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DES CANDIDATURES DU CLERGÉ

(22 Avril 1848)

C'est demain le jour des élections. Demain la France va nommer ceux de ses enfants qu'elle estime les plus dignes de lui donner des lois nouvelles et de jeter les fondements de l'avenir inconnu où Dieu la conduit. Beaucoup se présentent et courent au devant de cette charge; quelques-uns, plus modestes ou plus craintifs, attendent sur eux le jugement d'une opinion qu'ils n'ont point sollicitée; tous, électeurs et éligibles, candidats volontaires et candidats suscités, les hommes de la crainte et ceux de l'espérance, tous quels que soient leur passé, leurs projets, leurs souvenirs, leur ambition ou leur dévouement, sont également certains qu'ils ne peuvent être témoins ou soldats dans une plus grande action.

Le clergé se présente aussi. Pour lapremière fois depuis un demi-siècle, il trouve en lui-même le courage de s'offrir, et dans les population le courage de l'accepter. C'est un des résultats les plus extraordinaires de la révolution qui est sous nos yeux. Que le vieux clergé de 1789, eût été appelé à l'Assemblée constituante, rien n'était plus simple; il fiiisait partie d'un établissement politique qui subsistait encore, et on lavait convoqué avec tous les ordres de l'État, dont il était le premier, pour dresser de ses mains ses propres funérailles. Mais aujourd'hui, sorti de ses cendres, jeune comme tout le reste, il se présente aux générations contemporaines pour les aider dans le travail d'une reconstruction oii il est lui-même compris. Il se présente, après un demi-siècle passé àcombattreson influence, et qui tenait par dessus toutes choses, ce semble, à le tenir éloigné des hautes régions de l'État. Il se

présente enfin sur les ruines de trois «nonarchies, au nom de cette République qui, il y a soixante ans, l'avait spolié, exilé, meurtri, mis h haine et à mort, et qui aujourd'hui non seulement le laisse vivre, mais l'appelle à ses fêtes, lui demande ses bénédictions, et lui permet d'aspirer à l'honneur de la représenter dans l'assemblée même où elle va recevoir, après l'inauguration du succès, la consécration plus légitime encore de la volonté de tous.

Quelle est la cause de cette nouvelle siluationdu clergé?

Devait-il en répudier l'avantage et le péril?

Est-ce un état durable et transitoire pour lui?

La cause en est évidemment dans une disposition générale des esprits, mais surtout dans la disposition intime du peuple à l'égard de la religion. La victoire de 4789, celle du 48 brumaire, celle encore de 1830, avaient été la victoire de la bourgeoisie, ou, en d'autres termes, la victoire de la minorité riche et lettrée du pays. Or, cette minorité, respectable à beaucoup d'égards, avait puisé dansdes études incomplètes et fausses une souveraine aversion contre les choses religieuses. Le dogme lui paraissait une fable; la morale de l'Évangile, une chimère; le prêtre, une sorte d'homme nécessaire à quelquedegrépour le peuple, mais parfaitement haïssable et dangereux. L'abaisser sans le tuer, telle étaità son égard la politique traditionnelle de la bourgeoisie depuis cinquante «ins. Elle en était là plus que jamais lorsque le i)euple, c'est-à-dire la majorité pauvre et illettrée du pays, renversa, le 24 février 4848, le troisième édifice monarchique fondé par cette bourgeoisie si vaine de sa richesse matérielle, et plus vaine encore de ce qu'elle croyait sa supériorité d'esprit.

