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A NOS ABONNÉS

(28 Mai 18i8)

Le Prospectus de YEre nouvelle a paru le 1" mars de celte année. Il sollicitait des abonnements et des souscriptions. Au i5 avril suivant, il avait réalisé 1.500 abonnés et environ dO.OOO francs de souscriptions destinés à couvrir les frais d'établissement. Aujourd'hu-i 25 mai VÈrc nouvelle compte 3.200 abonnés, et elle vend chaque jour dans les rues, selon l'usage qui s'est introduit depuis la dernière révolution, 1.200 numéros de sa feuille. Ce succès est le plus rapide qui se soit encore vu dans lapresse religieuse, et il nous permet d'annoncer à nos lecteurs que VEre nouvelle est désormais une œuvre fondée.

Cette fondation nous impose des devoirs, elle en impose à nos abonnés. Commençons par les nôtres.

Un journal est une puissance pour le bien ou pour le mal. Quiconque aujourd'hui ne fait pas un journal ou n'est pas abonné à un journal, est, sauf le cas d'impuissance, un homme qui abdique une partie de sa force, et une très considérable partie. Le mépris du journal est insensé; car le journal nous tue ou nous fait vivre, et il n'y a pas au monde de plus grande question que celle de la vie et de la mort.

Etant donc à la tète d'un journal, notre premier devoir est d'estimer grandement cette force que nous tenons de la Providence, et de tout faire pour la conserver et pour l'accroître le plus que nous pourrons. Si nous n'avions pas d'estime pour lé métier d'écrire chaque jour en faveur de la vérité et de la justice, pour quoi donc en aurionsnous? il est vrai, le journal passe avec le jour; ce n'est pas un monument dont on i)uissc dire avec Horace :

Exrgi monumenlum œre perennins.

Le plus grand écrivain du monde s'amoindrit dans l'expression quotidienne de sa pensée; au lieu de la jeter dans un bronze immortel, il l'abandonne aux vents précipités et inconnus qui emportent dans roul)li tout ce qui est fréquent. Mais c'est là même qu'est la dignité de ce ministère. La gloire récompense les œuvres qui durent; elle ne peut rien pour les œuvres dont la continuité détruit la durée. Il faut qu'elle les laisse tout entières au jugement et à la mémoire de Dieu, à qui rien n'est plus grand que ce que la terre ne récompense pas.

Quel est l'homme sachant écrire qui n'ambitionne «la fécondité du repos et la magie de la rareté? Quelle est l'âme sensible au charme du style et capable de le causer, qui n'envie les intervalles sacrés de la solitude? L'homme du journal ne les connaît plus; tributaire d'une faim sans cesse renouvelée, il faut qu'il devienne rapide comme l'air et vulgaire comme lui. Mais s'il perd dans la gloire, il recouvre dans la conscience. Il monte vers ces régions sublimes où s'accomplissent dans l'ombre les dévouements innommés. Il écrit sous la même inspiration qui donne au missionnaire son éloquence, au soldat son courage, au pauvre sa vertu.

Notre premier devoir est donc, nous le répétons, d'estimer grandement notre métier de journalistes. Si nous ne l'estimions pas, cela ne prouverait qu'une chose, c'est que nous n'en sommes pas dignes et que nous ne le comprenons pas.

Nous devons en outre constituer solidement le journal commis à nos soins par la divine Providence. Jusqu'ici la l^ropriété et la direction de VÈrc nouvelle n'avaient pas reçu une forme assurée et définitive. Nous n'espérions pas un succès aussi prompt; le succès nous a surpris et presque embarrassés. De là sont venus beaucoup de désordres partiels, dont nos abonnés ont soufïert. Aujourd'hui ces désordres sont à fin : nos bureaux ont été transférés

