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MOUVEMENT D'ASCENSION DU CATHOLICISME

(7 Janvier 1831)

Aucun progrès ne s'accomplit dans le temps qu'avec des oscillations et des points de repos; c'est la loi des

esprits comme la loi des corps, la loi surtout de ce qui est immortel au milieu d'éléments périssables et changeants. Un levier infini appuyé sur une base infinie soulèverait tous les mondes possibles sans avoir besoin de s'arrêter une seule fois; mais ces conditions formidables sont du domaine de l'éternité, elles ne peuvent se réaliser sur la terre, et la religion comme l'Océan avance par flots.

Telle est la loi, passons à l'histoire. Quiconque a suivi le catholicisme dans son admirable route à travers les événements humains, sait qu'à diverses reprises on désespéra de lui. Il n'alla pas tout droit et sans éclipse de son berceau du vieux monde à sa conquête de l'Amérique, pour redescendre ensuite de ce point élevé au siècle de Louis XIV et de Voltaire: il eut des malheurs avant celui-là, des chutes avant celle dont cinquante ans de prodiges commencent à le relever. Entre Gharlemagne et Grégoire VII, par exemple, il s'affaissa dans un chaos dont il ne nous reste que d'épouvantables souvenirs, et qui dura pendant le neuvième, le dixième et la moitié du onzième siècle. Les Arabes lui avaient ravi une partie de l'Orient, l'Afriqup et l'Espagne; l'ambiLion de Photius avait séparé de sa communion les restes de l'empire deBysance; c'est-àdire, que la moitié du monde connu avait passé de ses mains dans les mains victorieuses de l'islamisme ou sous le l'égime défaillant de l'hérésie. En vain Léon avait couronné Gharlemagne, pour donner un appui à la civilisation chrétienne; ce prince, qui était le descendant de trois grands hommes, emporta toute sa race avec lui, et ses successeurs ne purent pas même défendre les reliques des saints contre l'impiété des Normands. Tandis que ces hordes poussaient en tous sens leurs excursions, les Slaves, soumis par les armes chrétiennes, s'agitaient en Pannonie contre la foi qui les avait vaincus, et l'Église, emprisonnée par l'erreur dans une portion de l'Europe, n'avait plus qu'un territoire aussi désolé que rétréci. Sa discipline

s'était perdue dans le trouble des guerres; sa science avait péri avec ses grands hommes, et des papes faisaient succéder, sur la chaire apostolique, à des crimes inouïs des malheurs plus tragiques encore. C'était Etienne VI étranglé dans une prison, Léon V chassé par Christophe, Christophe par SergiusIII; c'était Jean X élevé par une femme sur le trône pontifical et étranglé par les ordres d'une autre femme, sœur de la première, toutes deux disposant à leur gré ensemble, ou tour à tour, du Siège de Rome; c'était Jean XII, ajoutant de nouveaux crimes à cette histoire, Benoît V mourant en exil, Benoit VI étranglé, et la nullité le disputant à la simonie et la corruption '.

Cependant brillait à côté de cette horrible décadence la civilisation jeune et reine des Arabes, que la victoire avait portée des Indes à l'Espagne, et qui, accomplissant les promesses de Mahomet, prouvait au monde que l'Ère du Christ avait fait place à l'hégire du nouvel envoyé. Jamais démonstration ne fut plus séduisante. Que pouvaient penser les chrétiens de Pelage, lorsque, jetant de leurs montagnes un regard autour d'eux, ils apercevaient le long des mers de l'Afrique et de l'Asie les écoles, les académies, les bibliothèques, les mille monuments que l'xVrabie avait fondés par la guerre et par la paix de Lisbonne à Samarcande^ tandis que l'ignorance, le vice et les hommes du Nord se disputaient la catholicité trahie par la Providence? Les Arabes traduisaient Aristote, composaient des chroniques, traçaient des cartes de géographie, cultivaient la médecine, la chimie, les arts, s'adonnaient à l'algèbre, et de tous les cieux fortunés de l'empire romain, ils n'avaient laissé aux chrétiens que l'Italie où leurs armes toutefois vinrent épouvanter Rome. Quel spectacle! et il fallut le porter plus de deux cents ans! et le monde civilisé avait appartenu tout entier à la croix!

