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UN TOMBEAU DE JUILLET

(22 Novembre 1830)

Voici une victime des trois grandes journées qui vient réclamer quelques fleurs de la piété nationale. C'est la religion de Louis XIV et de Bossuet, tuée, le 28 juillet dernier, à la cent quarante-huitième année de son âge, après une vie dont les infortunes ont été plus longues que les années.

Elle naquit à Paris, le 19 mars 1682. Bossuet la porta dans son berceau à Louis XIV, qui la trouva bien et qui le dit à madame de Maintenon; madame de Maintenon fut de son avis. C'était naître sous d'heureux auspices, et le sourire du plus grand roi d'Europe valait bien le souffle du Saint-Esprit. Tout le monde le crut, excepté le pape, vieillard opiniâtre, qui s'imaginait qu'une religion ne pouvait pas venir au monde sans qu'il en sût quelque chose, prétention tout à fait déraisonnable dans le siècle de Corneille et de Racine. Le pape consulta son Bellarmin, autre espèce d'homme qui faisait des livres oii il n'y

avait guère que ce que pensent les papes, de sorte que le pape y vit clairement qu'il était impossible qu'une religion fût née à Paris, le 19 mars 1682. Le pape ferma le livre et lit un décret par lequel il cassait la religion de Louis XIV et de Bossuet; une grosse querelle s'ensuivit. Mais l'enfant croissait toujours, protégée par des procureurs généraux et caressée en secret par des évêques. La Sorbonne venait de temps en temps lui apporter des bonbons et lui disait : « Mademoiselle, ayez confiance, vous n'êtes pas si jeune qu'on le prétend et, dans quelques jours, vous aurez dix-sept siècles bien comptés. » Un pauvre archevêque seulement, qu'on appelait Fénelon et qui était un bel esprit chimérique, fort mal en cour, ne lui adressait jamais de paroles flatteuses. 11 mourut, Louis XIV mourut, Bossuet était mort et M. Golbert aussi. M. Colbert, ministre, secrétaire d'État au département des finances, était, au fond, le vrai père de l'orpheline, et l'évêque de Meaux en convenait de bon cœur. Ils moururent donc tous.

Or, ils laissèrent vivante une hérésie qui désolait la religion de Louis XIV et de Bossuet, et, comme celle-ci ne pouvait en venir à bout toute seule, elle eut recours à ce pape si peu honnête, qui l'avait déjà cassée deux ou trois fois. Le pape fit de son mieux. Malheureusement, les procureurs généraux qui s*étaient constitués les tuteurs officieux de la religion de Louis XIV et de Bossuet trouvèrent mauvais que le pape se mêlât si fort des affaires de leur pupille. Ils dressèrent des réquisitoires; le pape envoya des bulles; l'hérésie fit des miracles; la fille de Colbert signa des billets de confession ; le Régent se prit c\ rire, et toute l'Europe après lui.

Des philosophes survinrent, gens qui lisaient l'histoire tant bien que mal, et qui ne pouvaient s'empêcher d'y voir que, depuis onze cents ans, le pape s'immisçait dans les querelles des peuples avec les rois. La chose leur parut étrange, et, avisant que la religion de Louis XIV était

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unie au pape pour brûler Cornélius Jansénius, mort de la peste en i638, ils composèrent contre elle une légende infinie de rois détrônés, d'excommunications majeures et mineures, de guerres civiles et de tout ce qui s'ensuit de là. La légende commençait à Zacharie I et finissait à Sixte-Quint; l'un avait fait roi Pépin le Bref, l'autre avait déclaré Henri de Bourbon déchu du trône, apparemment pour que la fin ne ressemblât pas au commencement. C'était un rude coup pour une Église bercée, à sa naissance, sur les genoux d'un monarque absolu. Toutefois, elle ne se troubla pas; elle répondit avec modestie que ce n'était pas elle qui avait fait cela, mais une certaine Eglise romaine qu'elle n'approuvait pas en tout, et qu'on pouvait voir la chose bien expliquée dans Fleury. Les philosophes se moquèrent de la réponse, car ils avaient le malheur d'avoir beaucoup d'esprit, et ils firent un tel bruit de leur légende, que la religion de Louis XIV et de Bossuet, harcelée par leurs cris, par l'ombre de Jansénius et par les huissiers des parlements, ne sut plus à quel saint se vouer.

Une révolution arrive tout juste pour la tirer d'embarras en la jetant sur l'échafaud, et là, comme elle était fille de Bossuet, elle poussa un cri si éloquent que toute la terre en fut étonnée, et connut qu'elle ne devait pas mourir.

