‹ Lacordaire journalisteChapitre 106 sur 114 · L^ERE NOUVELLE · texte numérisé non relu

L^ERE NOUVELLE

DU BUDGET DES CULTES SOUS LA RÉPUBLIQUE

l*"" Article (18 Avril 1848)

Une des questions qui préoccupent le plus vivement l'opinion soit des croyants, soit des incroyants, est celle de savoir comment la République organisera l'entretien matériel des cultes, et en particulier celui du culte catholique. Nous voulons dire à cet égard notre pensée aussi franchement que promptement.

Au premier abord, sous un régime de liberté de conscience et de séparation entre l'Église et l'État, il semble logique que chaque culte pourvoie aux besoins de ses ministres, comme à l'édification de ses temples et à la pompe de ses cérémonies. Pourquoi un protestant interviendrait il de sa bourse dans la propagation et la durée d'une église qu'il estime corrompue ? Pourquoi un incroyant serait-il obligé de contribuer à l'établissement de ce qu'il combat dans ses écrits et dans sa vie comme une superstition? Que chacun soutienne sa foi, que nul ne souti mne une foi étrangère, voilà la règle du bon sens autant que de la justice, partout où la société ne reconnaît plus pour sienne aucune religion.

On ajoute qu'un traitement officiel donné à un culte en particulier, ou à tous les cultes ensemble, les place nécessairement dans une position factice très dangereuse pour l'état moral d'un pays. En effet, sous l'empire de cette organisation matérielle assurée, les cultes ne sont plus une chose réelle et sincère, la chose de Dieu entre le prêtre et le fidèle, le fidèle qui croit, le prêtre qui bénit, l'un et l'autre se soutenant ensemble dans le passage de la vie, l'un donnant les biens spirituels, l'autre rendant en échange une part des biens temporels; spectacle touchant d'harmonie volontaire entre les deux mondes, du temps et de l'éternité. Au contraire, le prêtre officiellement nourri par l'État peut exister sans avoir à lui un seul fidèle; il peut prier dans un temple vide, parler devant un auditoire imaginaire, pasteur sans troupeau, âme sans corps, espèce de stylite incompréhensible à ce qui l'entoure, et n'élevant pas même sa solitude à la dignité d'une protestation du ciel. N'est-ce pas là pour ceux qui ne croient pas une affreuse confirmation de leur incrédulité?

La religion vivante se fait toujours respecter. Un pauvre missionnaire offrant à Dieu le pain et le vin transsubstanciés par sa parole et adorés par quelques sauvages pauvres et errants comme lui, sera éternellement pour le cœur de l'homme un sujet de trouble et d'émotion. Il sentira là, quoi qu'il veuille, la puissance de Dieu, le dévouement de la créature, la réalité de la foi; et s'il gémit, ce sera sur son âme qui ne possède pas le bien venu de si haut et de si loin aux simples enfants des cabanes. Mais le prêtre sans ouailles sous le clocher qu'entretient l'Etat, sous le presbytère que répare la commune, sous l'habit de lin et de soie que n'a pas tissu la charité, qu'est-il qu'un mort qui veut représenter Dieu 'i' L'apocalypse du mépris lui crie comme l'Apocalypse de saint Jean : Tu portes sur toi le nom de la vie et tu es mort !

Au moins dans les âges anciens, quand le prêtre n'était

plus prêtre, il était encore un grand propriétaire; aujourd'hui, le prêtre qui .n'est plus prêtre, soit par sa faute, soit par la faute des temps, n'est plus rien aux yeux des peuples qu'un salarie inutile. Le premier regard lui dit : Qui es-tu? Le second : Va-t'en. Le troisième: Bois, mange et dors, et n'en parlons plus.

La suppression du budget des cultes par la république remédierait, dit-on, à cet état de choses trop fréquent; au prix de quelques souffrances passagères, de véritables paroisses de fidèles se reconstitueraient sous de réels pasteurs. L'homme tient à ce qui lui coûte. L'apostasie de l'indifférence, si facile aujourd'hui, parce que nul n'a de bien pécuniaire et positif avec le culte où il est né, deviendrait une affaire grave dans la vie. On n'appartiendrait plus à une paroisse par la simple raison qu'on appartient à une commune. Le clocher, le temple, le presbytère, le cimetière, ces choses dédaignées de tant de gens qui les croient à eux, et parce qu'ils les croient j\ eux, deviendraient î\ beaucoup, même chancelants dans leur foi, des choses de prix. Et dût-il arriver que certains lieux manquassent de prêtres, ne vaut-il pas mieux que l'homme de Dieu manque à Ihomme d'impiété, plutôt que de lui donner le droit ou le prétexte du mépris?