1. Si des contestations historiciucs pcuivont s'élever sur divers de ces faits, la coiil nir générale de l'époque est hors de doute. {Noie de Lacordaire.)

Certes la chute était profonde, et jamais une religion nouvelle ne dut prophétiser la ruine des dieux anciens avec plus d'apparence de vérité. Pourtant Dieu trompa les- vaines pensées des hommes: Grégoire VII naquit, et cinquante ans après l'étendard des chrétiens flottait à Jérusalem sur le sépulcre de leur Seigneur.

Quatre siècles de gloire succédèrent au chaos des siècles précédents, et à la fin de ce cycle, le catholicisme, prêt à pâlir de nouveau, partagea des mondes inconnus entre leurs conquérants, étonna les Indes orientales par un ambassadeur de la foi qui s'appelait François-Xavier, rendit chrétienne l'Amérique du Sud, célébra le plus magnifique et le plus profond de tous ses conciles, gagna la bataille de Lépante, et acheva l'église de Saint-Pierre, pour être aux siècles qui allaient suivre un monument de ce qu'avait pu, dans les siècles passés, l'alliance des arts avec la religion. Ensuite une autre époque de décadence commença.

Il n'est pas inutile de dire quelles en furent les causes, afin de mieux saisir le progrès immense que le catholicisme a fait depuis 1783, moment oii il a repris sa marche ascendante interrompue depuis les acclamations qui terminèrent à Trente le moyen-âge. La scission des rois avec la papauté, et leurs efforts pour ressaisir la direction spirituelle des peuples, sont deux faits corrélatifs qui se révèlent dans l'histoire avant même que Grégoire VII eût consolidé la suprématie de son siège en Europe. Cette suprématie avait un double but, la liberté des peuples, et la liberté de la foi; la liberté des peuples en leur assurant un recours contre les excès de leurs souverains, et la liberté de la foi, en empêchant que les princes se mêlassent des affaires de la religion. Les rois combattirent cette charte, comme ils en ont combattu bien d'autres; ils lui suscitèrent pour ennemis les jurisconsultes. Ils profitèrent de toutes les occasions pour affaiblir la papauté ; les universités, les conciles même secondèrent leur jalousie, et le

protestantisme naquit le jour où Rome put être séparée de l'Église dans l'esprit des peuples chrétiens. Ce jour arriva. Quelques princes se précipitèrent dans les bras de la réforme, d'autres en eurent peur, Charles-Quint flotta entre les deux partis, protégea Trente et prit Rome; mais tous s'en servirent avec plus ou moins d'habileté pour recréer le pouvoir absolu et reprendre la direction des affaires spirituelles du monde. Trois systèmes prévalurent, ceux d'Henri VIII, de Louis XIV et de Joseph II, c'est-àdire l'anglicanisme, le gallicanisme et le joséphisme, qui ne sont que trois formes de pontificat royal et l'expression plus ou moins schismatique de la réaction des rois contre l'antique liberté des nations régénérées en Jésus- Christ. Il est inutile de dire jusqu'oii tombèrent l'Église et l'Europe; on le sait, et nous l'avouons.

Les causes et les effets de la décadence du catholicisme depuis le xvi* siècle étant ainsi constatés, il est facile de reconnaître le mouvement progressif qui l'emporte aujourd'hui vers de nouveaux destins. Certes, en 1778, quand Voltaire mourut, quand Rousseau l'accompagna dans la tombe, alors le désespoir pouvait entrer dans le cœur d'un catholique. Mais, en 1830, c'est arriver trop tard pour pleurer nos malheurs, quand les Églises des États-Unis, de l'Irlande, de la Belgique et de la France sont sorties par d'incroyables événements des mains qui avaient cru tenir enchaînées pour jamais la liberté des hommes et celle de Dieu. Washington a commencé, il y a cinquante ans, la résurrection du catholicisme par la liberté, et sa tombe reçoit aujourd'hui, dans les respects des Deux- * Mondes, le prix d'une grande mission fidèlement remplie. L'Église des États-Unis est une merveille qui ne s'était jamais vue. Nous avions été opprimés, traités d'égal à égal par les souverains, reconnus par eux comme les chefs de la pensée et -de la justice, puis enfin, asservis à l'ombre de leurs trônes; mais une Eglise libre de la liberté du citoyen, mais Dieu protégé sur ses autels par

