Lettre à M™* de Prailly, 18 janvier
Celui qui a été de son temps, dit Schiller, a été de tous les temps: il a fait sa besogne, il a eu sa part dans la création des choses éternelles. Que de livres, perdus aujourd'hui dans les bibliothèques, ont fait, il y a trois siècles la révolution que nous voyons de nos yeux! Nos pères nous sont inconnus à nous-mêmes, mais nous vivons par eux i ».
C'est bien à Lacordaire que nous pouvons appliquer, à la fin de cette étude oii nous avons fait défiler plus de vingt ans de sa brillante existence, c'est bien à Lacordaire que nous pouvons appliquer ces dernières paroles. La moitié de ce siècle véritablement a vécu de lui et par lui. « Il n'y a pas, disait-il après VAvenf'r, il n'y a pas assez d'humus dans les ruines, à la première génération, pour qu'il y croisse de grands arbres^... » Ils en firent la dure et cruelle expérience : on les traitait de « téméraires », de « blasphémateurs » et « presque d'hérétiques^ » lui et ses compagnons, ces grands semeurs d'idées; les germes qu'ils ont déposés semblaient devoir périr, et voici que, néanmoins, ils ont crû ; et les générations du vingtième siècle, le siècle de demain, se reposeiont à l'ombre de ses branches et se nourriront de leurs fruits.
N'hésitons pas à suivre leur exemple : traçons sans discontinuer notre sillon, chacun dans le champ qui lui est dévolu. Le sol est dur, peut-être, et les pierres le couvrent; l'homme ennemi viendra y jeter l'ivraie, et quand nous nous serons bien épuisés, quand la récoite donnera quelque espoir, d'autres moissonneront les gerbes. Ils se nourriront du fruit de nos fatigues : ils vivront de nous comme nous avons vécu de nos pères, et ils ne connaîtront même pas notre nom.
Qu'importe après tout? Ne serons-nous pas assez récompensés d'avoir travaillé pour Dieu cl la liberté.
Abbé Paul Fesch.
1. — 2 octobre 1839 — Lettres à des jeunes gens, publiées i)ar l'abbé H. Perreyre.