Devenue pauvre et malheureuse, elle fut rencontrée sur les chemins de l'Europe par un soldat qui voulait être roi, et qui croyait que Dieu pourrait lui faire une généalogie. xMais il voulut être roi absolu et dire à son tour : Le trône, c'est moi. La religion de Louis XIV et de Bossuet lui parut admirable pour arriver à son but, et il ne prit pas de repos qu'il n'eût autour de lui des cardinaux et des évêques assis sur ses aigles; et, plus heureux encore que le grand ro-i, il eut le bonheur de leur faire à tous l'aumône. Un jour, le pape lui déplut, et il lui oÛ'rit six millions de rentes pour vivre : c'était sa manière. Le

pape eut l'impertinence de les refuser, aimant mieux être libre dans une prison qu'esclave dans un palais impérial. La religion de Louis XIV et de Bossuet vit de ses yeux les fers de son pontife et reçut sa solde de la même main qui le tenait prisonnier, tant elle était respectée du despote 1

Elle supportait son sort en caressant quelquefois les aigles, lorsqu'on vint lui dire que ses anciens maîtres étaient de retour; elle en pleura de joie, elle fit alliance avec eux, elle les reçut à Notre-Dame comme Dieu luimême. Prières, Te Deiim, mandements, cantiques spirituels, elle ne savait comment leur témoigner son enthousiasme : elle allait être si libre, mais si libre I Elle le fut bien vite. Messieurs les minisires du roi lui ordonnèrent tout d'abord d'enseigner ses j ropres maximes ; et qu'y at-il de plus doux que d'être contraint d'enseigner ses propres maximes ! Elle avait droit à une certaine indemnité dont on lui avait fait injustement un salaire quotidien; on en fit toujours un salaire, mais on l'augmenta de quelques millions au nom du trône et de l'autel. Elle ne pouvait enseigner le grec et le latin à un seul Français; elle ne le put davantage, si ce n'est dans des séminaires, qu'on appela petits, pour ne pas effrayer, et qui devinrent si grands qu'on fut obligé de réduire à vingt mille le nombre de ceux qui les fréquentaient, en leur enjoignant de porter la soutane. Elle n'avait pas de ministre secrétaire d'Etat pour la défendre quand on l'attaquait; on lui en donna un, et ce fut une si belle institution que ce ministre, chargé de sa tutelle, pourra quelqu'un de ces jours être un bon, un saint musulman, un homme qui, avant de se mettre à table, s'écriera gravement : Dieu est Dieu!

A tant de puissance et de gloire se mêlaient bien quelques peines. La monarchie n'était plus comme aux jours de Versailles; des hommes allaient, répétant par le monde que la religion de Louis XIV et de Bossuet était l'apôtre de la servitude, la complice des rois contre les peuples,

le piédestal des trônes vermoulus. La pauvre fille ouvrait de grandes oreilles en entendant cela; car c'était précisément le contraire delà légende que le xviii« siècle avait composée pour l'accuser d'une sédition de onze cents ans. Mais ce qui l'étonnait bien davantage, c'est que les mêmes hommes qui lui imputaient tant de servilité louaient à outrance ses maximes et ne voulaient pas qu'on y changeât une syllabe. Pourtant, disait en soi-même la religion de Louis XIV et de Bossuet, si mes maximes sont bonnes, ma conduite doit être servile; et si ma conduite ne doit pas être servile, mes maximes ne seront pas bonnes. Comme elle raisonnait ainsi, un homme vint, qui lui dit : Vos maximes ne sont pas bonnes, et votre conduite non plus; l'une et l'autre sont serviles et l'une et l'autre ont tort. L'homme qui disait cela prouva ce qu'il disait avec tant de force, que le ministre secrétaire d'Etat chargé de défendre la religion de Louis XIV et de Bossuet, se leva de son fauteuil tout épouvanté; il évoqua trois fois l'ombre de Bossuet, et, comme il se faisait attendre, il appela le procureur du roi, qui vint aussitôt. Le procureur du roi prit les ordres de son Excellence et* prouva au novateur, par un jugement du tribunal de police correctionnelle, qu'il se trompait évidemment.

A quoi tiennent les destinées! Depuis ce jour, la religion de Louis XIV et de Bossuet tomba de chute en chute et de ministre en ministre dans un grabat. Elle y était à l'agonie le 28 juillet, le coude appuyé sur son oreiller, la tête immobile dans le creux de sa main; un discours de Fleury était sur sa table à demi fermé ; elle ne lisait pas, elle ne parlait pas, elle ne priait pas; elle était étonnée de mourir. Il y avait autour d'elle cinq ligures qui étaient debout et qui la regardaient ; l'une portait trois couronnes sur sa tête et deux clefs à la main : l'autre se reposait sur une épée où le nom de Washington était écrit; la troisième tenait une pétition au Parlement d'Angleterre, et les deux autres se serraient la main, échangeant avec

un sourire les insignes brisés de deux maisons royales. Au premier coup de canon qui fut tiré, la religion de Louis XIV et de Bossuet remua les lèvres pour murmurer, (( 11 n'y a plus qu'un miracle... » et elle mourut. Les cinq figures s'mclinèrent avec une majesté incroyable, et les échos de mille mondes répétèrent : Dieu et la liberté !

Or, ayons pitié de la défunte, car elle ne fut pas méchante; son premier tort avait été de croire qu'elle en savait plus long que l'Eglise romaine. Il faut espérer qu'elle s'en est repentie à l'heure de la mort, et la laisser en paix maintenant qu'elle est ce quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue^ comme parle Bossuet. On se propose de lui élever un monument avec celte inscription : « La puissance et le génie n'ont pu me rendre immortelle sans la liberté. »

Le monument sera placé dans le plus grand salon du ministre de l'instruction publique et des cultes, à moins qu'on ne préfère la chambre oii le conseil d'État délibère sur les bulles de Rome et maintient avec une vigueur héroïque les usages et libertés de l'Église gallicane.

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