CE QU'ILS SONT ET CE QUE NOUS SOMMES
(13 Novembre 1830)
Il n'y a au fond, en Europe, que cinq espèces d'hommes.
La première espèce renferme des catholiques, des gallicans, des philosophes, des athées, des gentilshommes et des rois, tous différents de mœurs et de principes, mais
toujours le clergé comme soldé ; le mode de distribution, quel qu'il fût, le mettrait en contact perpétuel avec le pouvoir; la possibilité d'une saisie générale ou partielle serait là comme un éternel épouvantait; au premier danger de la fortune publique, les rentes ecclésiastiques seraient convoitées. Ce serait la misère substituée à la misère, une servitude à une servitude. Les intentions du mémoire sont bonnes; son unique tort est de présenter aux catholiques un terme moyen qui, loin d'être une transition à un ordre nouveau, ne serait que la triste consolidation de l'ancien. »
Et après:
« Le Constitutionnel d'hier nous adresse trois questions, à propos de notre quatrième article sur la Suppression du budget du clergé: Pourquoi porter Dieu dans une hutte de planches de sapin? Pourquoi l'y porter le chapeau sur la tète? Gomment n'est-il le Dieu que de la plupart des Français, s'il est le Dieu de tous les hommes?
Réponse: Quand nous aurons rendu à l'État les églises qu'il nous prête, nous ne serons pas assez riches, de bien longtemps, pour en bâtir d'autres ; mais nous pourrons en avoir faites de planches, comme en divers lieux des États-Unis d'Amérique. Nous porterons Dieu le chapeau sur la tête, parce que (les processions étant interdites) ce sera la manière d'aller la plus naturelle et la moins capable de choquer les opinions d'autrui. Enfin notre Dieu est nécessairement le Dieu de tous les hommes ; mais il n'est légalement que le Dieu de la majorité des Français. Si nous avions employé l'une ou l'autre de ces expressions toute seule, notre raisonnement eût manqué ou de force logique ou de dignité ; de force logique, si nous n'avions parlé que du Dieu de tous les hommes, de dignité si nous n'avions parlé que du Dieu de la majorité des Français. La contradiction des termes n'est ni une épigramme ni une niaiserie ; elle est le résultat de la nécessité.
Nous répondons cela très sérieusement au Constitutionnel, et
tous d'accord en un point, dans l'amour sincère du pouvoir absolu. Ils n'aiment pas le pouvoir absolu précisément pour lui, excepté les rois pourtant, mais à cause de l'ordre; et l'ordre, si l'on peut deviner leur pensée, est quelque chose qui empêche d'avoir peur, quelque chose qui ne trouble ni la vertu, ni le vice, ni l'opprimé dans son cachot, ni l'oppresseur au fond de son palais, quelque chose qui ne fait pas de bruit. Et il faut convenir que leur idée ne manque pas absolument de justesse; car Dieu qui est l'ordre par excellence, est immobile éternellement. Ils aiment donc l'ordre ainsi conçu, et voilà pourquoi le despotisme les charme de bien bonne foi; ils préféreraient la liberté, si elle faisait moins de bruit encore. Ils l'adorent même en secret, et ils se promettent bien d'en obtenir pour eux le plus qu'ils pourront, le gentilhomme par son crédit, le philosophe par son talent, le prêtre par la foi du prince etle prince par lapuissance. Tous rêvent la liberté, tous y comptent, tous se réuniraient pour l'arracher si une portion de ce bien précieux ne leur était laissée au degré qui convient à leur esprit et à leur désir. Mais, libéraux peureux joar conscience, et égo'istes par charité, le genre humain, l'avenir et Dieu entrent pour peu de chose dans leurs méditations politiques; ils ne croient pas au genre humain, à l'avenir encore moins, et pour Dieu, son règne n'étant pas de ce monde, ils y songeront au cercueil. Nulle pensée universelle ne bat dans leur sein; nulle passion profonde ne les agite, et, sauf un sentiment de sympathie pour une maison dont les infortunes ont surpassé la gloire, il ne leur reste rien du souffle infini qui a fait l'homme. La parole, l'écriture et la presse, ces trois moyens donnés de Dieu aux intelligences pour se com-
noiis sominos peines que la couleur générale de notre article ne lui ait pas expliqué des paroles honorables, qui se réduisaient à cette idée, que la liberté effraie toujours les hommes du pouvoir, et qu'en al)andonnant l'église d'Aubusson, nous aurions lait un acte de liberté tout à fait dans notre droit et dans la dignité d'hommes dont la religion a été blessée au cœur.
