‹ Lacordaire journalisteChapitre 61 sur 114 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

micre clans le monde et découvrir aux hommes les sources de la justice et de la société. Pendant plusieurs siècles, son ouvrage fut d'amener les peuples à la foi, d'adoucir les mœurs des barbares qui détruisaient par la force cet empire romain que la force avait élevé, et de sauver quelques débris des connaissances humaines, qui n'avaient plus d'asile chez aucune nation : malgré ses efforts, les sciences et les lettres tombèrent dans l'oubli ; la brillante Athènes devint veuve même de sophistes; Rome était muette et comme poursuivie par le souvenir de ces épées du Nord qui avaient épuisé le sang de ses fils. Le droit public, comme science, resta donc àson point de départ pendant toute cette époque qui se prolongea jusqu'au douzième siècle avec des nuances peu marquées d'amélioration. Mais alors l'établissement des universités commença l'ère de travaux de gloire ^et d'erreur à laquelle nous appartenons. Le droit romain dont l'autorité avait été introduite dans les tribunaux à la place des lois lombardes, par Lothaire II empereur d'Allemagne, se rendit maître des écoles; celle de Bologne acquit une renommée qui donna quelque splendeur à l'Italie : mais elle ne garda pas longtemps l'illustre monopole des lois romaines, que lui envièrent bientôt les différentes académies de l'Europe. Cette étude devint générale, et on s'y livra de toutes parts avec cette bonne foi d'admiration entière et cette énergie de travail qui faisaient scruter chaque mot et chaque idée pour en sonder la profondeur. C'est à cette sphère de méditations, qui absorba faction des esprits, et dont il est facile de concevoir l'influence, qu'il faut rapporter les premières idées qui se répandirent sur cet état de nature antérieur à l'état social, dont les publicistes modernes ont si étrangement abusé. Les notions fausses que la loi romaine donne sur le droit na'urel furent commentées dans leur principe et agrandies dans leurs conséquences, sans qu'on se doutât des suites funestes que produiraient un jour ces doctrines, et sans qu'on crût offenser les lois

positives de la religion par des théories dont les résultats ne s'apercevaient point encore. On s'habitua insensiblement à séparer l'homme physique de l'homme moral; à voir dans le premier l'homme naturel, et dans le second l'être social ou factice ; on en vint à réaliser cette première hypothèse par l'hypothèse d'un état primitif qui avait précédé la création de l'état de société. On se demanda alors quels étaient les droits et les devoirs de l'homme dans cet ordre de choses, qui n'avait point laissé de traces, mais dont il était facile de se faire une idée.par l'exemple de quelques sauvages placés hors de la communication de leurs semblables. Tous les traités de droit naturel furent assis sur cette base. L'affaire du droit public était d'expliquer le passage de l'état de nature à l'état social. La réforme vint, au seizième siècle, placer dans la raison particulière l'autorité qui appartient à l'Église, et elle trouva les esprits préparés à recevoir le même principe de souveraineté individuelle dans l'ordre politique. C'était là, en effet, la conséquence nécessaire du système qui faisait de la vie civile une exception au mode naturel d'existence du genre humain, et qui plaçait ainsi dans la volonté des individus l'organisation de la société. Le peuple fut donc reconnu souverain en principe : les protestants voulurent même essayer une grande république, mais il n'était pas temps encore. Les traités sur le droit naturel et le droit public se multiplièrent en Hollande, en Allemagne, en France, en Angleterre, sous différents titres et sous différentes formes. On y apprenait que, dans l'origine, les hommes étaient tous libres et égaux, vivant des fruits de la terre qui n'appartenait alors à personne ; c'est ce qu'on appelait la communauté de hieiis primitive : quelques publicistes, tels que Puffendorf, reconnurent cependant le principe de sociabilité S mais sans savoir en tirer les hautes conséquences qu'il renferme. L'idée d'un état de nature avait tellement pénétré partout, au moyen

1. Traité des devoirs de l'homme et du citoyen, liv. II, chap. II, §7'

de l'étude du droit, que ceux mômes qui n'y ajoutaient point foi n'en parlaient qu'avec une sorte de doute respectueux. Le grand Bossuet hii-mème a dit : « Selon le droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit : tout bien est en proie à tous; et c'est de l'établissement civil seulement qu'a pu naître le droit de propriété K »