On ajoute encore, en faveur de la suppression du budget des cultes, que c'est le seul moyen pour tous, et en particulier pour le culte catholique, d'arriver à la légitime indépendance de ses rapports avec l'État. Car, estil possible que le salaire, de quelque nom métaphysique qu'on le décore, fût- il même une indemnité stipulée dans un contrat, n'entraîne pas la supériorité de l'État qui le paie, et le vasselage du clergé qui le reçoit ? L'État n'est pas un débiteur ordinaire. Dans les rapports d'homme à homme, c'est le créancier qui a l'avantage sur le débiteur; dans les rapports d'État à Église, c'est pour le créancier qu'est la dépendance et le souci. En effet, du moment que la subsistance temporelle d'un culte, prêtres

et temples, est entre les mains du pouvoir civil, celui-ci, sans jamais refuser le paiement de sa dette, réduit néanmoins la religion à une vie temporelle, qui ne sort pas du fond même de la foi, c'est-à-dire du fond d'une chose divine. La religion se déshabitue de vivre par elle-même; les fidèles, la voyant rétribuée, ne s'inquiètent plus de ses besoins, ils les regardent, ces besoins, comme leur étant étrangers; ils sont surpris et presque scandalisés si le prêtre leur demande quelque chose ; ils se disent : N'est-il pas payé? à quoi pense-t-il?Une misère secrète se glisse sous cette fortune apparente; la religion couvre d'habits d'or des haillons d'autant plus tristes qu'on ne les aperçoit pas et qu'on n'y croit pas. Ainsi repoussée par ses propres fidèles, elle tourne les yeux vers l'État, elle implore ses faveurs, elle sollicite de ses commis l'aumône d'une réparation ou d'un ornement; elle est heureuse de l'obtenir.

Mais, pour l'obtenir, il faut la mériter. Or, on la mérite par un sourd abaissement de la dignité sacerdotale que l'œil de Dieu seul peut découvrir; car la conscience la plus pure ne le voit pas. N'est-ce pas pour Dieu qu'on s'abaisse? N'est-ce pas pour sa chère Église, achetée de son sang? Chaque humiliation n'est-elle pas un sacrifice? Voilà ce que le prêtre se dit, et en vérité peut-il se dire autre chose? La vie ne lui vient plus de la foi ou de propriétés issues de la foi; elle lui vient d'une main glacée qui paie indifféremment le juif et le chrétien, et qu'il faut adoucir ou animer par la souplesse ingénieuse et timide de la charité.

Telles sont, il nous semble, les principales raisons alléguées par ceux qui demandent ou qui espèrent la suppression du budget des cultes. Car nous ne parlons pas de ceux qui la souhaiteut comme un moyen d'en finir avec toutes les religions, esprits aveugles, qui se persuadent, sans se rebuter jamais, qu'il y a ici-bas quelque moyen encore inconnu ou inexploré de se défaire de Dieu. Nous ne leur répondrons pas. Si nous pensions comme eux que

la suppression du budget des cultes doit amener la ruine de toutes les religions, nous ne prendrions pas la peine de défendre ni l'Église catholique de France ni son budget. Nous les laisserions pour ce qu'ils vaudraient, l'un trente-cinq millions de francs, l'autre rien, c'est-à-dire absolument la même chose.

Heureusement nous n'en sommes pas là. La question du budget des cultes, en quelque sens qu'on la résolve, n'est pas une question de vie ou de mort, mais une question de justice, de convenance, d'égalité entre les pauvres et les riches, de fraternité entre les âmes, de secours mutuel dans la chose où il importe le plus de s'aider réciproquement. C'est en partant de ces bases que nous nous prononcerons pour le maintien du budget, après avoir réfuté les objections qu'on vient de lire.

