Affaire de V Avenir, 31 janvier
LACORDAIRK .IOTHNâLISTE 17
pie avec ces grandes destinées, et je rencontrai sur le seuil les j(3is et la servitude. Les lois ne me permettaient pas d'enseip:ner la jeunesse de France sous un roi très chrétien ; ci si j'eusse voulu, comme mes pères, m'enfoncer dans les solitudes pour V biitir un lieu de i)rière et d'un peu de paix, on eût trouvé d'autres lois pour m'en bannir. Tous les cITorts du pouvoir tendaient à mettre dans ses mains la direction suprême de l'intelligence humaine, sauf à laisser tomber sur l'Eglise catholique suppliante et servile quelque concession de la piété royale à la première majesté.
C'était là, c'était au règne absolu de cinq à six hommes sur tous les liomm.cs et sur Dieu qu'aboutissait ce système, et je lui vouai un combat d'autant plus implacable que tous les souvenirs de ma jeunesse conspiraient contre lui.
Mais que faire? j'élais seul. Quand on est seul dans le monde, il faut se cacher et attendre; je me cachai et j'attendis. Trois ans se passèrent ; c'est peu de chose dans la vie d'un homme, et beaucoup dans la jeunesse, naturellement vive et incapable de porter longtemps \m fardeau. Je me lassai de cette vi(^ et je regardai au loin pour voir s'il n'était pas sur la terre quelque lieu où un prèlre pût vivre libre. (Jui n'a tourné les yeux dans ces moments où la patrie fatigue, vers la républi([ue de Washington? Qui no s'est assis, dans la pensée, à l'ombre des forêts et des lacs de l'Amérique ? J'y jetai mes regards, las du spectacle qu'ils rencontraient en France, et je résolus d'aller leur demander une hospitalité qu'ils n'ont jamais refusée ni au prêtre ni au voyageur ^..
De fait, au commencement de d830, sa décision était prise; il devait partir en Amérique avec Mgr Dubois, évêque de New-York. Il en avait parlé avec Lamennais, obtenu le consentement de sa mère et, le 19 juillet, il écrivait h M. Foisset : « Nous partirons, plusieurs amis enseuible, dans le printemps prochain. »
Il en était ]k de ses projets, quand Dieu vint suivant sa parole lui manifester sa volonté par le « cours imprévu des événements ».
Onze jours, en effet, après sa lettre à M. F^oisset, la Révolution éclatait, jetant l)as le trône de Charles X. La-
1. Plaidoirie de Lacordairo devant le jury. Sermoiis et discours, III, p. 3G.
cordaire, néanmoins, n'avait pas changé sa résolution et il se trouvait en Bourgogne, faisant ses adieux à sa famille, quand il reçut un mot de l'abbé Gerbet, lui annonçant que M. de Lamennais « préparait les bases d'un journal destiné à réclamer pour l'Église sa part dans les libertés désormais acquises au pays ^ » et qu'on lui demandait sa collaboration.
a Cette nouvelle, dit Lacordairc, me' causa une joie sensible, et comme une sorte d'enivrement ^ » Du coup il ne songe plus à s'expatrier. A quoi bon?
On lui demande d'aider à ôter l'Église de F^ranco « de l'état d'ongrènemcnt, pour la mettre à l'état d'indépendance absolue ». 11 en est. n
On lui demande de le tenter par le moyen du journal : il en est encore.
Le journal n'est plus une « affaire inique », car aujourd'hui « il ne s'agit pas d'une œuvre purement humaine et patriotique, mais d'une œuvre religieuse ^ » et, prêtre, il ne peut y rester étranger.
Il ne craint pas d'épuiser le talent que la Providence lui a départi : il a travaillé, il est prêt. Suivant sa pittoresque expression, il a allumé son feu, il peut disperser sa braise chez ses voisins.
Ce ne sont pas des « opinions » qu'il va répandre, mais bien la vérité « perpétuelle et éternelle », et il le fera en s'y donnant « depuis les pieds jusqu'à la tête ».
Il sera journaliste, et il défendra — avec quelle fougue, on le verra plus loin — ces deux grandes causes dont l'A ye/»V porte les noms en exergue : Dieu et la liberté; il sera journaliste, et ce faisant, il croira bien rester prêtre et donner « à sa carrière sacerdotale son libre développement ».