Le peuple ne se trouva rien dans le cœur contre la religion. La religion était pauvre et ne lui avait rien pris; le prêtre, enfant de la campagne et de la boutique, était son trèsproche parent; si l'un et l'autre s'étaient rencontrés depuis un demi-siècle, c'avait été dans des occasions de souffrance et d'allégement. Qu'avait d'ailleurs gagné le

peuple à toute la science des bourgeois et à toutes leurs révolutions? Était-il mieux qu'auparavant, mieux fourni des biens de la terre, plus libre, plus aimé, plus servi, comptant davantage dans les choses de ce monde? Hélas! quelle qu'en fût la raison, il gagnait comme autrefois, peut-être plus difficilement qu'autrefois, le pain de son corps, et il ne lui paraissait pas que du côté de l'âme il eût reçu de compensation à sa misère physique. Bref, le peuple se sentit pris de quelque retour de tendresse pour le bon Dieu; il regarda ses temples sans colère, et lui donna, dans la personne de ses ministres, force poignées de main. Le prêtre lui répondit, et Tanlique alliance fondée par l'Évangile entre 4e peuple et le Christ se trouva renouée dans les rues de Paris par un événement qui devait, selon le présage des hommes d'État, détruire jusqu'aux derniers vestiges de l'ordre humain et divin.

Le peuple de Paris avait sacré le prêtre, le prêtre était donc Français, citoyen, républicain; il pouvait voter aux élections, se porter comme candidat et siéger à l'Assemblée nationale: il le pouvait, mais le devait-il? N'était-ce pas user prématurément de la bonne volonté populaire, et s'exposer, d'abord dans les comices électoraux, puis sur les bancs de la Constituante, aux caprices imprévus d'une opinion bien jeune encore?

Cette question a partagé les esprits. Quant à nous, il nous a semblé que la France, dans la situation solennelle où elle est placée, avait besoin du concours de toutes les lumières et de tous les dévouements sans exception. Se retirer en un pareil moment, c'est abditjuer le service militaire à l'heure d'une bataille. Dans l'assemblée générale d'une nation qui reconstitue sa vie, aucun élément ne doit faire défaut, et la religion tient une trop grande place ici-bas pour avoir le droit de s'absenter là où les plus petits ont le droit de paraître etde plaider avec leur cause la cause de tous. Il est d'ailleurs des questions mixtes, c'està-dire jetées aux conlins des deux ordres spirHuel et tem-

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porel, qui réclament nécessairement la présence du clergé.

Mais, pardessus tout, le clergé devait aspirera marquer sa place dans l'Assemblée nationale, pour constater aux yeux de la France et du monde entier l'afTaiblissement des passions irréligieuses dans notre pays. Tant qu'une lutte y existera entre l'État et l'Église, tant que les choses divines y seront traitées avec la parcimonie de la défiance ou l'aveuglement de la haine, il est impossible que la France, quoi qu'elle fasse, pose ses destinées sur un durable fondement. Un ancien l'a dit: «Onbûtira plutôt une ville en l'air qu'une cité sans religion. » La bourgeoisie a cru pouvoir opérer ce prodige ; elle n'a pas péri à l'œuvre, parce que la portion lettrée d'un pays ne périra jamais; mais elle a fait une œuvre sans consistance, et dont la fragilité devait à la fin lui causer plus que de l'étonnement. La République a été mieux inspirée ;elleappelle le prêtre : comment le prêtre se refuserait- il à cet appel qu'il n'avait pas entendu depuis soixante ans, et que les échos du monde ont déjà porté à tous les cœ.urs qui ne désespèrent point du salut de leur patrie? Ah! si le prêtre s'était montré insensible à la voix du peuple, disons mieux, à la voix de la France, c'eût été le signe infaillible qu'il ne méritait pas qu'on prononçât son nom. On eût pu dire de lui qu'il était mort, et qu'il n'y avait plus qu'à le sceller dans sa tombe égoïste et sourde.

Cependant le rôle politique du clergé ne nous paraît qu'un accident transitoire. Une fois la République constituée, le prêtre se retrouvera en présence d'une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel, et qui s'est fait dès longtemps une ^si haute idée du sacerdoce, qu'elle souffre avec peine tout ce qui le fait descendre, même pour un temps, des hauteurs de l'IIoreb et du Calvaire. La France a été douée d'un goût exquis que les moindres dissonnances blessent vivement; nul i)euple n'a entouié le sacerdoce chrétien d'une vénération plus élevée, et ceux-là même de ses en-

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