muniquer la vie avec la vérité, leur semblent trois fléaux, parce qu'ils communiquent aussi l'erreur et la mort. Debout au seuil du passé, l'œil fixe sur son ombre, ils s'enfoncent en la suivant sous les noirs arceaux des âges, et après s'être arrêtés un moment à Louis XIV, ils vont de ruines en ruines jusqu'à Dieu, où ils s'arrêtent une seconde fois, pour lui reprocher de n'avoir fnit qu'un homme et qu'un point de repos dans la longue route des temps. Inénarrables esprits! Milton ne les avait pas rencontrés dans le séjour du vide, car ils n'existaient pas de son temps; la foi soutenait alors les âmes contre la terreur des révolutions, et les empêchait de descendre h la région oii il ne subsiste de doctrines que la peur. Ces hommes ainsi faits ont pourtant une action; à chaque orage qui survient, ils montrent du doigt à l'horizon le pouvoir absolu, et ils disent: voilà l'arc-en-ciel.
Une autre classe d'hommes se rit d'eux et du passé. Architectes infatigables d'un ordre nouveau, ils ont travaillé quarante ans à détruire tout ce qui était, et ils l'ont détruit. 3Iais, à genoux devant le présent qui est leur conquête, ils croient que l'univers, en changeant d'idées, est parvenu au terme de son progrès, et comme autrefois Josué, ils lui crient au nom de la victoire : Sta. Moins peureux, moins égoïstes que les premiers, l'orgueil et la lassitude leur persuadent qu'une halte dans leurs salons est tout ce que le genre humain peut désirer de mieux. Son impatience les étonne; ils sont près de l'appeler à leur tour une indéfinissable maladie, et pourtant ils ne peuvent dire qu'une chose aux générations avides de progrès, c'est qu'ils ont fait le présent et qu'après tout il faut bien s'arrêter une fois. Parti inconséquent, plus faible encore que l'autre ! Car, après avoir ôté au monde son repos, on ne le jette pas ainsi sous une tente dressée de main d'homme; on ne lui donne pas à son gré ses opinions pour lois, ses lares domestiques pour dieux.
Les générations ne s'y trompent pas. Elles refusent le
repos de la main de leurs pères, et, passant d'avance sur leurs tombeaux, elles se précipitent avec joie vers une vie inconnue. Elles ne savent pas oii elles vont: qu'importe? Elles y vont gaiement, parce qu'il faut qu'elles aillent, parce que l'homme seul est devant eux pour les arrêter, fantôme impuissant qui recule toujours et qui les amuse par sa peur. Chaque jour elles font un siècle en le poussant; elles ont hâte de voir le bout. Cependant les absolutistes regardent leur aventureuse tentative avec un sourire; ils croient posséder le secret du destin, et le pouvoir absolu leur apparaît à l'extrémité de la carrière, levant sa tète immobile et glacée.
Il n'est pas besoin d'une âme bien supérieure pour se laisser prendre de tristesse à la vue d'un spectacle si plein de misères, ni pour comprendre le vice radical des opinions qui partagent ces trois genres d'hommes. Tous trois sont également ennemis de la liberté, et ne diffèrent entre eux que dans la manière d'enchaîner le monde. Ceux du passé adorent un homme et lui disent : Règne et finisen avec la pensée d'autrui, car autant la nôtre que la leur. Ceux du progrès adorent une pensée qui n'existe pas encore et lui disent : Règne et finis-en avec tout, car tout nous importune.
Tous trois sont également ennemis de Dieu : ceux du passé en l'asservissantà un homme qu'ils appellent prince; ceux du présent en l'asservissant à des volontés humaines qu'ils appellent lois; ceux du progrès en l'asservissant à tout ce qui est possible.
Mais Dieu et la liberté ne meurent jamais dans le monde, sans y créer des hommes d'un genre nouveau dont l'enthousiasme lutte contre la bassesse universelle. Ainsi, quand la religion et la liberté périssaient ensemble à Rome, il s'y trouva des âmes qui désespérèrent de Dieu et de la république, mais qui ne désespérèrent pas d'ellesmêmes. Abandonnées du ciel, qui n'était plus qu'une énigme, et de la terre où régnait César, elles résolurent
LACORDAIRE JOURNALISTE ITjÔ
de vivre ou de mourir avec une fermeté qui accusût le destin. Nous t'avons cherché longtemps, dirent-elles à Dieu, mais tu t'es séparé de nous, tu n'as pas daigné révéler aux hommes le secret de ton nom; l'heure est venue de nous passer de toi et de faire à ton silence un dernier reproche, à force de vertus. Nous avons combattu longtemps pour ta défense, dirent-elles à la république, mais tu as préféré des mœurs d'esclaves à celles de tes pères, tu ne peux ressusciter par l'épée; l'heure est venue de nous passer de toi et d'être libres sur tes débris. Ainsi naquirent les Stoïciens par une admirable lassitude de Dieu qui ne parlait pas, des hommes qui se disputaient, entre le despotisme et l'anarchie, un vil pouvoir.