dix millions d'hommes dont la très grande partie ne croit pas en lui, mais le Dieu d'un seul homme libre, sous peine de voir périr à l'instant la liberté de tous, c'est une transformation sociale dont le progrès retombe sur tout ce que sa puissance n'a pas tué. Or, sa puissance n'a pas tué le catholicisme : le catholicisme agrandi, dans l'Amérique du Nord, au milieu des respects d'une population partagée en sectes innombrables, et onze évêchés ont été successivement établis pour satisfaire aux besoins de ses croyants. Il n'en existait pas un seul en 1783. Là, l'P^glise n'a rien à démêler avec le pouvoir; elle choisit ses évèques, qui sont presque toujours des étrangers, elle communique directement avec Rome, elle fonde des monastères et des écoles, elle donne la bénédiction nuptiale avant ou après l'acte civil, comme il lui plaît; elle achète, elle vend, elle existe selon les lois communes à tout ce qui respire dans le pays oii dorment les restes du plus grand des hommes.

Loin de l'Amérique, au sein des mers qui terminent l'Europe à l'Occident, s'élève un autre peuple vaincu par l'hérésie, si toutefois un peuple est vaincu quand il lui reste sa foi. Là aussi, la liberté du catholicisme a prévalu, mais avec plus de gloire et de puissance encore; car elle a prévalu malgré- la conquête, malgré l'oppression, malgré la position isolée et comme perdue à l'extrémité de l'Europe qui faisait naturellement de l'Irlande une terre esclave; elle a prévalu dans une lutte de trois cents ans, et l'Irlande est le seul peuple catholique que la ruine du moyen -âge n'ait pas livré un seul jour dans la main affamée des rois. Ils ont tout pu contre elle, excepté d'y vaincre Dieu.

Nous ne parlerons pas de la Belgique : la Belgique a surpassé les espérances qu'avaient mises en elle les catholiques. Sa fermeté contre les ruses abjectes du calvinisme, l'alliance de ses croyants avec ses libéraux, leur fidélité mutuelle après la victoire, la noble tenue des ecclé-

siastiques au congrès, la séparation absolue de l'Église et de l'État, la liberté d'enseignement et d'association, tous ces progrès conquis en quelques jours doivent troubler les mânes de Joseph II, et faire penser ceux qui révent des ruines dans des jours de résurrection.

Mais il est un pays où la décadence de l'Église était une chose sacrée, que les souvenirs, la piété, la fidélité, l'amour de la patrie gardaient ensemble, pour la préserver des injures de Dieu. Un roi célèbre par le plus brillant des despotisîiiesy avait attaché son nom: un évêque, dont les cendres ont encore une éloquence formidable, y avait mêlé sa gloire ; une race auguste et malheureuse l'avait rapportée de l'exil comme la religion de ses pères, comme le feu sacré qui devait éteindre nos discordes civiles en consumant leurs derniers restes. La liberté ellemême avait pris sous sa garde les traditions religieuses du château de Versailles; il s'était fait un concert unanime contre le progrès du catholicisme, une sainte alliance que nos neveux un jour auront peine à expliquer, mais que nous avons vue de nos yeux. De ce pays, pourtant, et de son Église dépendait le sort de la foi, le sort de la liberté, le sort du yiw" siècle; et l'anglicanisme, le gallicanisme, le joséphisme, ce triple ver rongeur, ne pouvait périr s'il n'était écrasé en France. Dieu suscita un seul homme. Dix ans après, il y eut trois jours. Le lendemain c'en était fait : l'Église des États-Unis avait deux soeurs de plus dans l'ancien monde : la Belgique et la France; l'Irlande les saluait toutes deux avec amour, et la Pologne, émue jusqu'au fond de ses déserts enclavés dans le schisme et l'hérésie, retrouvait des évéques pour sentir son oppression et des mains pâlies dans les cloîtres pour rebâtir ses murailles et défendre sa liberté.

