‹ Lacordaire journalisteChapitre 47 sur 114 · Séance du 13 mai · texte numérisé non relu

Séance du 13 mai

3. Portalis (Ernest), fils du comte Portalis, était député de Toulon.

cultes; mais il est bon que, dès le premier pas, quelques voix s'élèvent pour signaler le péril si toutefois il y eu a un. {Dénégations.)

Le p. Lacordaire. — Cilojcns représentants, j'ai des grâces à rendre à l'honorable préopinant; car il a dit que, bien que nous nous fussions présentés dans la majesté de cette enceinte avec un habit qui n'élait pas entièrement conforme aux lois, cependant la République nous avait pris sous sa sauvegarde, et qu'elle acceptait tout à la fois l'homme et son habit. Si je no me suis trompé, ce sont les paroles que l'honorable orateur a prononcées, et j'éprouvais, non pas par conséquent le besoin de le combattre en ce point, mais le besoin de lui applaudir et de le remercier.

Et en effet, citoyens, je ne veux pas m'arr.ôter devant cet hommage, à la phrase incidente qui le précédait, à savoir que je n'aurais pas osé, dans d'autres circonstances, porter publiquement mon habit. Sous tous les régimes, dans tous les temps, ayant cru convenable de me revêtir d'un habit quelconque, j'aurais eu le courage et la dignité de le porter, et je suis sûr que je l'aurais fait accepter; ou que si la violence eût protesté contre lui, mon droit aurait trouvé un asile et une défense dans ceux qui auraient été les témoins d'un tel outrage fait à la liberté individuelle, à la liberté des cultes, à la liberté des opinions, à toutes les libertés qui se condensent ensemble dans un citoyen possesseur de tous ses droits, non pas seulement au sein d'une République, mais au sein de quelque gouvernement que ce soit. [Approbation.)

L'on a ajouté cependant que l'on craignait que nous ne nous trompassions tant sur l'accueil que vous, représentants du peuple, et, sur le péristyle du palais, le peuple nous a fait personnellement à nous-mème. Non, citoyens, nous ne nous trompons pas; il n'est pas à craindre que nous nous trompions. Non, nous ne pensons pas que, dans notre personne, un piédestal ait été élevé à l'abri de la République, pour des prétentions qui fussent injurieuses ou indignes de notre caractère.

Le piédestal sur lequel les applaudissements du peuple, et votre acceptation nous ont posé, c'est le piédestal de la fraternité, dont je porte l'habit ; de l'égalité, dont je porte l'habit ; de la liberté, dont je porte l'habit.

11 fut un temps où une autre république le proscrivit, ce fut le 28 août 1792. Et pourquoi, citoyens? C'est qu'alors, par suite des malheurs du temps, cet habit, aux yeux de tous, aux yeux de cette république, n'était pas le signe de ce que je dis là; c'était le signe, peut-être, ou on pouvait le penser, d'une

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opposition (jui prolostaii par des forces, ù l'intérieur et à l'extérieur, contre INilahlisseincnt et la solidité de la répubiiciue. Ces temps sont loin, représentants du peuple, et, encore une fois, ce que représenle ici mon liahiU c'est la Répuhliiiue elle-uièine, triomphante généreuse, et quehjuc chose de plus, juste, conséquente à elle-même {Marques d (if prnbation.)

M. CoQUEHEL 1. — ('ilovens représenlanls, je n'ai aucune espèce de réflexion à faire sur les paroles que vous venez d'entendre, et je manquerais à un devoir impérieux et de convenance et de fraternité, si je faisais ici la moindre allusion au discours qui vient d'être prononcé devant vous.

Ce n'est pas à mou confrère, et je me sers à dessein de ce mot-là, ce n'est pas à mon confrère, à celui de nos collègues (jui appartient à un ordre religieux, queje viens réj)ondre, c'est à l'orateur qui l'a précédé. Je viens, en peu de mots, appuyer auprès de vous la formation d'un comité unique pour les affaires du culte, et je demande, avant de m'engager dans la question, la permission de faire deux simples réflexions préliminaires.

L'orateur auquel je réponds vous a parlé d'un piédestal pour s'élever. A mon sens, ce piédestal ne peut se trouver pas plus dans la chaire de Notre-Dame que dans la chaire de l'Oratoire, et pour monter au pouvoir, il n'y a plus qu'un seul piédestal en France, c'est la tribune d'où je vous parle.