DU BUDGET DES CULTES SOUS LA RÉPUBLIQUE

(2« Article) (20 Avril 1848)

Notre premier devoir est d'écarter les objections que nous avons exposées dans un précédent article.

On regarde connue illogique que les citoyens soient contraints, par l'impôt, de soutenir à la fois une multitude de cultes contradictoires : juif, luthérien, calviniste, catholique, et tous ceux qu'il plaira à la République de reconnaître et de salarier. L'impôt, dit-on, doit jjourvoir aux besoins généraux de la société et non aux besoins particuliers; de même que chacun paie le service des postes en acquittant la taxe des lettres qu'il reçoit, chacun doit payer le ministre du culte auquel il a confiance, et qui

lui donne, au gré de son cœur, les consolations anticipées d'une meilleure vie.

La ditrérence est grande; elle tient précisément à ce que la religion est un besoin général, un besoin de toutes les familles et de la société elle-même. Le plus grand nombre dés citoyens vit sans écrire et sans recevoir des lettres; aucun ne vit sans accomplir des actes religieux, soit directement dans sa personne, soit indirectement dans la personne de sa femme, de ses enfants et de ses serviteurs. Celui-là même qui est totalement incrédule ne l'a pas toujours été, il ne le sera peut-être pas jusqu'au bout; la religion a bien ses premières années, elle finira probablement ses derniers jours. Il n'est pas un service public qui entre plus à fond dans la vie de tous que le service ou le ministère religieux.

Tous, il est vrai, ne l'entendent pas de la même manière et ne l'acceptent pas sous la même forme. Qu'est-ce que cela fait? Il s'ensuit que les ministres doivent être différents, pour répondre aux différences de la foi, mais non que leur ministère cesse d'être une nécessité publique et sociale. S'il est une nécessité publique et sociale, la conséquence est que l'État doit y pourvoir comme il pourvoit à tous les besoins généraux de la nation. Ce n'est pas le catholique qui entretient le ministre protestant, ni le protestant qui entretient le prêtre catholique, c'est l'Etat qui les entretient Tun et l'autre au nom de la société, et comme serviteurs de la société.

Je dis serviteurs et non fonctionnaires. Le fonctionnaire tire ses pouvoirs de la société civile; le serviteur, même le plus dévoué, peut les tenir d'une autre source. 11 n'est pas nécessaire d'émaner de quelqu'un pour le servir.

L'objection d'un culte soutenant un culte étranger par l'intermédiaire du budget, suppose un degré d'intolérance que n'a jamais atteint l'esprit le plus fanatique ou le plus scrupuleux. Nous ne payons pas les impôts en tant que croyants, mais en tant que citoyens; nous ne les appli-

quons pas dans notre pensée à tels ou tels services; et lors même qu'il en serait ainsi, aucun homme sincèrement religieux ne s'en mettrait en peine, puisqu'on rend avec usure à sa foi ce qu'il fait pour la foi d'autrui. La réciprocité, qui est la loi de tous les rapports, est ici d'autant plus naturelle que chaque religion, même la moins parfaite et la plus corrompue, renferme pourtant l'idée de Dieu et du commerce de l'homme avec lui, ce qui établit entre toutes un lien qui ne va pas jusqu'à la fraternité, mais qui leur permet à toutes de puiser sans remords au sein d'une même nation leur subsistance temporelle.

Aussi ne sont-ce pas les confessions religieuses qui réclament contre l'égalité civile mise entre elles parle budget; la difficulté vient de l'incroyant, de l'homme qui repousse à la fois tous les cultes, et qui se sent blessé de voir la religion mise au rang des choses nécessaires, que l'État prend à sa charge. L'incroyant poursuit, dans le budget ecclésiastique, une idée bien plus qu'un fait. A ses yeux, la foi est un vil débris du passé, une sorte de maladie opiniâtre, très difficile à comprendre, et à qui l'on doit permettre de se bâtir isolément des espèces de léproseries, jusqu'au jour où la lumière de la raison aura dissipé ces tristes restes des âges de superstition. Il veut bien ne \ràs persécuter la foi, peut-être môme la laisser libre ; mais l'entretenir au nom de l'Etat, comme une chose grande et sérieuse d'un peuple, voilà ce qu'il ne saurait souffrir. Le budget des cultes est la dernière trace de l'alliance politique des sociétés avec Dieu : il faut l'efTacer. Que le prêtre consente à payer le rabbin, et le rabbin à payer le prêtre, à la bonne heure, c'est un accord touchant et explicable; mais que le philosophe donne la main à ce traité, qu'il tire de sa bourse de beaux écus pour les verser dans le gouffrede la sacristie, la République pourrat-elle jamais l'y condamner?