C'est en présence de ces événements profonds que le Globe parle de la décadence du catholicisme, comme il en aurait parlé il y a cinquante ans. Si ces événements étaient sans liaison avec le passé, sans rapports entre eux,

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jetés au hasard, il faudrait eiicoie en tenir compte comme de mouvements singuliers ne tenant à aucune loi générale, mais remarquables par leur impossibilité même d'être formulés. 11 n'en est pas ainsi; laformule est visible, le progrès est constant, et, en se séparant même de l'histoire, il est clair qu'il se passe de nos jours une transformation sociale et que le catholicisme, épuisé par deux siècles de servitude, a pourtant assez de force pour s'harmoniser avec cette transformation. Gela seul est une preuve de force. Dans l'ordre physique com.ne dans l'ordre intellectuel, le passage d'une foi-me à une autre est un mouvement périlleux qui suppose de la jeunesse et de la vie. Sans doute, si le nouvel ordre social était rétrograde, ce serait une lâcheté et une faiblesse de s'harmoniser avec lui; or, il ne l'est pas selon le Globe ni selon nous.

Le progrès du caLholicisme depuis cinquante ans se révèle encore par son admirable immobilité dans les flots des révolutions, par cette persévérance à rester debout quand tout tombe, et par les grands hommes que Dieu lui a donnés dans le premier quart seulement du xix^ siècle : car les grands hommes sont l'expression vivante du destin. Qui a produit les de Bonald, Chateaubriand, de Maistre, et celui que nous n'osons nommer, et Daniel O'Connull, ce pape de l'Irlande à la façon du moyen -âge? Est-il une philosophie, une communion religieuse, qui ait eu des hommes comparables à ceux-là depuis cinquante ans? Nous ne parlons pas des écrivains supérieurs, mais moins célèbres, que le catholicisme possède en France, en Angleterre, en Italie et en Allemagne. Le temps n'est plus où Dieu avait brisé dans nos mains l'épée du génie. Les tronçons épars en ont été recueillis, et ce ne sera pas pour graver sur le sable le testament de Dieu.

Qu'a donc vu le Globe qui lui présageât notre lîn?Qu'at-il vu dans ce monde impuissant qui lui ait appris que nous étions comme une lampe dans un tombeau déjà fermé? Il a vu des faits nouveaux qui se sont pressés en foule.

Quels faits? Un prélat du Nord accueillant l'émancipation de la Pologne plutôt en courtisan de César qu'en disciple du Christ. Et cet évêque est un sujet du roi de Prusse, laissé à son choix par une exception au concordat de 1821; et Varsovie regarde aujourd'hui sur ses remparts des religieux qui se sont souvenus que le chrétien est un soldat. Quels faits encore? Le peuple romain secouant le dernier anneau par lequel le Chef de l'Église . rattachait encore à la crosse pontificale un reste de société politique : cela n'est pas, et quand cela serait, croyez-vous que Dieu ne trouverait pas aujourd'hui à son Vicaire une terre plus libre que celle oh les rois ont tant de fois humilié sa chaire? Le Vatican est bâti partout où est la paix; et Rome, ce ne sont pas des pierres; Rome, c'est la liberté. Quels faits encore? Un prêtre catholique qui a fait une première tentative pour renouer les deux mondes spirituel et temporel^ pcL^ un acte inouï dans les fastes de V Église. Non, cet acte n'est point inouï; il est conforme aux lois existantes du catholicisme, aux exemples de Rome, aux souvenirs primitifs de la société chrétienne, lorsqu'elle se suffisait à elle-même; corps immense et caché sous terre, qui ne demandait au monde ni des lois, ni des juges, ni des soldats, ni du pain, mais uniquement la liberté de vivre sous le ciel comme ils vivaient dans les cavernes et les catacombes. Le Globe lui-même justifie cette tentative qui renoue des traditions et qui veut dire, cju'il faut que toute profession sociale soit exercée par un homme pénétré d'amour pour la société et dévoué à ses progrès moraux, intellectuels et matériels ; qui veut dire encore, que la société chrétienne a besoin d'arriver à la liberté par tous les pores où elle pourra passer pour l'atteindre, fût-ce même en reconstituant en Europe l'antique association des chrétiens opprimés.

Tels sont les faits, les seuls faits de décadence allégués par le Globe. Nous en avons appelé à notre secours de plus puissants, de plus nombreux; nous avons posé la formule

de notre progrès actuel; nous marcherons devant ceux qui nient notre mouvement, et puisque nous sommes jeunes les uns et les autres, nous donnons rendez-vous au Globe, à la cinquantième année du siècle dont nous sommes les enfants.

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