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Lettre à M. Foisset. Paris, 7 mai

très enfin prétendent s'en servir comme d'un outil pour brasser des affaires financières, industrielles ou commerciales. La vérité ne serait-elle pas dans une moyenne, mélangeant proportionnellement à l'importance qu'on y attache, et aussi aux besoins de son époque, ces différentes opinions?

Quelle était, au fond, celle de Lacordaire? A voir ce qu'il blâme on peut en déduire ce qu'il approuverait.

Le journal semble devoir être pour lui un lieu où des hommes intelligents, mûrs, sinon d'âge, au moins de science, se dévouant « des pieds à la tête», annoncent les (( seules vérités perpétuelles et universelles » ou tout simplement « la vérité » et non pas des opinions.

Si ce journal idéal se fondait, en serait-il? Il ne le dit pas, mais nous verrons bientôt sa conduite dans semblable occurrence. En attendant, il considère le journal comme une « affaire inique » à laquelle un prêtre ne doit pas collaborer, parce que « un prêtre, plus que jamais, doit se cacher et demeurer étranger à tout ce qui n'est pas la religion. »

A cette appréciation objective que l'on peut discuter, Lacordaire en joint une autre subjective à laquelle souscriront tous ceux qui ont une sérieuse habitude de la presse.

« Les journaux, dit-il, sont funestes au talent. » Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas ici d'un homme qui, dans le silence de son cabinet, écrira posément, à son temps^ un article ou doux par semaine, mais du vrai journaliste, de celai qui se donne « depuis les pieds jusqu'à la tête »; qui, chaque jour, fidèle à la salle de rédaction, s'y voit obligé d'écrire au pied levé sans, parfois, y pouvoir réfléchir longuement, un article, plusieurs entrefilets, de 07ïinl rc scibili et quibiisdam allis. S'il s'est préparé à son rôle par de longues et sérieuses études littéraires, politiques, religieuses, philosophiques, sociales, il pourra quelque temps suffire à sa tâche. Mais, pris dans

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l'engrenage quotidien, sans pouvoir restaurer par une nourriture intellectuelle suffisante les déperditions do son esprit, il sentira le vide peu h peu se faire dans son cerveau, il sera broj'é, épuisé. Le brillant, le « saillant » du style pourra tromper le regard distrait du lecteur médiocre, mais il ne saura cacher à l'étude, même rapide, de l'observateur attentif, le néant de la pensée.

Cet épuisement ne manque pas d'atteindre les plus forts, ceux que l'on regarde comme les leaders, les chefs du journalisme. N'en connaissons-nous pas dont le nom a fait la fortune d'un journal, mais qui, à force de produire, et par suite de cette surexcitation née de l'épuisement se sont, pour ainsi dire, habitués à remplacer par Tinvective la nullité du raisonnement ?

Lacordaire voulait échapper h ce danger de la « médiocrité » et ne pas s'exposer à perdre « la part de génie que la Providence lui avait confiée ».

C'était, en lui, une idée depuis longtemps arrêtée et solidement ancrée. Six ans auparavant, il disait déjà au même Foisset : « Croyez-moi, mon ami, il est dangereux de se mettre trop en avant dans la jeunesse.!. Commençons tard notre vie politique ; commençons-la lorsque nous pourrons être utiles à notre patrie : c'est alors qu'il sera beau de sacrifier notre bonheur à nos principes ^ ! » Et dix ans plus tard, évoquant dans une lettre à son jeune ami Montalembert l'esprit de son père défunt, il lui fera donner ce conseil : « Défie-toi d'une polémique précoce 2. »

C'était mesure de sage prudence : travailler et attendre son heure.

Lacordaire ne croyait pas alors le moment opportun ; il le dit dans sa lettre à M. Foisset avec une teinte de mélancolie qui n'est pas exempte d'emphase. Il le lui répétera dans deux ans à peu près sur le même ton :

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