Nous croyons qu'elle le pourra, et qu'il y. en a une raison accessible au philosophe lui-même. En effet, nous

tous, hommes croyants, qui estimons notre foi plus que notre vie, est-ce que nous ne sommes pas au budget les très humbles débiteurs du philosophe, lorsque le philoso- })hcs possède une chaire? Est-ce qu'il n'y a pas un budi^et de la philosophie comme il y a un budget des cultes? Quoi ! le prêtre consent à payer le sage, et le sage ne saurait consentir à payer le prêtre?

Ce n'est donc pas ici une simple affaire de réciprocité entre les cultes, mais entre toutes les formes de la pensée et de la conscience humaine. La religion et la philosophie, la tradition révélée et la spéculation idéale, la foi et la raison, sont les éléments les plus élevés de la vie des peuples; ils circulent, purs ou viciés, dans les veines du genre humain, et ils ont besoin d'avoir au sein de toute nation civilisée des représentants à qui l'Etat donne, au nom de tous, des moyens de subsistance honorables et assurés. S'en remettre de ce soin aux efforts individuels, sous le prétexte que la philosophie n'aime pas la religion ou que la religion n'aime pas la philosophie, ou que les religions sont divisées entre elle^, et que chacun ne doit payer que pour soi et les siens, c'est prêter un égoïsme intolérant aux choses les plus augustes, et consacrer cet égoïsme en lui abandonnant sans secours toute la destinée de l'esprit humain.

Non, ce n'est point là ce que doit faire la République. La liberté de penser, de croire et d'adorer n'emporte aucune diminution dans les devoirs de la société envers la religion. La religion reste la base première de toutes les institutions humaines, de tous les droits et de tous les devoirs; elle reste un besoin profond et général de l'homme; elle reste une chose fondamentalement sociale, et que la société doit soutenir en la manière dont elle soutient tous les grands services publics. L'unique différence entre l'étatancien et l'état nouveau de la religion gîtence point, que les consciences sont libres de choisir la forme religieuse qui leur convient, et même de les rejeter toutes

ensemble. Or, le budget des cultes n'altère en rien cette liberté. Suis-je moins libre d'être catholique parce que l'État entretient en France des ministres protestants?

Le rationaliste est-il moins libre de refuser sa foi à Jésus- Christ parce que l'État répare les murs de Notre-Dame et donne de quoi vivre à seize chanoines de Paris?

Pour qu'il y eût contradiction entre le budget des cultes et la liberté des cultes, il faudrait qu^une seule religion reçût un traitement de l'Etat; car alors toutes les autres auraient le droit de se plaindre delà situation inférieure et précaire oii on les laisserait. Mais toutes étant rétribuées selon le nombre de leurs fidèles et de leurs ministres, elles sont évidemment à armes égales, au même degré d'honneur public et de libre action. La différence qui subsiste entre elles ne vient plus du budget: elle vient d'une cause plus haute, qui est ladiversité même de leur force intrinsèque, et cette cause, ni la liberté ni la persécution ne sauraient la détruire, parce que rien ne détruit la nature des êtres.

Nous examinerons prochainement la seconde objection, tirée de l'avilissement du prêtre et de la religion par le budget.

DU BUDGET DES CULTES SOUS LA RÉPUBLIQUE

(3* Article) (20 Avril 1848)

On prétend que le budget ôte à la religion sa dignité, en donnant au prêtre une vie factice qui ne lui vient pas de ceux qui croient comme lui, mais d'adversaires ou d'indifférents.

Sans doute c'est un beau spectacle qu'irtie reli.^ion soutenue dans ses nécessités terrestres par la seule intervention de la foi et de la charité des siens. Ainsi vivait l'Église primitive; ainsi vivent encore l'Eglise d'Irlande et l'Eglise des Etats-Unis ; et toutes les fois que la persécution surgira, ainsi vivront sous la menace et le fer les ^]glises persécutées. Ce mode de subsistance est le mode héroïque et par conséquent il est impossible qu'il ne frappe pas les esprits par sa grandeur.

