‹ Lacordaire journalisteChapitre 13 sur 114 · Avenir 17, 18 et 25 octobre · texte numérisé non relu

Avenir 17, 18 et 25 octobre

Un dernier argument employé par le virulent publicistc, est celui-ci, que nous résumons en forme à peu près syllogistique : (( Les Français, d'après la Charte, ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions; donc, ils ont le droit d'avoir leur opinion à eux.

« Or, la qualité de Français s'obtient dès le berceau, donc tout enfant a le droit d'avoir son opinion. »

L'État dira : l'enfant ne peut de lui-même se former une opinion : c'est à moi de le faire. Non, riposte Lacordaire, c'est un droit de la paternité.

Et il termine par un appel vibrant aux familles qui, « depuis trente ans, ont perdu la paix domestique, par la tyrannie de l'Université. »

Le temps allait venir, pour Lacordaire, où de la théorie, il lui faudra entrer dans la pratique. Il n'hésitera pas : et se basant sur ce principe dont il faisait sans cesse retentir la formule aux oreilles de ses abonnés, « la liberté ne se donne pas, elle se prend » il prendra la liberté d'enseigner.

Il existait à Lyon un usage en vertu duquel les enfants pauvres destinés aux service de l'Église, recevaient gratuitement l'instruction sous la surveillance particulière des curés de paroisse. Le 26 mars 1831, M. de Montalivet, ministre de l'instruction publique, fit fermer ces sortes d'écoles.

Aussitôt Lacordaire bondit et, de sa vaillante plume, il écrit :

(( M. le recteur de l'Académie de Lyon vient d'adresser aux curés de cette ville une lettre que nous recevons à l'instanl. Nous la mettons sans relard sous les yeux de nos lecteurs, afin qu'entre le despotisme et la verge de la publicité il s'écoule le uioins de temps possible. Le despotisme se hàtc; nous nous liàtous aussi. Quoique partis plus tard, uous espérons Talteindrc et le frapper, jusqu'à ce ({ue la France l'étoiiire.

C'est ainsi que débute M. de Montalivet au ministère de l'instruction publiciue et des cultes. Le comuienccuient est digne de lui. Violateur naïf de la liberté religieuse et de la li-

bertô individuelle, il insulte avec la ménric candeur la liberté d'enseignement. Le peu de succès q l'obtiennent à la tribune ses aventures absolutistes ne le découragent pas. Il s'est constitue, au dix-neuvième siècle, le chevalier errant de toutes les absurdités sociales préexistantes; il le fa!t un point d'honneur de rompre une dernière lance à leur gloire, et il les cherchera de ministère en ministère, jusqu'à ce qu'il puisse se rendre enfm le témoignage que, si l'arbitraire et la sottise avaient pu être sauvés, ils l'eussent été par lui. Telle est sa destinée.

La nôtre est de prendre plus au sérieux les entreprises de ce jeune homme. 11 a incontestablement le droit d'être ridicule : mais la France et nous avec elle avons le droit d'être libres. La Charte a tiré l'enseignement du chaos de l'Université; elle ne nous a pas seulement promis de l'alTranchir un jour, elle l'a réellement affranchi [jar la disposition qui annule les lois et les ordonnances contraires à sa volonté souveraine. Plusieurs tribunaux l'ont ainsi djcidé. La Chambre des pairs a renvoyé au ministre des pétitions où la liberté d'enseignement était réclamée comme un droit acquis. Une loi sur l'instruction primaire, présentée à cette Chambre, reconnaissait le principe de la liberté d'enseignement, et lorsqu'un noblj pair s'est plaint qu'on l'eût retirée, le minisire a expliqué le retrait par Ja nécessité de la présenter d'abord à l'autre Chambre, comme étant une loi d'impôt. Pas une voix, dans les discussions parlementaires n'a osé soutenir l'Université. Elle a été flétrie d'un commun accord et ses plus chers amis ont seulement réclamé pour elle le privilège de vivre jusqu'à ce qu'une loi l'eut tuée.

