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AUX ÉVÊQUES DE FRANCE

(25 Novembre 1830)

Le gouvernement se déclare : il vient d'apprendre aux catholiques le sort qu'il vous destine; il vient de tenter votre patience, pour savoir jusqu'à quel point il se permettra d'être hardi dans l'outrage et dans la destruction. Ne croyez pas qu'il s'arrête. La religion catholique n'est plus la sienne, et ni la loi, ni l'opinion publique ne vous seront un rempart contre lui. La nomination de vos col-

lègues dans l'épiscopat est désormais dénuée de toute garantie législative et morale, désormais livrée comme une proie aux ministères rapides qui vont se succéder et saisir, en passant, l'occasion d'emporter votre hiérarchie avec la leur. Vous voilà tombés dans une position pire que les évéques grecs, à la prise de Gonstantinople. Peu importait à Mahomet de leur donner des collègues qui fussent selon leur vœu, et de laisser tomber sur eux, du haut de la victoire, cette marque de miséricorde digne d'un musulman qui croyait en son dieu, et qui ne se déliait pas de l'ascendant de sa loi. Mais vos ennemis ne sont pas vos vainqueurs, vos ennemis ne croient pas, vos ennemis ne peuvent vous persécuter : que leur reste-t-il ? La ruse, la dévastation progressive de l'épiscopat et de l'enseignement, l'oppression du clergé français du second ordre par un clergé supérieur de leur choix. L'œuvre est commencée; quelque précaution que l'on ait prise, le voile est déchiré, et vos yeux peuvent découvrir, à travers les années et les événements, l'autel du Seigneur tels qu'ils le feront.

Évêques de France ! nos frères dans le même sacerdoce, nos pères à cause de votre prééminence apostolique et de votre immortelle affection pour nous, souffrez que vos enfants vous parlent, qu'ils vous conjurent de pourvoir à votre honneur et à notre salut commun. Si nous vous avons déplu, que votre mémoire oublie des chagrins qu'il ne fut jamais dans notre cœur de vous donner. Si quelques-unes de nos opinions politiques vous semblent mal justifiées, repoussez-les, sans les confondre avec les intérêts sacrés et certains de l'Église catholique. Ayez pitié de vous et de nous; qu'il ne soit pas dit que nos supplications vous ont paru plus importunes que l'oppression de nos ennemis, et daignez être sensibles à des malheurs qui étaient encore supportables, parce qu'ils n'atteignaient que le présent, mais qui sont devenus sans bornes, depuis que la hiérarchie, compromise dans sa source, menace de

porter aux siècles futurs un héritage incalculable de maux.

Tant que les chefs de la religion sont des hommes de son choix, elle n'a rien à craindre; ni la persécution, ni la,faim ne la tueront. Ni la persécution, ni la faim n'ont fait périr les Églises d'Orient, d'Allemagne et d'Angleterre; elles ont péri par l'intervention corruptrice du pouvoir dans la formation de l'épiscopat, soit que les évêques eussent vendu de plein gré leur indépendance, soit qu'ils n'eussent pas su jusqu*où des hommes libres et croyants pouvaient porter la résistance à de sacrilèges volontés. Votre tour est venu maintenant, reliques sacrées de nos évêques^ votre tour est venu de souffrir cette attaque sourde de l'autorité. Ils ont parcouru de l'œil vos tètes blanchies dans les misères précédentes; ils ont compté vos années et ils se sont réjouis : car, le temps de l'homme est court. A mesure que vous vous éteindrez, ils placeront sur vos sièges des prêtres honorés de leur confiance, dont la présence décimera vos rangs sans détruire encore l'unité. Un reste de pudeur s'effacera plus tard de leurs actes; l'ambition conclura sous terre des marchés horribles, et le dernier de vous mourant pourra descendre sous le maître autel de sa cathédrale avec la conviction que ses funérailles seront celles de toute l'Église de France.