Mais le mode héroïque des choses n'est pas le seul mode qui soit convenable et digne. Dès qu'une religion est devenue générale chez un peuple, qu'elle a passé l'âge de l'enfance et de la persécution, ellecherche inévitablement un mode de subsistance qui corresponde à l'universalité de son établissement. Ce ne sont plus des hommes qu'elle a pour fidèles, c'est un peuple. Or, un peuple ne vit pas comme vit une agrégation privée. Ses besoins, de quelque nature qu'ils soient, qu'ils regardent l'âme ou le corps, ont une étendue qui appelle le concours de tous et l'expansion delà solidarité commune jusqu'aux plus faibles et aux plus lointaines extrémités de l'empire. Sans quoi le peuple est en souffrance; il vit en partie dans l'isolement, au lieu de vivre dans la plénitude de l'association.

C'est pourquoi tout culte qui est devenu social tombe imédiatemment, parla force même des choses, à la charge de la société dont il a fait la conquête spirituelle. Cette société lui accorde un budget sous une forme ou sous une autre, territorial ou pécuniaire, perpétuel ou sujet à renouvellement, peu importe. La question présente n'est pas de savoir quel est pour un culte le meilleur budget, mais si ce budget n'est pas la conséquence juste et inévitable de la popularité d'un culte, ou autrement de son identification avec l'âme et la vie d'un peuple. Nous ne pensons pas qu'on puisse le nier sans nier l'histoire aussi bien que la logique.

Dès lors, loin que le budget fasse la honte d'une reli-

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gion, il est l'éclatante preuve de son pouvoir, non pas de son pouvoir humain, mais du pouvoir supérieur qui lui a permis de se mêler aussi intimement à l'existence d'un peuple, et de faire partie des conditions nécessaires de sa perpétuité. Qui ne le voit du premier coup d'œil? Qui ne voit, qu'en demandant la suppression du budget des cultes, on demande de les précipiter tous ensemble de leur gloire publique dans les ombres de la vie privée?

Dira-t-on qu'en France aucune religion n'est plus véritablement populaire? Ce n'est pas là la question. Mais supposons qu'il en soit ainsi; supposons qu'en effet aucun dogme n'ait plus dans notre pays d'ascendant général : quelle sera la conséquence? C'est que la religion, n'étant plus universelle, doit perdre avec le budget le signe légal de son universalité, c'est qu'elle doit descendre au rang d'une chose purement individuelle ou domestique. Donc la question du budget loin d'être une question de honte, est une question de dignité.

Sans doute, par suite du concours terrestre qu'une nation apporte à un culte dans toute l'étendue de son territoire, il peut se rencontrer çà et là un prêtre inutile, un prêtre qui, par sa faute ou par la faute des circonstances, consomme dans une oisiveté involontaire, et même, si on le veut, dans une oisiveté volontaire, le denier du peuple et de Dieu. C'est un malheur, nous en convenons, mais un malheur qui ne saurait entraîner l'avilissement d'une religion qu'autant qu'il deviendrait général, et dans ce cas toute discussion sur le budget serait superflue, il tomberait de lui-môme comme un effet sans cause. Tel n'est pas, quant à présent, l'état du ministère catholique en France. On peut le diviser, sous le rapport de sa popularité, en trois zones facilement reconnaissables. Dans la première se rangent les portions du pays qui ont conservé une grande vigueur de foi : là le prêtre est pasteur d'Ames dans toute l'énergie de ce mot; il consume son âge au service d'une paroisse unanime

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à le vénérer et à racclamer. Dans la seconde se placent d'autres territoires où la foi a diminué sans perdre encore tout son empire; le prêtre n'y jouit pas d'une influence incontestée ;uMe partie des âmes fait gloire de lui échapper, mais l'autre part du troupeau est assez grande pour remplir sa vie d'un travail honorable et d'une vraie consolation.

