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RÉPONSE A LA « QUOTIDIENNE » SUR LA SUPPRESSION DU BUDGET DU CLERGÉ

(15 Novembre 1830)

Le clergé doit-il renoncer à sa dotation? Le peut-il?

La Quotidienne a répondu : Il ne le doit pas, il ne le peut pas.

V Avenir répond : Il le peut et il le doit.

Il le peut, quoiqu'il ne soit pas propriétaire- absolu de sa dotation, quoiqu'il soit comptable envers ses successeurs de ce débris de leur patrimoine. Car, il est une chose plus précieuse encore dont il est comptable envers eux, un dépôt plus ancien dont il est écrit, qu'on vendra tout pour l'acheter. Le patrimoine est saint, je l'avoue; mais la foi l'est aussi peut-être, et je ne comprends pas bien qui touchera notre créance immortelle sur le Trésor, après que nous l'aurons conservée au prix du saint de nos descendants. Le clergé, dit-on, est un être moral quj ne meurt point; on se trompe; il est mort en Afrique, en Asie, en Grèce, dans la moitié du monde, Il peut mourir

en France, et que lui serviront dans un cercueil des droits inaliénables sur l'État? L'or n'est pas comme les ossements des prophètes, il n'arrache pas les morts de leur tombeau.

Je replace donc la question dans son vrai point de vue, qui est celui-ci : Le clergé peut-il renoncer à sa dotation pour sauver la foi ?

Il le peut.

Nos ancêtres ont fait à l'Église des dons qui n'avaient qu'un but, la perpétuité glorieuse du nom chrétien, et tout mutilés que leurs bienfaits nous soient venus, leur but primitif n'est pas changé. La conservation de la foi est la condition sacrée de la jouissance ; l'avantage de l'Église est la mesure canonique de ce qu'elle peut à leur égard, c'est-à-dire, qu'elle peut tout. Quand Pie VII, d'éternelle mémoire, consacra la spoliation de nos biens de France, en échange d'une modique indemnité, il n'attendit pas la procuration de l'avenir, il la trouva toute faite sur la tombe de nos pères. Il ne fit pas dépendre la validité du concordat de la ratification de la postérité, mais ayant à l'esprit ceux qui n'étaient plus, à cause de ceux qui devaient être, il déclara souverainement son irrévocable volonté.

Le clergé peut aujourd'hui renoncer à sa dotation s'il le doit.

Il le doit.

Nous avons essayé d'en donner quelques preuves, et nous n'avons pas pris pour base de nosraisonnemants une expression impropre; nous avons reconnu que le clergé ne recevait pas de salaire légal. Mais l'empire a fait un salaire de son indemnité; la restauration en a fait un salaire ; la révolution de 1830 en fait un salaire ; tous y ont trouvé un moyen d'oppression. L'histoire de l'Assemblée constituante, les discours de Maury et de Mirabeau, tous les concordats possibles ne changent rien à cette situation; la vo'là comme elle est.

Maintenant, catholiques asservis, nous voulons être libres, et nous cherchons ce qui nous empêche de l'être. Nous avons un jour enfin soupçonné que nous étions des hommes ; nous nous sommes comptés en présence de Dieu et des lois, et, regardant nos oppresseurs en face, nous avons admiré d'où pouvait venir tant de hardiesse à des gens qui ont plus peur de mourir que nous. Évidemment une force nous manque : laquelle? Ce n'est pas celle du nombre, nous avons la majorité. Ce n'est pas celle des lois, elles sont pour nous comme pour eux. Ce n'est pas celle que nous donne la foi, nous seuls croyons encore à quelque chose. Et pourtant une force nous manque : laquelle ? La force morale, la force qui vient du cœur. Comment l'aurions-nous? Nous sommes payés par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, et qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs sans doute, et c'est le pire, qu'étant nos débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône et une aumône absurde. Leur traitement en devient si injurieux, que des hommes qui le souffrent doivent nécessairement tomber au-dessous du mépris. Figurez-vous un débiteur qui, rencontrant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de monnaie, en lui disant : « Travaille, fainéant, travaille. » Voilà comme nous traitent nos ennemis, et il y a aujourd'hui trente ans que nous nous baissons pour ramasser.