En deuxième lieu, on vous a parlé des périls (juc pouvait susciter la question religieuse.

Le plus sûr moyen de faire naître des périls qui n'existaient pas, c'est d'en parler comme s'ils pouvaient exister. {Très bien.) Je demande la formation d'un comité uni(iue des cultes. {Très bien! très bien 2.)

« On regretta, dit le P. Chocarne, que Lacordaire n'ei\t point élargi le débat, et profité de cette occasion pour défendre avec plus d'énergie le principe même de liberté religieuse imprudemment attaqué par M. Portalis. H était évidemment dominé, à la tribune, par un sentiment de conciliation, très louable sans aucun doute, mais qui pa-

1. Coquei'el (Atlianase), pastcMir protestant n.'' à l^iris (MHSt.5. se livra à la prédication pondant 12 ans «ni Hollande, et devint ministre de l'Église rô formée en 1S30. 11 est mort en i8()8.

2. Un décret partageant l'Assemblée (ni J5 Comités dont un des Cultes, fut adopté.

ralysait ses forces et lui faisait sacrifier volontiers sa renommée d'orateur au désir de ne pas accroître, par l'ardeur de sa parole, l'animosité des partis, déjà trop surexcités K »

Les événements ne lui laissèrent pas le temps de montrer s'il aurait changé d'attitude.

L'invasion, le d5 mai, de l'Assemblée nationale par ce même peuple de Paris qui, peu auparavant, acclamait la République, lui fit faire de pénibles réflexions. (( La République est perdue! » se dit-il. Et, trois jours après, il donnait sa démission de représentant du peuple.

Il s'en explique ainsi auprès de ses électeurs :

« Paris, <9 mai 1848.

» Messieurs,

» J'ai quitté hier le siège de représentant dout vous m'aviez coafié la garde et l'honûcur; je vous le ronds après l'avoir occupé quinze jours et sans y avoir rien fait de ce que vous attendiez de moi. Ma lettre au président de T Assemblée uationaic vous aura déjà instruit des motifs de ma retraite; mais il m'est impossible de ne pas vous les exposer plus longuement, à vous qui m'avez choisi, à vous qui m'avez donné la plus haute marque d'estime qu'il était en votre pouvoir de me donuer. Vous comptiez sur moi, et je vous fais défaut; vous espériez daus ma parole, et c'est à peine si je suis mouté à la tribune ; vous vous reposiez sur mon courage, et je n'ai couru aucun péril : comment n'auriez-vous pas le droit de m'inierroger, et ne senlirais-je pas le besoin de prévenir la douleur de vos questions?

» 11 y avait en moi deux hommes : le religieux et le citoyen. Leur séparation était impossible; il fallait que tous deux, dans l'unité de ma personne, fussent dignes l'un de l'autre, et que jamais l'action du citoyen ne causât quelque peine à Ja conscience du religieux. Or, à mesure que j'avançais daus une carrière si nouvelle pour moi, je voyais les partis et les passions se dessiner plus clairement. En vain faisais-je effort pour me tenir dans une ligne supérieure à leurs agitations; l'étiuilibrc me manquait malgré moi. Bientôt je compris que, dans

1. R. P. GuocAUNE. Lp l\. p. Ueiiri Dominique Lacovdaire, tomoll, p. 190.

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une asseiiiblco politique, rimparlialité condamnait à l'impuissance ci à l'isolement, qu'il fallait choisir son cairip et s'y jeter à corps perdu. Je ne pus m'y résoudre. Ma retraite était dès lors inévitable, et je l'ai accomplie.

» Dieu sait, messieurs, que votre pensée est ce qui a combaltu davania;Q:e ma résolution. Je craignais de vous attrister; j(î me reprochais de briser d'une manière si rapide et si imprévue des liens que j'avais contractés avec tant de bonheur. Ma seule consolation est de penser que dans les très courts actes de ma vie politique, j'ai suivi l'inspiration d'une conscience qui répond à la votre. Elu sans l'avoir recherché, j'ai accepté par dévouement, j'ai siégé sans passion, je me suis retiré par crainte de ne plus être ce que je devais rester toujours devant Dieu et devant vous. Ma démission, comme mon acceptation, est un hommage que je vous ai rendu.