Quel sera en effet pour nous la garantie de leur choix? Depuis que la religion catholique n'est plus la religion de la patrie, les ministres de l'État sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie? Ils sont laïcs, ils peuvent être protestants, juifs, athées : est-ce leur conscience qui sera notre garantie ? Ils sont choisis dans les rangs d'une société imbue d'un préjugé opiniâtre contre nous ; est-ce leur préjugé qui sera notre garantie? Ils régnent enfin depuis quatre mois ; est-ce leur passé qui sera notre garantie? Ils n'ont ouvert la bouche que pour

nous menacer; ils n'ont étendu la main que pour abattre nos croix; ils n'ont signé d'ordonnances ecclésiastiques que pour sanctionner les actes arbitraires dont nous étions victimes; ils ont laissé debout les agents qui violaient nos sanctuaires, qui y faisaient pourrir des morts devant Dieu; ils ont soufTert qu'on fit de notre habit, sur tous les théâtres, le vêtement de l'infamie, tandis que leurs lieutenants-généraux nous ordonnaient de le porter, sous peine d'être arrêtés comme des vagabonds sortis de leur bagne; ils ne nous ont pas protégés une seule fois sur un seul point de la France; ils nous ont offerts en holocauste prématuré à toutes les passions : voilà les motifs de sécurité qu'ils nous présentent! voilà les hommes de qui vous consentiriez à recevoir vos collègues dans la charge de premiers pasteurs !

L'épiscopat qui sortira d'eux est un épiscopat jugé. Qu'il le veuille ou non, il sera traître à la religion, il sera parricide. Jouet nécessaire des mille changements qui transportent le pouvoir de main en mai:i, il marquera dans nos rangs toutes les nuances ministérielles etanti-catholiques que les majorités vont adorer tour à tour comme leur ouvrage. D'accord en un seul point, les évêques nouveaux plieront leur clergé à une soumission tremblante devant les caprices les plus insensés d'un ministre ou d'un préfet ; et, dans cette Babel, la langue de la servilité est la seule qui ne variera pas. Les âmes basses ne manquent] jamais à ceux qui les cherchent ; ils en trouveront, ils en formeront... Après nous avoir déshonorés dans l'esprit] des peuples, ils nous livreront un jour faibles et divisés, entre les mains du pouvoir, qui regardera comme unej grâce de nous donner la vie en échange de notre conscience. A l'infamie succédera le schisme. Le peu d'hommes] restés fidèles à la dignité de leur sacerdoce, victimes longtemps de ceux qui devaient être leurs protecteurs, fuiront) enfm une terre maudite et iront féconder de leurs larmes] des champs lointains. Évêques de France I nous vous sup-

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plions de ne pas nous laisser après vous un si affreux patrimoine ; et puisque vous êtes nos pères, prenez en compassion votre postérité, donnez une meilleure marque d'amour à ceux qui doivent vous survivre, qui seuls pourront garder vos tombeaux et les empêcher de devenir déserts.

Que craignez- vous? n'étes-vous pas évéques? Vous êtes b'rançais aussi : les lois vous protègent contre les entreprises arbitraires de l'autorité civile, et elle nepeutaujourd'hui toucher à un de vos cheveux que l'Europe entière ne soit en combustion. Sujets de leur victoire, nos ennemis ne sont plus ce qu'ils étaient; ils ont rencontré vos droits mêlés aux leurs au bout du champ de bataille; et la première goutte de sang qui coulerait de vos veines rendrait infâme celui qu'ils ont répandu pour conquérir la liberté. Car, que demandons-nous, sinon l'exécution de leurs pro' près lois? Que demandons-nous sinon qu'ils soient fidèles à leurs serments? Ils ne trahiront la liberté, les lois et leurs serments, qu'au prix de leur déshonneur éternel et de la tranquillité de tous. Ce qui nous trompe jusqu'ici sur la vanité de leur pouvoir, c'est qu'ils l'exercent à notre égard dans un cercle auquel les esprits sont habitués par la tradition, c'est qu'ayant été autrefois hors du droit commun, à cause de notre puissance et de la piété des princes, ils traitent tout ce qui est à nous comme nous appartenant à titre de privilège et de bienfait. Mais qu'ils touchent à nos vies, qu'ils touchent à nos consciences, nous n'aurons qu'à nous croiser les bras, le sol de l'Europe s'enfuira sous leurs pieds; la fortune mobilière des deux tiers du monde subira la plus épouvantable catastrophe, et ils en sont déjà tout pâles de peur : le palais de la Bourse nous répond de nos temples, leur or nous répond de notre Dieu. Une seule chose leur est possible, le retranchement de notre budget. Evêques de France ! nous ne vous en disons pas davantage : c'est à vous de voir lequel vous préférez laisser sur vos sièges,