dans un local plus rapproché du mouvement général*. Quant à la propriété, elle repose désormais sur la tète du R. P. Lacordaire, ainsi que la direction intellectuelle du journal. Le R. P. Lacordaire, en acceptant la propriété et la direction de VEre nouvelle^ n'entend point les conserver toujours, mais tant que dureront les circonstances publiques qui l'ont rappelé, après bien des années, dans les rangs de la presse quotidienne. Sa retraite du Parlement national n'entraînait nullement sa retraite d'au milieu de nous. Au Parlement, il rencontrait la nécessité de s'unir h un jDarti ou de s'annuler : nous ne sommes point un parti. Nous voulons et nous pouvons être tious-mêmes et seulement nous-mêmes, c'est-à dire des chrétiens fermement attachés à leur patrie terrestre, mais jugeant toutes les révolutions humaines d'un point de vue plus utile et plus certain que ceux qui les regardent à la seule lumière des intérêts de ce monde. Le P. Lacordaire nous était enlevé par les travaux de l'Assemblée; il nous est rendu par son abdication volontaire de la vie politique. Il ne nous quittera qu'au jour où l'opinion lui ferait un devoir de se rendre à des travaux d'un ordre plus pressant pour lui, et il se croit sûr, avec l'aide de Dieu, que sa conscience l'avertira bien avant l'opinion.

Nous avons dit nos devoirs; parlons de ceux de nos abonnés.

L'abonné d'un journal sérieux, et surtoutchrétien, n'est pas un vain amateur de pages frivoles. Il veut être instruit jour par jour des événements remarquables qui se produisent en religion, en politique, dans les lettres, les sciences et les arts : c'est là son droit. Mais il veut aussi que la feuille à laquelle il accorde l'honneur de son attention quotidienne ait une conclusion; car un journal qui ne conclut pas est une œuvre puérile, un simple chiffon de papier destiné aux loisirs d'un égoïste

1. Du 67 de la rue de Vaugirard au 13 de la rue du Cherche- Midi.

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OU d'un idiot, ce qui est la même chose littéralement.

Pour l'homme de parti, la conclusion obligée d'un journal est de louer son parti, de l'appuyer, de le pousser, de dénigrer tous les autres, d'amener enfin le triomphe d'un certain nombre d'hommes esclaves dans un certain nombre d'idées fausses ou vraies. Tout ce qui ne conclut pas de la sorte dégoûte l'homme de parti, lui parait froid, inutile, ennuyeux, abstrait, indigne d'être lu. L'homme sérieux est plus difficile à satisfaire : il veut dans chaque parti discerner le ben et le mal, blâmer le mal, approuver le bien ; il ne s'éloigne pas du réel jusqu'à le perdre de vue, mais il s'élève assez pour juger les choses avec calme, et il demande qu'on le tienne habituellement dans cette sereine région où la réalité reçoit le reflet éternel du juste et du vrai. Ce n'est pas pour lui toutefois une simple promenade intellectuelle; il conclut aussi bien que 1 homme de parti, mais sa conclusion, venant de plus haut, va plus avant, comme un poids tombé du ciel s'enfonce d'autant plus dans la terre qu'il est descendu d'un point plus éthéré du firmament.

Ce qu'est l'homme sérieux et chrétien pour lui-même, il faut que son journal le soit. 11 dédaigne une feuille qui ne lui apporterait chaque matin que l'amusement d'une de ses heures ou les colères de l'esprit de parti. Il rougirait de jeter son temps et son argent dans le gouffre des conclusions éphémères ; il a un journal pour s'instruire et pour combattre : pour s'instruire dans la vérité et la justice, pour combattre en leur faveur. Son abonnement est une inscription dans une armée. Il se peut que l'armée n'ait pas une tenue brillante, qu'elle soit moins nombreuse, moins riche, moins forte qu'une autre; mais il a donné son nom au bien, il ne l'a pas donné à l'éclat, au nombre, à la richesse ni à la force.

Tels doivent être nos abonnés. S'ils ne sont pas cela, il y a eu erreur de leur part, ils se sont trompés sur nous. Afin qu'ils achèvent de nous connaître, nous allons

leur dire en peu de mots à quoi conclut notre œuvre.

L'Europe est en dissolution depuis soixante ans, mais dans une dissolution féconde; elle est à la fois en ruines et en progrès. Elle est en ruines, parce qu'elle n'a plus de principes religieux, parce que ses rois, ses lois, ses peuples n'ont plus ni la foi ni l'intelligence de la foi. Elle est en progrès, parce que ses ruines lui révèlent incessamment l'impuissance de l'homme sans Dieu, et que la sève chrétienn'e rCx'^oulée au fond de ses entrailles par trois siècles d'oppression anti-religieuse fait efl'ort pour déborder sur elle et y ranimer la vie. Voilà notre première conclusion.