Enfin, il parut un homme qui savait pousser les conséquences d'un prince fnux jusqu'à leurs dernières limites, et qui, arrivé au bord de l'abîme, ne retournait point avec effroi sur ses pas, mais se présentait à l'erreur, le front serein et l'œil content, comme si d'avance elle lui eût donné rendez-vous. Jean-Jacques Rousseau, dans le Discours sur l'inégalité des conditions, et dans le Traité du contrat social, posa l'état de nature comme un fait démontré; et une fois qu'il se fut donné ce point d'appui, il n'eut pas de peine à ébranler le monde avec le levier de sa dialectique ; un enfant l'eût fait. L'Évangile avait dit aux hommes cette parole admirable qui contient l'ordre social tout entier : « L'homme ne vit pas seulement de pain. » Dix-huit siècles après, une voix humaine s'éleva pour faire entendre ce mot effrayant : « L'homme qui pense est un animal dépravé; n ce qui signifie : L'homme doit vivre seulement de pain. Et comme ces deux maximes sont les conséquences rigoureuses de deux systèmes opposés, comme elles sont l'expression exacte de l'homme social et de l'homme de la nature, c'est à choisir entre elles que tout se ré luit.

Le mal était fait; les philosophes et les publicistes n'avaient plus qu'à se reposer et à attendre. La Révolution arriva et les droits naturels de l'homme furent solennellement reconnus par une déclaration du pouvoir législatif, afin qu'il ne manquAt rien de tout re que les hommes peuvent faire pour rendre de fausses doctrines inviolables. Le monde connaît le reste.

i. Disc, sur riiist. iiniv. liv. I, arl. 3, \ roiios. 4.

Le dix-neuvième siècle se leva avec de grandes destinées et avec de nobles génies qui secondèrent son mouvement réparateur. On commença à comprendre et à dire que la vie n'est pas l'exercice d'un droit, mais l'accomplissement d'un devoir; que l'homme ne relève pas seulement de sa raison, et le peuple de sa force. Des écrits profonds révélèrent toute la nullité philosophique du siècle précédent, et apprirent à ne plus considérer le genre humain comme une réunion d'êtres indépendants par leur nature, qui ont déposé dans un contrat primitif les causes et les conditions de leur rapprochement volontaire, et créé par cette convention, qu'ils sont libres de détruire, la religion, la morale et la société. Il fut enseigné, avec toute la puissance de la vérité et du talent, que les hommes ont, avec l'intelligence éternelle qui les a fait participer à la vie, des rapports de dépendance et d'amour qui constituent la religion, et qu'ils sont unis à leurs semblables par des liens dont la nécessité forme la base indestructible du corps social.

Mais, quelque grands et beaux qu'aient été ces premiers efforts du dix-neuvième siècle, l'œuvre n'est pas achevé. La langue ancienne du droit public est encore consacrée dans les tribunaux, dans les écoles, dans les conférences de droit, et il est peu de livres de jurisconsultes oii cette division erronée et funeste de l'état de nature et de l'état social ne se soit glissée : d'ailleurs, une partie de la génération nouvelle est encore imbue des maximes du Contrat social; elle s'agite entre l'indifférence et le mépris pour ce qui a été, l'ennui et la haine de ce qui est, et l'amour d'un ordre de choses idéal. Un ouvrage complet sur le droit public est devenu nécessaire, et nous avons la satisfaction de savoir que notre vœu est à demi exaucé par la publication qui a été faite en Allemagne d'un vaste traité qui a pour titre : Restauration de la science politique. Il suffit de dire que l'auteur est M. de Ilaller. Peut-être n'attendrons-nous pas long-

temps pour jouir xlc ce bienfait dans toute son étendue. Ainsi, et sous d'autres rapports, le dix-neuvième siècle porte dans son sein les germes d'une restauration dont les développements s'annoncent de toutes parts, et sa corruption ressemble à ces restes d'une végétation flétrie qui couvrent des Semences fécondes. Quand la société païenne tombait en dissolution, il se trouva sous terre un peuple nouveau qui se montra pour recevoir son dernier soupir, et pour f.iire entendre des paroles de vie sur son tombeau. Aujourd'hui, c'est la société chrétienne arrivée au bord du précipice, et qui trouve en elle-même assez de force pour s'arrêter. Elle regarde cependant; elle mesure la profondeur du gouffre qui peut l'engloutir. Moment terrible et solennel! Quelle main puissante lui imprimera le mouvement rétrograde qui seul peut la sauver, puisqu'il la ramènera vers la foi, qui est tout ensemble le point de départ et le point de repos, le premier et le dernier terme de l'esprit humain.

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