» Veuillez agréer, messieurs, ces explications imparfaites sans doute, mais que je crois suffisantes pour être entendues de vous avec indulgence. Privé de la gloire de vous représenter dans r.\ssem])lée nationale, je crois encore vous représent(îr par ma foi et mon patriotisme, et aussi par l'affection respectueuse que je vous conserverai toute ma vie.

» J'ai l'honneur d'être dans ces sentiments impérissables, messieurs, votre très Inimble et très dévoué concitoyen. »

Cette démission n'alla pas sans susciter quelque étonnement, chez certains, quelques récriminations, chez d'autres. On l'accusa d'inconséquence, de faiblesse, d'imprévoyance. Plaintes et accusations arrivèrent jusqu'à lui, qu'elles vinssent de ses adversaires ou de ses amis^

1. La plupart des journaux s'occupèrent, dans leur compter(ïndu delà séance du IS mai, do ladémission du P. l^ncordaire. Nous ne voulons re])ro(luire que quohfuos ligH(»s du Monde républicain et do V Assemblée nationale :

\^)ici co que dit la première do ces feuilles.

« Encore une démission! d'est le révérend pèreLacordaire, qui trouve un peu tard que les fonctions de représentant du peuple sont incomi)atil)les avec ses devoirs religieux. Est-ce là le véritable motif qui a déterminé l'honorable dominicain à renoncer à la vie politique? Nous ne le pensons pas. Nous croyons, au contraire, que la véritable cause de cette démission, ou trop tardive, ou trop prématurée, a été commandée au citoyen Lacordaire par un profond dégoût du spectacle que depuis quinze jours rAsseml)léo, dite nationale, donne à la France étonnée, mécontente, affligée. Voilà, sans nul doute, ce qui a dû décider

Aux unes il répondit, et dédaigna les autres, conscient d'avoir fait son devoir.

Il écrivait en effet, à madame de Prailly :

Pour moi, j'ai eu à franchir des moments bien pénibles depuis quinze jours et il y a longtemps que je n'avais élé aussi brisé devant Dieu. Ma posilion dans l'Assemblée m'était devenue un intolérable fardeau; je ne pouvais siéger hors de la démocratie, et cependant je ne pouvais accepter la démocratie telle que je la voyais. Les convictions de mon esprit et mes engagements de position m'enlrainaient d'un côté; les réalités présentes sous mes yeux m'en éloignaient. Et qu'est-ce qu'un homme sans terrain, sans ligne nettement décidée? La retraite a coupé ce nœud gordien, mais non sans une grande commotion intérieure, il est très dur de paraître manquer de conséquence et d'énergie; mais il est bien i»lus dur encore de résister aux instincts de sa conscience. Enfin j'yi pris le dessus; me voici calme en vous écrivant.

Je suis sûr que vous aurez été bien tourmentée de moi, et que vous aurez prié à mon intention. Je n'aurais jamais cru avoir tant d'horreur de la vie politique; c'est à un degré que vous n'imaginez pas. Je ne me suis trouvé qu'un pauvre petit moine, et pas du tout un Richelieu; un pauvre moine aimant la retraite et la paix i. »

un homme aussi éminemment distingué que l'est le père Lacordaire à donner sa démission. »

— On lit dans l'Assemblée nationale:

« Le révérend père Lacordaire a donné sa démission: d'après les termes de sa lettre, il n'a pas cru qu'il lui fût possible de suffire aux devoirs que lui imposait sa double qualité.

» Nous avons dit notre avis sur la présence du costume religieux dans l'enceinte législative; l'habit de moine nous a toujours i)aru peu en harmonie avec le tumulte des passions politiques ; c'est donc avec ))onlieur que nous voyons disparaître les insignes du dominicain, mais c'est avec un regret profond que nous voyons s'éloigner le grand orateur.

» Au point de vue personnel, la résolution du père Lacordaire est pleine de sagesse, elle honore son caractère, et il nous permettra de dire qu'elle est à nos yeux la i)reuve éclatante ({u'il n'est pour lui aucun intérêt qui domine le grand intérêt qu'il s'est donné la mission de défendre et de faire triompher.

» Ija tribune était un danger pour lui, la chaire sera toujours sa gloire. »

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