Dans cet état, il faut tenir compte des réformes politiques, administratives, matérielles; elles ont leur importance, mais elles sont incapables d'aller au fond du mal et de le guérir. C'est notre seconde conclusion.

Il faut répondre à tous les mouvements des peuples empreints d'un caractère de justice, et avoir pour leurs fautes des pardons inépuisables, parce que leurs maux ont des abîmes sans limites. C'est notre troisième conclusion.

Il ne faut se donner à aucun parti, parce que les partis, sans exception, n'offient aux misères de l'humanité européenne que des remèdes incomplets et inefficaces, uniquement fondés sur des combinaisons terrestres dont l'action ne saurait être que temporaire. C'est notre quatrième conclusion.

Chaque fois qu'un gouvernement est renversé par ses fautes, il faut accepter sincèrement le gouvernement qui surgit comme étant une ressource, une esi)érance, une nécessité, quelquefois un progrès, et lui prêter, avec la loyauté même de la Providence un secours désintéressé. C'est notre cinquième conclusion.

Le christianisme catholique se rétablira dans les peupies et dans les mœurs, ou l'onlre ne se rétablira jamais. C'est notre sixième et suprême conclusion.

Tout ce qu'a dit, tout ce que dira \' fvrc nourcUp.. al)OUtit il CCS conclusions et y est renfermé

Par conséquent ne doivo-nt pas s'abonner à V L're nouvelle, ou doivent se désabonner :

Tous ceux qui regardent l'Europe (it la France comme un foyer de révolution sans autre cause qu'une inquiétude vague et irrationnelle des peuples;

Tous ceux qui croient aux ruines sans cnuie à la résurrection ;

Tous ceux qui espèrent uniquement dans les réformes politiques, administratives et matérielles;

Tous ceux qui ne sentent pas les misères morales et physiques des peuples, et qu.i les regardent comme des chimères ou des nécessités absolues ;

Tous ceux qui mettent leur foi totale dans un parti;

Tous ceux qui refusent d'accepter les gouvernements sortis des flancs mystérieux des tempêtes sociales;

Tous ceux qui ne croient pas au christianisme catholique comme venant de Dieu, et comme étant le principe, le moyen et la fin de l'ordre au sein des nations.

Cela dit, nos abonnés savent ce qu'ils ont à faire, ou nous laisser, ou nous rester. Nous formons avec eux un camp de trois mille hommes et plus ; le camp est tracé, les tentes sont dressées, les lignes decirconvallation sont creusées; nous avons nos chefs, notre loi et notre but : que ceux qui ont peur se retirent, que ceux qui n'ont pas foi s'en aillent oii ils voudront. Pour nous, hommes sincères, qui avons quitté la paix de nos occupations ou qui leur avons gratuitement ajouté le douloureux fardeau de la parole quotidienne, nous savons aussi ce que nous ferons. Il nous faut trois mille abonnés pour vivre strictement : si nous les gardons, nous serons fidèles; nous leur consacrerons la lumière de nos jours et les rêves de nos nuits, nous épuiserons pour eux, et pour lacause que nous défendrons avec eux, toute l'énergie de notre àme; nous leur sacrifierons, s'il le faut, jusqu'à la vaine repu-

tation de notre plume et de notre esprit. Mais s'iis nous abandonnent, si nous tombons jamais au-dessous du nombre nécessaire à notre vie, ce jour-là, tout sera fini entre eux et nous. Nous n'aurons pas la simplicité de lutter par des emprunts ou des actions contre l'inertie des nôtres; nous laisserons à de plus dévoués ou de plus heureux, à de plus habiles ou de plus téméraires, le champ oii nous aurons péri. On ne nous y reverra jamais, et eux et nous les chefs et les soldats, nous attendrons devant Dieu le jour 011 les efforts perdus ne seront pas des efïorts sans prix.

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