Or, la même misère qui les a produits autrefois a créé aujourd'hui les libéraux de Saint-Simon. Comme les Stoï ciens, ceux-ci ont désespéré de Dieu et de la république ils ont fait un schisme avec tout ce qui a été, tout ce qu est, tout ce que le dix-neuvième siècle espère ; ils ont corn pris que cette triple cause était perdue, et, laissant la foule s'enivrer des mensonges d'une société finie, ils se sont réfugiés dans leur cœur pour y chercher quelque chose qui fût puissance et vérité. Mais, au lieu que les Stoïciens ne crurent pas possible un Dieu nouveau, ni une société nouvelle, les libéraux de Saint-Simon, éclairés par le miracle du christianisme, ont conçu le dessein de retremper le monde en refaisant Dieu. C'est-à-dire, qu'ils ont compris juste ce qui manque à la société moderne pour être une société, la foi. Curieux événement sans doute ! Pendant qu'on sonne partout les funérailles de Dieu, voici de nos contemporains, de jeunes gens comme nous, dont l'incrédulité mal à l'aise soupire après la foi jusqu'à s'en faire une, jusqu'à se soumettre à une hiérarchie religieuse et à prêcher des dogmes au peuple.
Toutefois ils ne travaillent pas pour eux. Ils séduiront peut-être beaucoup d'âmes, car, des temps approchent où quiconque parlera de Dieu aux hommes, les fera pieu-
rer, tant le cœur humain sera las des hommes. Mais un obstacle, plus invincible encore dans les temps éclairés qu'aux époques d'ignorance, empêchera toujours la pro- Dacation d'une foi fondée sur le seul raisonnement. Le libéralisme de Saint-Simon, n'est trop visiblement qu'une philosophie, qu'une politique recouverte de prétentions religieuses qui ne subsisteront pas devant l'examen, et qui prouvent seulement la nécessité de la foi, semblable à ces astres longtemps l'effroi du monde, dont la lumière errante laisse entrevoir celle de l'étoile immobile.
Il est une cinquième espèce d'hommes qui recueillera l'héritage de tous, hommes nouveaux et anciens à la fois, qui au delà des opinions éphémères découvre les croyances immuables du genre humain ; au delà du règne et de l'asservissement successifs de la pensée deç partis, le règne unique d'une pensée commune à tous; au delà du peuple, Dieu, et non LouisXlV; le Dieu des chrétiens, celui qu'on cessera de haïr quand on connaîtra son histoire, quand on saura combien il fut libéral, ami du progrès, bon pour les peuples qui lui furent soumis. Les rois jaloux ont conspiré cinq cents ans contre ses bienfaits ; ils l'ont dénoncé comme séditieux aux électeurs d'empire, aux communes, aux barons, aux parlements, à toute la terre ; et que faisait-il ce Dieu ? Il protégeait la liberté de l'Europe contre le pouvoir des rois, les franchises de la pensée humaine contre les courtisans et les gens de guerre, la sainteté du mariage et de la famille contre les adultères des Louis XIV du moyen-âge, les royaumes chrétiens contre les Guillaume de Nassau, les Belgiques et les Irlandes passées contre les Hollandes et les Grandes- Bretagnes d'autrefois; il faisait cela. Les rois ne l'ont pas trouvé bon; ils ont asservi le Père commun de la liberté européenne ; ils ont persuadé aux peuples que Dieu était l'ennemi de leur repos, et des évêques ont fini par le croire. Dieu s'est tu; sûr de sa vengeance, il a laissé faire les rois. Les rois ont fait ; on sonl-ils ?
Voilà le Dieu qui nous apparaît à nous comme le libérateur du monde, celui que les nations cherchent sans le savoir, celui qu'elles pleurent et qu'elles attendent entre les misères de despotisme et les misères de l'anarchie, celui qui sera la liberté et le frein de la liberté. Catholiques dispersés et souffrants! catholiques des Etats-Unis, de l'Irlande, de la Belgique, de la France ! catholiques de 1783 à 1830, qui avez deviné votre Dieu, qui n'avez pas désespéré de lui, courage ! votre histoire est déjà grande ! elle le devient tous les jours, courage ! car voilà ce qu'ils sont et ce que nous sommes.