Si donc elle n'est pas morte, elle est condamnée, elle attend le bourreau. Et voici ({ue du milieu de ses humiliations profondes, horreur des familles et des générations qu'elle a perdues, en.bulte aux attaques de ses bacheliers, licenciés, docteurs, harpie désespérée, elle rêve encore l'oppression. Elle a, dans Lyon, découvert queliiues curés qui enseignent à des tîufants de chœur les éléments de quelque chose, et sa jalousie s'est émue; elle a convoité ces pauvres asiles, non pas qu'elle veuille, après tout, les détruire ; elle aime trop la science ! mais -elle veut les soumettre au droit commun, c'est-à-dire au tribut qu'elle prélève partout sur l'instruction. Peut-être ces écoles sont gratuites, il n'importe, la dime est sacrée, même sur le pauvre, et la charité, capable d'enseigner pour rien, achètera le droit de le faire toujours pour rien. La charité chrétienne serait-elle moins grande que la voracité universitaire? Non, Dieu les fit l'une pour l'autre, infinies. Ayant donc vu que la science n'y perdrait rien, que la charité y gagnerait et le Tré-

sor aussi, l'Université. a prié son jeune ministre de lui prêter secours dans une si bonne œuvre, et cet excellent homme a cru qu'il était dans une circonstance où wi minutrc devait engager sa responsabilité. Ce sera, s'est-il dit, un quatrième bill d'indemnité à demander aux Chambres.

Nous no savons pas quand les Chambres lui rappelleront qu'il est comptable. Mais la France n'oubliera pas ses maisons violées, ses temples livrés aux forçais et ses écoles à l'Université; triple brigandage où la famille, Dieu et l'enfance ont été les victimes. Cette fois-ci du moins, M. de Montalivet recueillera quelque reconnaissance et l'Université le consolera de l'ingratitude générale.

Quant à nous, qui venons de signaler ce nouvel acte de despotisme, nous ferons davantage. Il faut que la question se décide entre la France et l'Université. Depuis longtemps nous avions le projet d'ouvrir une école sans autoiisation, en vertu de la Charte. L'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse se charge d'accomplir ce projet, et avant un mois il sera en pleine exécution dans la capitale. Nous verrons si les tribunaux, si la cour suprême du royaume sanctionneront les violences et les concussions inouïes de l'Université. Nous demanderons vengeance à nos magistrats de cette Babjlone qui boit jusqu'au bout le sang de la France. Nous la trauierons, non pas dans la honte, cela est impossible, mais au grand jour de la justice. Et que jusque-là, les catholiques de Lvon, les instituteurs quels qu'ils soient, qui aiment la liberté, se liguent par une résistance commune contre les derniers soupirs de cette imbécile féodalité de la science. Qu'ils jettent à la fois contre elle un cri de réprobation devant mille tribunaux; qu'ils fassent pâlir ceux qui n'ont rougi de rien i. ))

Et Lacordaire, comme il l'annonçait, se fit maître d'école, secondé par Montalembert et de Goux.

Nous ne raconterons pas à nouveau cette a/faire de l'école libre où Montalembert fit ses premières armes oratoires d'une manière si brillante, et où Lacordaire étonna par une improvisation d'une audace inouïe et, ajoutons-le, très heureuse.

Ce n'était pas la première fois, d'ailleurs, qu'il battait en brèche le monopole universitaire. Aumônierde IlenrilV

\. Avenir du 13 avril 1831,

il avait publié avec les aumôniers ses collègues un mémoire où il signalait au ministre de l'instruction publique l'état déplorable de l'enseignement religieux dans les lycées et les collèges.

Il reviendra à la charge à propos de l'ordonnance qui faisait descendre l'aumônier de collège du rang de censeur à celui de professeur de première classe K « Avant de mourir, dit-il, l'Université a voulu tremper d'un peu de fiel le pain déjà si amer qu'elle donnait au clergé en échange de ses services. » Et il adjure les aumôniers de dévoiler les turpitudes des collèges : car il ne leur est pas permis de « tromper les familles. »

Un de ses derniers articles dans VAveiiw avait pour sujet : la Rentrée de l Université '^. Il y résume tout ce que les catholiques venaient de faire pour la liberté d'enseignement et tout ce qu'ils allaient entreprendre encore. «... Surtout, qu'ils ne se découragent pas... Et quand ils seraient mille fois condamnés à l'amende ! et quand il faudrait cinquante ans de peines avant d'être libres! »

Vingt ans suffirent! et 1850 vit tomber le monopole universitaire. Les coups frappés par Lacordaire dans VAvenir^ avaient enfin porté...

En sera-t-il de môme de cette liberté que le vaillant polémiste réclamait pour le clergé ? Quelles générations verront le prêtre non point dominateur — il ne l'a jamais cherché — mais libre dans une république de libres citoyens! Peut-être celle qui nous succédera? Celle-là aussi devra aux rudes jouteurs de VAveiiir, de justes actions de grâces.

Certe question de la liberté du clergé fut une des plus grosses soulevées par l'Avenir, celle qui suscita au journal la plupart de ses ennemis et finalement — peut-être — occasionna sa disparition.

Eurent-ils raison? Eurent-ils tort? Qui sait? Notre épo-

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