque vous vous êtes constitué mon juge, j'ai la ressource d'en appeler de vous-même à vous-même, et nous verrons tout à l'heure si vous avez toujours dressé d'une manière si magistralement le bilan de mon intelligence.

En attendant, voici selon vous, la pensée fondamentale de mon livre : « Une abnégation complète de la raison » humaine. » Partant de là sans autre preuve que votre assertion, et que le courage avec lequel vous le répétez dans cinq colonnes immenses, vous voulez bien, par pitié, m'apprendre une foule de choses, telles que celles-ci, par exemple : « Que la religion est l'aliment des cœurs et des » esprits; que la raison veut aussi communier et partici- » per de la table sainte; que Jésus-Christ est la consola- » tion dans les secrètes infortunes; que ce qui est suffi- » sant pour former un ministre protestant, honnête homme » et voilà tout, cela ne suffit pas au prêtre catholique ; » que la théologie n'est plus le privilège d'une seule classe » d'hommes; que tous les esprits forts, profonds, sérieux, » veulent s'en abreuver, et que moi, je voudrais faire de » la théologie la science exclusive des séminaires, que » la robe noire ne donne pas l'inspiration, mais que c'est » le génie chrétien qui bat sous la robe noire ; que, sur » tout ce qui concerne cette grande question, je suis com- » plètement en deçà des besoins du temps ; qu'il n'y a » qu'une seule vérité, qu'il n'y on a pas deux, qu'il n'y

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» a pas raison suffisante pour avilir la raison humaine » et pour en faire une humble vassale, qu'envers Dieu et » Jésus-Christ, la raison n'est jamais assez confondue, » que devant la sacristie, elle Test beaucoup trop; que » venir dire aujourd'hui aux hommes : Croyez et ne voyez » pas, croyez parce que nous vous le disons, comme l'en- » faut ;\ la mamelle, croyez comme la paysanne sur son » banc, voilà ce qu'il vous faut, pas autre chose, celaest- » il raisonnable? que toute ma polémique contre M. de La » Mennais est un pugilat que je fais entamer à la religion » contre la sienne; que le genre humain a aujourd'hui » des dents, qu'il veut mâcher, qu'il le peut, qu'il ne » lui suffit plus de la langue pour avaler la nourriture » spirituelle, etc. »

A ce luxe d'avertissements, à cette prodigieuse multiplication de la même idée, j'ai une réponse bien simple à faire, c'est que la pensée fondamentale de mon livre n'est pas l'abnégation complète de la raison humaine, mais absolument tout le contraire, et je me donnerai la peine de vous le démontrer quand vous aurez pris vous-même la peine d'établir votre assertion. Sérieusement, m'avez-vous lu, ou avez-vous eu le dessein d'en imposer au public, et de m'affubler devant lui d^une auréole grotesque de votre invention? Non, vous n'en imposez pas et vous m'avez lu; mais vous m'avez lu avec un génie tout particulier, qui fait que je regrette beaucoup moins le peu d'esprit que le vôtre accorde au mien, et les formes méprisantes dont vous usez à mon égard. Vous m'appelez, à diverses reprises, cet ecclésiastique. Or voici conunent ce laie écrivait à cet ecclésiastique^ en 1831 :

« Monsieur l'abbé j'ai eu l'honneur de vous adresser » le dimanche soir un article qui je l'ei^père, vous sera » parvenu. Je vous en adresse aujourd'hui un sur la dis- » cussion de l'adresse par rapport aux affaires étrangères. )) Dans tout ce que V Avenir dit, je n'ai qu'une seule piètre » d'achoppement, le suffrage universel. Ce mot me semble

» toujours trop vague, présenter à bien des imaginations » la démagogie pure, et exiger bien des évolutions inter- » nés dans l'ordre social avant qu'on puisse l'appliquer. » Mais ceci n'est que purement accidentel. Veuillez agréer, » Monsieur l'abbé, l'expression de mon dévouement le » plus sincère et de ma vive admiration. Ce 12 Août

« Baron d'ECKSîTEiN. »

Ainsi, Monsieur, au mois d'août 18 H, rien ne vous était une pierre d'achoppement dans V Avenir que le suffrage universel sur lequel je n'ai jamais rien écrit; ainsi, au mois d'août 1831, vous aviez pour moi une vive admiration. Sans doute vous n'aperceviez pas alors dans mon style cette complète inexpérience des hommes et des choses que vous y découvrez aujourd'hui. Quand on veut outrager un homme, Monsieur, il faudraitétre sûr de ne l'avoir pas loué, à propos des mêmes choses, avec exagération. Il faudrait être sûr aussi de n'être pas son obligé. A'ous êtes le mien, Monsieur, sans que vous le sachiez.

Je vous ai vu, dans les derniers temps de V Avenir, solliciter vainement la faveur d'y insérer des articles. Vous n'aviez pas une seule voix favorable dans le Conseil ; on s'y souvenait de certaines pages du Catholique sur le même système de philosophie que vous ne voulez pas juger aujourd'hui, on ne vous pardonnait pas. Je fus le premier à vous servir d'appui, dès que j'eus assez de crédit pour le faire, et nos colonnes vous furent enfin ouvertes. Etait-ce par suite de cettii inexpérience des hommes et des choses dont vous parlez? Je ne le crois pas: je n'étais que juste à votre égard. Vous m'en avez payé par l'injustice; vous vous êtes rendu l'organe d'un parti naissant qui croit avoir intérêt à m'écraser. Mais Dieu me soutiendra contre eux et contre vous. Dieu qui sonde les reins et les cœurs, qui sait dans quelle intention j'ai fait ce que j'ai fait, qui sait si c'est être mobile que de garder

des promesses solennellement jurées, qui sait si j'ai eu tort de voir des intérêts du premier ordre, là où vous n'avez vu qu'une querelle de sacristie. Et à ce propos de sacristie, je veux repousser un éloge qu'il vous plaît de m'adresser comme une concession. Vous croyez que je suis du sacerdoce et non de la sacristie. Vous vous trompez, Monsieur, je suis de la sacristie; je tiens à tous les noms que la malice ou la légèreté créent successivement contre l'Église, parce qu'il y a quelque chose au monde que j'estime par dessus tout, l'Église; quelque chose que je défendrai toute ma vie contre tous, l'Église, parce qu'un de mes devoirs est de partager ses opprobres, puisque je veux un jour partager sa gloire. Du reste, le temps pèsera dans sa balance votre conduite et la mienne ; il décidera lequel de nous, dans cette affaire, fut homme léger et irréfléclu.

J'ai l'honneur d'être, etc.

L'Abbé Henri lâcordaire.

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