Lettre à M'"" du Trailly, 18 janvier
Ce qui était vrai du temps de Lacordaire, ne l'est-il plus du nôtre? N'a-t-on pas vu des journaux sérieux, bien rédigés, mais d'allures modérées cherchant à instruire plutôt qu'à plaire, passer pour ennuyeux et finir par disparaître, étouffés sous l'avalanche de feuilles plus vives, d'allures primesautlères, flattant les passions, — non point les basses, — et s'accommodant, comme l'on dit, à ce goût du jour — qui est peut-être aussi bien un besoin des esprits ?
On avertit l'archevêque de Paris que sa tentative échouerait et que « notre temps 'était trop passionné pour une expérience aussi calme et raisonnable. 11 compte beaucoup, continue Lacordaire,[sur les hommes distingués qui lui ont promis leur concours par des articles de différente nature; mais ces hommes sont tous occupés à autre chose et vous savez ce que c'est qu'une collaboration qui n'est point obligée. Il faut pour bien faire un journal trois à quatre hommes de talent, qui s'y mettent corps et âme, et qui y gagnent leur vie. La question est de savoir si l'on a ces trois ou quatre hommes. Mais enfin la tentative est utile et généreuse; on en verra le succès ^ »
Le succès ne vint pas au Moniteur catholique, et Lacordaire n'eut pas à y collaborer. Ce qui n'empêcha pas la Baronne de Prailly, son affectionnée correspondante, de le mettre en garde contre la politique. Il lui fit une réponse des plus dignes, dont la méditation profiterait à plusieurs :
« Je uo sais pourquoi vous revenez sans cesse sur celte idée que je fais de la 'politique ou qae je dois m'en garder. La vérité est que mon crime est de ne pas faire de politique, c'est-à-dire de demeurer en dehors de tous les partis, et de leur dire à tous, dans l'occasion, les grandes vérités sociales de l'Evangile. Il n'y a aucun prédicateur, voulant se tenir sur cette ligne, qui ne suscite des mauvais vouloirs, parce que rien ne déplaît plus à l'homme que l'indépendance évangélique, et que la force intérieure par où l'on résiste aux passions de son temps.