Lettre à M. Foisset, 17 septembre
4. Le 26 mai 1848. Reproduite par M. Foisset. Vie du R. P. Lacordaire. Pièces Justificatives. XXIV.
« Vous avez vu, messieurs, tout ce que j'ai fait pour donner à notre œuvre une assie(l(î définitive. Vous m'avez dit que cetlo œuvre reposait en très grande partie sur moi, que je devais en avoir la propriété unique et la direction absolue, que la division de la propriété et de la direction était une combinaison impraticable. Malgré la grandeur du fardeau, j'ai accepté et j'ai préparé un article par lequel y) me donnais au journal autant qu'il était possible de se donner; mais en même temps je traçais à grands traits l'esprit dans lequel je pensais qu'il devait être dirigé. Cet article a été lu hier matin; vous l'avez approuvé, il a été porté à l'imprimerie, tout était conclu, les choses en étaient là à midi. Voyons ce qu'elles sont devenues à neuf heures du soir.
» A neuf heures du soir, tous les membres fondateurs, sauf M. de Coux, ont déclaré mon article wsuffxsant.
» 11 est manifeste, par conséquent, d'une part, que ma direction n'est pas unanimement acceptée, et d'autre part que l'expression de mon esprit est regardée presque unanimement comme insii/fisante. Est-il possible, en présence de ce double résultat, que j'accepte la responsabilité matérielle et morale d'une œuvre qui m'échappe en deux manières? Quoi! tout pèserait sur moi et je ne serais pas directeur ! ou bien, je serais directeur, mais avec un esprit qui n'exprimerait pas suffisamment celui de tous! En me résignant à une pareille situation, je ne ferais pas seulement un sacrifice, mais un acte d'imprudence inqualifiable. D'un autre coté il est constant que les choses ne sauraient rester dans l'état où elles sont, et qu'aucun' autre arrangement n'a été reconnu praticable en dehors de la propriété unique et de la direction absolue, reposant toutes les deux sur ma tète. Il ne me reste donc qu'un parti, celui de me retirer, et je me retire, quoique avec un profond regret de me séparer d'une œuvre à laquelle j'attachais tant de prix et d'hommes auxquels je tenais par des liens d'estime et d'attachement si profond. »
C'est h la suite de cette mise en demeure que parut l'article indiqué ci-dessus *. Lacordaire resta; mais l'abbé Maret, dont l'idée démocratique était plus avancée, voulut se retirer. Il fallut que le Père le priât de n'en rien faire.
(( Je m'empresse, lui écrivit-il, do vous réitérer par écrit, le 1. Ère nouvelle, 28 mai 1848.
désir sincère que nous vous avons tous ténnoigné hier de vous voir rester parmi nous. Vous ne pouvez douter de l'estime et de l'atTection que nous vous portons lous et que je vous porte en particulier; vous ne trouverez nulle part des hommes qui aient autant de sympathie avec vous sur le fond des idjes. Si quelques nuances nous distinguent, quels sont les hommes en qui vous n'en rencontrerez pas? La décision qui a été prise ne détruit en rien la liberté réelle d'aucun de nous, dans la mesure raisonnable où doivent la conserver des chrétiens qui s'unissent pour coopérer à une bonne œuvre. Moi, pas plus que les autres, je ne puis écouter mon sens propre tout seul; il faut qu'il s'éclaire du sens des autres, fasse des sacrifices et subisse quelques modifications. C'est la condition première de toute société 1... »
II est facile de comprendre que la marche du journal devait se ressentir deces tiraillements intérieurs, etprendre une allure vague et incertaine. On s'en aperçut, sinon dans le public, au moins chez les amis de Lacordaire. Celui-ci, défendait malgré tout l'^Ve nouvelle, comme l'enfant de sa chuir:
« Il ne faut pas juger un journal sur un article, ni sur une phrase, mais sur l'ensemble. Quand on ne connaît pas les intentions qui ont dicté une page, on les imagine, et on juge d'après cette imagination. L'impartialité et l'éjuité sont tellement rares dans le monde, qu'on n'y croit pas, ou qu'on en est effarouché comme d'une faiblesse et d'une trahison. Le difficile de notre œuvre est l'application de l'esprit religieux à la politique, c'est-à-dire de l'esprit de charité et de paix à la chose qui produit les plus fortes haines et les plus terribles divisions. Quand on visite les forçats, les prisonniers, les pauvres, les malades, le christianisme va de soi; tout le monde l'entend. Mais si vous l'appliquez à la politique, à l'instant un hourra s'élève contre vous; l'impartialité devient faiblesse, la miséricorde une trahison, la douceur un désir de plaire à tout le monde. Rien n'est aisé comme le parti-pris des factions; rien n'est laborieux comme la justice envers les factions -. »
Les discussions, néanmoins, renaissaient incessantes
4. Lettre datée du 28 mai 1818, et reproduite par l'abbé Bazin, Vie de Mgr Maret, tome I, p. 245.