On demande après cela quel rapport existe entre notre servitude et notre dotation. Et moi je demande comment on a le courage de couvrir nos injures de noms magnifiques et d'appeler ensuite nos gémissements des idées d'apparat? Le rapport qui existe entre notre servitude et notre dotation, c'est que notre dotation nous ôte toute dignité, tout honneur, toute force morale, c'est qu'elle nous fait des cœurs d'esclaves. Plût à Dieu que le clergé fût salarié, c'est-à-dire, qu'il reçût de la nation une ré-

compense honorable, en échange de services estimés nécessaires ! Mais, malheureux qu'il est, le salaire est un nom qui ne convient pas même aux deniers honteux qu'on lui accorde. L'aumône n'estpas non plus leur nom; car il y a de la bienveillance et de la compassion dans l'aumône, il n'y en a point dans la main qui nous nourrit. Un jour viendra qu'un prêtre se présentant au Trésor, le dernier employé lui fera baisser les yeux, et j'ose dire que la chose arrive déjà.

Mais que feront nos ennemis quand nous ne serons plus à leur solde? Je l'ignore. N'inventeront-ils pas de nouveaux prétextes pour nous asservir? Je l'ignore. La liberté ne se conquiert pas en s'informant d'avance des moyens qu'on emploiera pour nous la ravir. Quand on veut être libre, on se lève un jour, on y réfléchit un quart d'heure, on se met à genoux en présence de Dieu qui créa l'homme libre, puis on s'en va tout droit devant soi, mangeant son pain comme la Providence l'envoie. Ni les princes, ni les lois ne donnent la liberté, et vous en avez bien la preuve, catholiques, vous qui vivez sous la même Charte, sous le même Roi que tous les Français. Vous êtes seuls opprimés, vous l'êtes par la même législation qui laisse à vos concitoyens une indépendance dont aucun peuple n'avait encore joui. Qu'est-ce donc qui donne la liberté ? Je vous le dis, ni les princes, ni les lois : la liberté ne se donne pas, elle se prend. Et si vous l'avez perdue, si vous en avez manqué sous les rois qui se disaient vos amis, n'en cherchez qu'une cause ; vous l'attendiez aux portes de leurs palais. Gela suffit, la liberté ne descend jamais l'escalier des rois.

ItdL liberté se prend ; mais pour la prendre, il faut être homme.

Or, le clergé n'est pas homme, parce qu'il est payé par ceux qui le bafouent.

Une autre force nous manque encore, la force d'union, Le budget sépare absolument la cause du clergé de la

cause du peuple. Un prêtre payé par l'Etat est un fonctionnaire isolé, dont les intérêts n'ont rien de commun avec les intérêts de sa paroisse. On le chasse, il en vient un nouveau, qu'importe? Il est suivi de regrets qui n'ont rien de la puissance que donne aux choses et aux hommes l'esprit de communauté. Entre un prêtre salarié par le fisc et un prêtre vivant de la charité des fidèles, il existe la même différence qu'entre un maire nommé par l'État et un maire choisi par ses concitoyens. Qu'on destitue le premier, nul ne s'en soucie; qu'on touche au second, la commune sera soulevée. Il est donc facile aujourd'hui d'opprimer trente mille prêtres catholiques disséminés sur un vaste territoire, et ne tenant à rien parmi les peuples.

Mais qu'ils renoncent aux chaînes de l'Etat pour contracter des liens d'amour avec leurs concitoyens, et, mêlés bientôt à la population, ils seront une de ses libertés, ils recouvreront la force physique avec la force morale.

On ne répond point à cela en demandant comment le clergé pourra vivre. C'est une autre question ; ce n'est plus celle de la liberté, mais celle de la faim. Une chose est constante : tant que l'État paiera l'Eglise, il l'opprimera.

Maintenant comment l'Église vivra-t-elle sans sa dotation?

Et quand je l'ignorerais, j'ignore bien davantage comment elle vivra sans sa liberté. Nul aujourd'hui n'est protégé par le pouvoir, nul ne peut l'être; la liberté est la seule gardienne de la cité. Malheur à qui n'est pas libre dans un pays où la liberté est la seule chose respectée ! S'il est nécessaire que l'Église recouvre son indépendance et si elle ne peut la recouvrer qu'en abandonnant les restes de son patrimoine, peu importe que je ne sache pas comment elle vivra; Dieu le sait pour moi, Dieu a prévu le sacrifice; il a posé ensemble les besoins et la charité ; ni nous, ni les oiseaux du ciel ne trouveront sa providence

en défaut. L'ouvrier aura sa nourriture car elle lui fut promise. Un cheveu ne tombera pas de nos têtes, car ils sont comptés. Quelques âmes souffriront peut-être d'une organisation nouvelle, moins favorable aux désirs de leur piété. Que si elles nous en demandent compte, nous leur répondrons ceci : Nous avons fait avec un grand amour pour vous une chose difficile et qui a coûté des larmes. Le Christ périssait àcause^de la servitude des siens, il a fallu le sauver. Priez et souffrez sans nous maudire. Nous avons demandé à Dieu, en commençant, qu'il nous envoyât la plus grande part de peines et de privations.

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