Lettre à Mme Schwetchiiie, 16 juin
Quand il écrivait, dis-je, ces lignes, Lacordaire aurait pu, sans esprit d'orgueil, se vanter d'être pour quelque chose dans cet « incroyable spectacle » et se dire que l'union peut-être ne se serait point faite alors si, dès 1830; l'Avenir n'avait sonné au drapeau.
Pour le moment, VAveuii^a disparu, et les « pèlerins de la liberté » sont à Home. C'est là peut-on dire dans un certain sens, que Lacordaire fit le dernier article de cette chaude campagne. Carà lui fut confié, par ses deux compagnons, Lamennais et Montalenibert, le soin de rédiger le Mémoire présenté au Souverain Pontife Grégoire XVI par les /Rédacteurs de /'Avenir el les membres du conseil de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse K
Dans ce mémoire, qui comprend neuf paragraphes^ Lacordaire jette un regard sur la situation de l'Église de France à Tavénement de la monarchie de Juillet, montre les inconvénients qui étaient résultés pour elle de sa solidarité avec la Restauration, et préconise sa séparation complète d'avec les partis politiques et les diverses formes gouvernementales.
11 soutient également la suppression du budget du clergé comme devant mener — avec rindilférencc en matière de forme gouvernementale — à l'affranchissement de l'Église. Il ne manque pas, non plus, de faire valoir l'action de ÏAvenir et de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.
(( En relisant, dit M. d'ilaussonville, ce mémoire où sont exprimées des considérations si judicieuses sur les dangers que les alliances politiques font courir à l'Église,
1. « N'apercevant aucun tenue à l'état d'attente où l'on paraissait vouloir nous laisser indélliiiuient, nous crTunes devoir adresser au Pape le mémoire suivant rédigé presque on entier par M. Lacordaire, et que le cardinal Pacca se chargea fort ol)ligeamment de prés(mter. » Lamennais. — Les affaires de Rome.
Ce Mémoire n'a pas été rei)roduit dans les Œuvres de Lacordaire; nuiis il se trouve dans celles de Lamenuais, eu tête des Affaires de Rome. On le lira plus loin.
il est impossible de ne pas se demander quel accueil il aurait reçu, si le Saint-Siège avait été occupé, il y a cinquante ans, comme il l'est aujourd'hui. Assurément, cette thèse hardie qui faisait un devoir à l'Eglise de rompre toute attache avec l'État n'aurait point reçu une approbation expresse, car l'Église n'a point coutume de courir volontairement les aventures. Mais, d'un autre côté, entre la doctrine du sacrifice nécessaire des affections politiques à l'intérêt supérieur de la religion, et les recommandations adressées aux catholiques dans une Encyclique récente, il y aune analogie trop frappante pour qu'il ne soit pas permis de se demander si la seconde partie du mémoire n'aurait pas obtenu la grâce de la première. Malheureusement, Grégoire XVI n'était pas Léon XIII i. »
On connaît l'issue de cette affaire, la séparation énergique quoique douloureuse de Lacordaire d'avec Lamennais, et les scandales suscités par ce dernier.
Lacordaire rentrait dans la vie privée, après treize mois de luttes. Cette année compta pour beaucoup dans sa vie: il y souffrit, et il en souffrit longtemps encore. Néanmoins, il en écrivait à Montalembert : « Elle sera éternellement dans mon cœur comme une vierge qui vient de mourir^. » Ce qu'il disait là se rapportait, d'après le sens général de sa lettre, aux douces joies éprouvées dans l'amitié de Montalembert. Mais il est possible aussi de l'appliquer aux émotions que lui causèrent les batailles livrées dans cette année mémorable. Tant il est vrai que souvent, nous nous attachons aux idées, aux choses ou aux personnes, en raison des souffrances que nous avons endurées pour elles. Il devait en être ainsi de Lacordaire « né pour combattre et pour aimer. »