Reste la troisième zone, ingrate assurément, puisque la foi semble n'y plus exister, et que le prêtre y verse des sueurs aussi tristes qu'infécondes. Mais là encore son ministère, quoi qu'il apparaisse, n'est pas perdu tout entier. L'Evangile coule de ses lèvres dans l'âme des enfants, et beaucoup de ces jeunes oreilles, n'arrivant pas à l'âge de la virilité et de l'apostasie, emportent vers Dieu le bonheur éternel de leur fin prématurée. Les autres, déserteurs presque infaillibles de la foi, en gardent pour tant jusqu'au fond de leurs ruines des vestiges qui se réveillent à l'heure de la mort, ou qui du moins ne les laissent pas descendre trop bas dans la dégradation. Fils avortés d'une nation chrétienne, ils élèvent encore leur tcte au-dessus de la fange cruelle du matérialisme païen, et, jusque dans leurs égarements, on reconnaît une limite posée par la main qui avait béni leur âme et oint leur corps.

C'est une héroïque lutte que cette lutte d'un pauvre prêtre contre le flot montant de l'incrédulité. Seul et découragé, il reste pourtant comme une vedette perdue de la Providence; il fait un bien qui lui semble périr; il donne sans recevoir, il aime sans être aimé. Ah! nous avons vu de ces désolés pasteurs ; et quand nous trouvions en eux l'arbre de vie, quand leur cœur interrogé nous rendait le son d'une souffrance qui ne se rapportait point à eux, nous avons compris notre indignité propre, et admiré ce que Dieu peut obtenir sans récompense des âmes qu'il choisit pour ce douloureux martyre de la stérilité. La pensée ne nous est pas venue qu'ils mangeaient

tin pain mal acquis, ni qu'ils déshonoraient leur sacerdoce, pas plus qu'en voyant au bord des mers les sentinelles isolées qui gardent les rivages d'une nation, nous n'avons eu le courage de l)làmer leur solitude et d'accuser leur paresse.

Chez un peuple où la foi n'est plus entière, et où pourtant elle est universelle encore, puisqu'elle a presque partout un grand nombre d'adhérents, il est impossible qu'il ne se rencontre pas quelqu'une de ces douloureuses oasis de rindiiï'érencc et de l'incrédulité. Faut-il que le prêtre les abandonne à la malédiction ? N'a-t-il pas la certitude d'y découvrir quelques âmes fidèles, et, n'y en eût-il aucune aujourd'hui, est-ce qu'il n'en peut pas naître demain? Son devoir est donc d'être présent, et sa présence est d'autant plus généreuse qu'il en est moins récompensé.

L'état religieux de la France, tel que nous venons de l'esquisser, et tel qu'il est connu de tout le monde, n'est pas l'état d'un peuple en qui la conviction dogmatique soit éteinte ou réduite aux proportions d'une chose privée, La religion est encore en France une chose française, la chose de tous; on ne pourrait lui en retirer le signe authentique sans lui faire une injure imméritée, et sans mentir au cours et au vœu des esprits.

La religion elle-même, sous le prétexte d'un acte héroïque, ne saurait abdiquer volontairement le caractère social qu'elle possède en France depuis douze ii treize cents ans. De même qu'un général ne se fait pas tuer aux avant-postes de son armée pour acquérir la gloire d'une mort courageuse, une religion ne sacrifie pas sa vraie grandeur à la poursuite d'un héroïsme que ne lui commande pas la situation des peuples qu'elle régit spirituellement.

L'Église de France, en ce qui concerne sa vie temporelle, porte au front trois couronnes qui lui méritent le respect de tous : elle a cédé ses biens à la patrie, elle est

pauvre, clic aime sa pauvreté. Ce n'est pas yVÀni qui la tient à ses gages; l'Etat, ne fût-il pas son débiteur légitime et légal, ne serait encore en ce point que l'intermédiaire de la nation à l'égard d'une autorité qui n'émane pas de lui, qui s'est fondée sans lui, qui subsisterait malgré lui. La religion, c'est la foi et l'âme d'un peuple; l'État peut honorer l'une et l'autre, il ne peut ni les détruire ni les créer. En reconnaissant une religion, il constate un fait; en lui accordant une part du trésor public, il répond à un besoin social;. en la lui retirant sans motif, il abaisse la religion autant qu'il dépend de lui, mais d'un abaissement qui a besoin d'être ratifié par la conscience populaire, et qui, ne l'étant pas, n'a que la valeur d'une méprise, et n'aura que la durée d'une erreur.