en mourant, ou d'un épiscopat riche et corrupteur, ou d'un épiscopat pauvre et digne de vous succéder.

Pour nous, qui vous adressons ces paroles suppliantes, qui vous conjurons une seconde fois de nous pardonner les déplaisirs que nous vous aurions causés, si nos efforts près de vous sont infructueux, nous en gémirons beaucoup, sans jamais manquer au respect filial qui vous est dû. Dieu sait que nous donnerions nos vies pour obtenir d'être sauvés par vous! Toutefois, nous ne nous abandonnerons pas nous-mêmes; nous userons de toutes les ressources que les lois de l'Église nous permettent; sans diminuer les droits suprêmes du Siège apostolique, mais pour obéir aux conciles et à notre conscience, nous protesterons contre ceux qui auraient le courage d'accepter le titre d'évêques de la main de nos oppresseurs. Nous faisons dès aujourd'hui cette protestation : nous la confions au souvenir de tous les Français en qui la foi et la pudeur n'ont pas péri, à nos frères des États-Unis, de l'Irlande et de la Belgique, à tous ceux qui sont en travail de la liberté du monde, quelque part qu'ils soient. Nous la porterons pieds nus, s'il le faut, à la ville des Apôtres, aux marches de la confession de Saint-Pierre, et on verra qui arrêtera sur la route le pèlerin de Dieu et de la liberté.

Cet article, on Ta vu, fut saisi et déféré aux tribunaux. Voici en quels termes Lacordairo l'annonce dans un entrefilet qui a pour titre : A tous nos abonnés, à tous les amis de la liberté religieuse.

« Notre numéro du 25 novembre a été arrêté à la poste, par ordre de M. le procureur général. La cause de cette saisie est un article intitule! Aux évoques de France. 11 était relatif aux nominations d'évêques qui viennent d'avoir lieu, et sur lesquelles nous appelions, en suppliants, l'attention .de nos premiers pasteurs. Nous les conjurions d'oublier les déplaisirs qi e nous leur aurions causés et de prendre en pitié l'Église de France menacée

dans sa hiérarchie. Le passage qui est principalement inculpé contenait un précis rapide de tous nos griefs contre les deux ministères de la révolution de d830 et tendait à prouver que l'autorité civile ne présentait pas de garantie suffisante pour s'immiscer dans les nominations épiscopales.

Gomme la discussion portera sur ce point devant le jury, il est essentiel que nous ayons un relevé exact des actes arbitraires, de vexations de tout genre qui ont eu lieu, dans les provinces, contre l'Église catholique, sans que le pouvoir ait pris seulement quelques apparences de protection à notre égard.

Nous prions donc nos abonnés et tous les amis de la liberté religieuse, de nous donner connaissance, le plus tôt possible, de tous les actes semblables dont ils auraient été témoins oculaires. Le nom du lieu^ du pasteur, des fo7ictionnaires, la date précise de l'événement devront être indiqués avec soin, avec les causes et les suites de chaque affaire. Il importe de ne pas dissimuler les toi-ts qui auraient pu être de notre côté et d'agir une avec loyauté extrême.

Tous les catholiques et les libéraux de bonne foi doivent se réjouir de cette occasion qui nous est offerte de régler nos comptes, non pas avec le pays qui veut la liberté et la tolérance pour tous, mais avec deux ministères qui ont peu tenu jusqu'ici les promesses sacrées du 7 août.

IL Lacordaire, Prêtro, auteur de l'article incriminé.

(Suivent les signatures de tous les autres rédacteurs).

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