‹ Lacordaire journalisteChapitre 4 sur 114 · Lettre à Montalembert. 22 avril · texte numérisé non relu

Lettre à Montalembert. 22 avril

Je suis las de penser et de parler; je suis comme la faculté de théologie de l'académie de Paris; j'ai suspendu ma harpe aux saules de la Sorbonne. Comment penser, quand il n'y a plus de pensée catholique? Comment parler, quand tout Israël dort, et qu'on n'a pas, comme David, enlevé la lance de l'ennemi ? Non vraiment, cela n'est pas possible; laissez dormir le pâtre au bruit du vent, et ne lui demandez pas ce qu'il voit dans son sommeil. Le sommeil du pâtre n'est pas celui du prophète. L'un et l'autre ont la têle appuvée sur les ruines de Bahjlone au désert; l'un et l'autre ont des songes et un ange du ciel pour les garder; mais l'un est un voyant du Seigneur, qui sait l'histoire de la pierre où il dort ; et l'autre n'est qu'un pâtre. Le pâtre n'envie pas le sommeil du prophète; il se lève, et il chante en sifflant ; c'est un vieux livre qui a dit qu'il sifflerait; mais lui n'a pas lu le vieux livre: il n'est qu'un pâtre. Le pâtre a des amis de son enfance, à l'autre bord du Tigre; les amis du pâtre lui demandent ce qu'il a vu dans la plaine, et si les ruines ont dit quelque chose quand la pluie tombait. Le pâtre est touché, parce que ses amis lui parlent et que le soleil des sables n'a pas desséché son cœur en Arabie; mais que peut répondre le pâtre ? Des ruines ne lui ont pas parlé : le Seigneur des ruines ne lui a rien dit; quand la pluie tombait, le pâtre n'a rien entendu. Laissez dormir le pâtre; le sommeil du pâtre n'est pas celui du prophète i.

Oui ne 'reconnaît là ces accents du découragement échappés peut-être à certains de nous, alors que, soupesant dans notre pensée l'immensité de la tâche que nous entrevoyions, nous sentions la faiblesse de nos bras et aussi la rareté de nos compagnons, et que nous nous laissions tomber en poussant ce cri : « Non, décidément, il n'y a rien à faire. »

Ghez Lacordaire ce découragememt ne fut que momentané.

« Il n'y a rien à faire, » disait-il, en désignant les jours OLi il vivait. C'est aussi avec le même sentiment d'opportunité, d'actualité, qu'il faut lire cette phrase de sa lettre : « Un prêtre plus que jamais doit se cacher, et demeurer étranger à tout ce qui n'est pas la religion. »

\. L.ilrc à M. Foisset. Paris, 13 avril 1830.

Il ne faudrait pas voir là l'cnoncé d'un aphorisme général applicable à tous les temps et à tous les pays.

Lacordaire a prouvé, au contraire, et par d'autres paroles, et dans toute la conduite de sa vie, que le prêtre n'avait pas seulement à rester enfermé dans son église ou sa sacristie pour j' prier Dieu, mais qu'il lui faut en sortir parce qu'il ne doit demeurer étranger à rien de ce qui se passe ici -bas.

Posant ce principe que la religion catholique est l'unique voie de salut pour les hommes et pour les peuples, il ne connaissait d'autre moyen, pour sauver celte religion, que l'éducation religieuse. Et il gémissait de la voir négligée par la faute ou la torpeur des prêtres qui se contentaient de veiller à la sanctification de quelques âmes privilégiées, sans se préoccuper de la grande masse des incroyants.

Que foui les prêtres dans l'exercice ordinaire de leurs fonctions? Ils maintiennent la conuaissaucc ci la pratique des vérités chrétiennes dans les femmes, dans quel(pies hommes, dans quelques J3unes gens; ils retirent de temps en temps du milieu de Terreur quelques âmes en qui la foi se réveille, et voilà tout. La masse do l'impiclé échappe à leur action; renfermés dans rintérieur du sanctuaire, où ils veillent sur les pierres qui en sont restées, ils ne peuvent le défondre des atta- ({ues qu'on lui porte au dehors: ils regardent quelquefois du haut des murs do Sion, et ils trouvent que le nombre des assiégoanls s'augmente toujours ; el, redescendus dans l'intérieur du temple, ils racontent ce qu'ils ont vu avec de tristes et éloquentes paroles qui ne louchent guère que ceux qui n'ont pas besoin de l'être i.

Il parlait ainsi en 1826 dans l'intimité; plus tard, en 1843, du haut de la chaire de Notre-Dame, après une expérience personnelle de près de vingt années, il réfutait avec un rare bonheur d'expressions, aussi justes que pittoresques, l'opinion de ceux qui voulaient faire du clergé une caste à part, vivant en dehors du reste des mortels :

i. Lettre à M. Foissct. Paris, 25 avril 1826.

14 LACORDÂIRK JOURNALISTE

Frédéric II, roi de Prasse, disait un jour à un de ses amis : «Pour en finir avec l'Eglise catholique, savez-vous ce qu'il faut faire? M faut en faire un hibou... » Vous savez, messieurs, cet oiseau solitaire et triste qui se tient dans un coin avec un air rechigné.

Voilà le secret, continuait Lacordaire : nous isoler de tout, de la politique, de la morale, du sentiment, de la science; nous suspendre entre le ciel et la terre sans aucune espèce de point d'appui, pour nous dire, un genou en terre : Vous avez Dieu, qu'avez-vous besoin du reste?

Nous n'acceptons pas cette situation. Nous tenons à tout parce que nous venons de Dieu, qui est en tout ; rien ne nous est étranger, parce que Dieu n'est étranger nulle part ' .

0 vous qui limitez le champ da prêtre h celui de son église, écoutez Lacordaire : « Le prêtre doit aller partout, parce que partout Dieu se trouve, et qu'il peut y avoir partout une âme à instruire, à consoler ou à sauver. »

Ces quelques explications n'étaient peut-être pas inutiles pour montrer qu'il n'y eut pas à ce moment de la vie de Lacordaire une saute subite qui le fit venir d'un point de l'horizon de la pensée à un autre tout opposé. Il fut toujours semblable à lui-même, attendant que son heure sonnât.

Cette heure, il ne la croyait pas encore venue; voilà pourquoi il refusait de collaborer à une œuvre qui n'était pas entreprise suivant son idéal et pour laquelle il ne se sentait aucune des aptitudes voulues.

Mais cependant, il se préparait, restant « aux ordres de Dieu, dont la volonté se manifeste par le cours souvent imprévu des événements -. »

Au fond, ce qui le tourmentait depuis plusieurs années, c'était ce désir secret de pénétrer, lui prêtre, et comme tel, dans la société, dans la vie publique, et d'y porter, librement, la parole qui délivre les peuples par la vérité-

C'était ce tourment de son âme qui donnait à sa vie

1. 20* conférence». De la raisoîi calholiquc et de la raison liumaine dans leurs rapports.

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