DU BUDGET DES CULTES SOUS LA RÉPUBLIQUE

(4e Article) (30 Avril d848)

L'objection la plus spécieuse contre le budget des cultes, et même la seule qui le soit, se tire de l'état de servitude oij il réduit la religion dans ses rapports avec le pouvoir

Il est vrai, et on ne peut le nier, l'Église de France depuis cinquante ans a été privée de la liberté qu'on lui devait, soit à titre d'institution divine, soit à titre de chose de conscience, soit au nom des chartes qui ont proclamé dans notre pays l'airranchisscment des rapports de l'homme avec Dieu. Quelques coups qu'ait frappés la Providence, malgré le torrent qui a entraîné tant tle fois ties dynasties diverses, la même main n'a cessé de peser sur

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tous les cultes, et sur le culte catholique en particulier. Serait-ce donc parce qu'ils reçoivent de l'État leur pain quotidien? Serait-il impossible à une religion d'être inscrite au budget d'un peuple sans être inscrite au budget de la servitude? Si cela était, qu'aurions-nous tous à faire, catholiques, luthériens, calvinistes, hébraïsants, nous tous en qui vit la vraie foi, et même une foi corrompue, qu'aurions-nous à faire, qu'à prendre l'argent de la trahison, et à le jeter comme Judas dans le champ du sang?

Mais est-il bien vrai, que le budget des cultes soit la cause de l'oppression oia gémissent en France les ministères et les établissements religieux? Nous ne le croyons pas. et nous en avons une raison qui nous semble décisive. La Belgique aussi est un pays de budget ecclésiastique, et pourtant l'Église n'y est pas moins libre qu'aux États-Unis. Les évêques s'y assemblent périodiquement, ils y fondent des écoles de tous les degrés, ils y ont créé et y gouvernent sans contrôle une université, la seule université catholique qui soit aujourd'hui en Europe; ils voient fleurir sous leurs yeux une multitude d'instituts cénobitiques et d'instituts de charité ; rien ne leur manque des droits d'une société qui vient de Dieu, et qui a la foi d'une nation ; et cependant ils sont inscrits sur ce livre effrayant du budget. Comment la même cause produiraitelle en France et en Belgique des résultats si différents, là une servitude presque totale, ici une liberté presque sans limites?

Non, le budget n'est pour rien ou pour très peu de chose dans l'état de dépendance oii la religion se traîne parmi nous depuis cinquante ans. La cause en est évidemment ailleurs; mais où est-elle? nous demandera-t-on. Elle est dans les lois et les usages qui, indépendamment de tout budget, lient en France l'action religieuse et ne lui permettent pas ses développements naturels; elle est dans les lois et les usages qui interdisent les plus simples associations de charité si elles ne sont approuvées par

l'État, qui proscrivent la vie de communauté et la pratique des conseils de l'Évangile, qui tiennent les écoles de tous genres sous le bon plaisir d'un monopole laïque, qui ne permettent pas à trois évoques de se réunir, et qui, de quelque côté qu'on les regarde, dressent un obstacle patent ou secret sur tous les chemins où la religion se présente pour passer. Les lois de la France sont d'un bout à l'autre une conjuration contre la liberté religieuse; et on nous demande pourquoi les cultes n'y sont pas libres ! 3Iais ils n'y sont pas libres, parce qu'ils y sont enchaînés. Otez le budget, ce sera le budget de moins, et voilà tout.

Dira-t-on qu'en retranchant le budget, il faudrait bien aussi, par compensation, retrancher les entraves? C'est une grande illusion. La même main qui serait heureuse de ne plus signer les mandats du clergé sur le trésor public, serait plus heureuse encore de serrer les nœuds qui étouiTent le prêtre sous une jalouse légalité.^ La suppression de l'argent n'entraînerait que l'aggravation de la servitude, parce que la servitude ne vient pas de l'argent^ mais d'elle-même. La servitude religieuse est naturalisée en France ; elle y est à l'état de principe, et non à l'état de conséquence ou d'effet.

La France veut, depuis cinquante ans, la captivité des choses saintes. Tant que cette volonté subsistera, que le clergé soit pauvre ou riche, qu'il soit nourri par ses fidèles ou par l'État, sa situation ne subira aucun changement réel. A quoi sert de s'abuser? Et comment la France voudrait-elle la liberté de l'Église, elle qui ne la veut pas pour elle-même, et qui, en soixante ans de révolutions, n'a jamais fait que retourner du flanc droit au flanc gauche le poids législatif et administratif qu'elle ne se lasse pas de porter? Nous parlons toujours de la France comme d'un pays libre, parce qu'on y imprime à peu prcs tout ce qu'on veut, et qu'on y accomplit une révolution à peu près quand on veut. G^est une ingénuité. La France est un volcan qui rejette la tyrannie par des éruptions

périodiques, mais dont le cratère large et profond ne manque jamais de recevoir la pierre qu'elle a soulevée jusqu'au ciel, et qu'elle vomira de nouveau pour la recevoir peut-être encore.

L'Église se plaint de ne pas jouir de la liberté d'association; mais qui la possède en France? L'Église se plaint de ne pas pouvoir réunir les évêques d'une métropole; mais qui a la permission de se réunir en France? L'Église se plaint du joug administratif; mais qui ne le subit pas en V'rance? L'Église se plaint que tous ses membres soient condamnés à l'isolement et à la faiblesse de l'individualité; mais qui est autre chose en France qu'un individu, même le prince, quand il y en avait? Ilélas! tous nos maux sont communs, et si c'est une consolation de la servitude et du malheur, il est certain qu'elle ne nous est pas refusée.

Non, ne cherchons pas dans les antres du budget l'explication du mystère de notre asservissement religieux. Si la France était un pays libre, l'Eglise de France serait une Église libre. Elle a fait cette Église, tout ce qu'elle a pu pour s'affranchir, ou du moins elle a fait beaucoup. Elle est le seul corps en France qui ait conservé intact le véritable sentiment de la liberté humaine, et qui, sans tout sauver, a sauvé du moins le dogme, la morale, la discipline religieuse, l'autorité spirituelle, la distinction de la puissance de Dieu et de la puissance de l'homme, la parole des chaires chrétiennes, le droit de la charité, tous ces palladiums de la conscience, sansquoi la personnalité même s'évanouit dans les étreintes parricides de l'État. Si elle n'a pas fait plus, il ne faut pas s'en prendre à l'argent qu'elle a touché, mais au concours que lui a refusé l'abaissement commun des esprits et des cœurs. Les libéraux l'ont sacrifiée comme les absolutistes; et seule contre tous, haïe, moquée, jeune et pauvre, elle a suffi à la tAche de vivre et à la tâche de sauver dans t^a vie tous les i)lus grands et les plus saints droits de l'humanité.

En dehors d'elle, qu'a t-on vu de libre? Une seule rhose, la presse. Mais qui comparera un jour la vie de la presse et la vie de l'Église, l'une inscrite au budget, l'autre pure de tout contact apparent avec lui, n'en conclura pas, nous le pensons, que le budget soit corrupteur de sa nature, mais seulement qu'il achète ceux qui veulent se vendre, et nous n'en avons jamais douté.

Dans tous les temps et sous tous les régimes, le pouvoir humain a pu corrompre ou alTaiblir la conscience des ministres de Dieu. Louis XIV était beaucoup plus aisément le maître d'un évoque jouissant de quatre cent mille livres de rentes ecclésiastiques, que ne l'était assurément Louis-Philippe d'un évèque pensionné de dix mille francs au budget de l'Etat. L'âme seule donne l'indépendance, et c'est pourquoi la question du budget n'a rien à faire avec la question de la liberté religieuse.

On insiste pourtant encore, on nous oppose cette maxime vulgaire : « Quiconque est payé dépend de celui qui le paye. » Ici la question change de face; il ne s'agit plus de montrer en fait que la servitude des cultes ne découle pas de leur inscription au budget, mais d'établir que cette inscription ne donne aucun droit à l'Etat d'asservir les cultes. Nous l'établirons, s'il plaît à Dieu, et d'autant plus qu'en un moment où la France veut enfin secouer la tradition du despotisme légal qu'elle a si longtemps subi, il importe de l'éclairer sur les illusions qui pourraient colorer encore à ses yeux une partie de ce despotisme.

LACORD\IRE JOURNALISTE

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