LA POLOGNE
(10 Mars 183J)
En ce moment peut-être, la Pologne expire, et nous n'avons plus qu'à répandre sur ses restes mutilés des larmes aussi stériles que l'ont été nos vœux. Ils l'ont été beaucoup : nulle cause plus juste, plus respectée de ceuxlà même qui haïssent la liberté, n'a reçu du ciel et des hommes moins de secours. Ils ont combattu seuls pour tous, ces Polonais tombés, et, du champ de bataille où l'Europe les a regardés mourir, ils sont allés se plaindre à Dieu^ qui n'a pas béni non plus leurs magnanimes efforts. Pourtant, s'il faut en croire la conscience^ si les
noms de patrie, de justice, de liberté, ne sont pas des noms profanes qui trompent le cœur, si l'histoire a dit vrai quand elle a raconté l'amour du genre humain pour les peuples qui ont défendu leurs foyers domestiques avec courage, la Pologne méritait un autre sort. Les évéques l'ont cru, lorsqu'ils signaient le manifeste qu'elle adressa aux nations; ses religieux le croyaient aussi, lorsque leurs mains creusaient autour de Varsovie des fossés qui devaient si tôt se changer en sépulcres, comme si la mort eût eu besoin de justifier leurs travaux et que la victoire n'eût pas pu les rendre aussi sacrés que des funérailles; ses prêtres le croyaient, lorsque mêlant la croix aux bannières du pays, ils conduisaient les campagnes soulevées aux derniers combats tentés, après tant d'autres, pour apaiser une fois le malheur, pour essayer si la Providence ne compatirait pas à une si longue lidélité. Dis aliter visum!
Ne sondons pas les impénétrables secrets de la justice divine. Il est des peuples destinés peut-être à périr pour le salut des autres, et Varsovie a été, dans ces jours sanglants, l'autel où sera purifiée la cause de la liberté européenne trop longtemps souillée par la haine du Christ. Dieu aura refusé son secours aux Polonais parce qu'il voulait en faire des martyrs, et c'est, en effet, une loi de l'humanité que rien de grand ne se fonde, si ce n'est sur la pierre du sacrifice, dans le sang des justes. La victoire du christianisme commença par l'holocauste : des chrétiens ne doivent jamais l'oublier, quand ils veulent porter sur les éyéneinents du monde un jugement plus droit que ceux de la multitude. Non, la religion n'accusera pas la Pologne, parce qu'elle a été malheureuse; elle ne dira pas sur sa tombe ce que des amis perfides disaient à un prophète abandonné du ciel : L'innocent succombe-l-il? Elle lui sera d'autant plus fidèle que cette terre généreuse a été frappée davantage, davantage délaissée, et, conjme elle sanctifia ses espérances par des bénédlc-
tions, elle sanctifiera ses espérances par des larmes plus puissantes peut-être que n'auront été ses vœux.
Que ]:ouvait faire la religion plus qu'elle n'a fait? Les rois n'écoutent plus sa voix, et les peuples ne l'entendent qu'à demi. Elle a parlé comme elle a pu; elle a encouragé la Pologne de toute la vie qui lui reste; elle s'est levée en Belgique et en France pour prier et pour applaudi r. Les injures de la France n'ont pu comprimer dans son sein l'élan de cet amour, et, tandis qu'on y brisait en mille lieux ses images au nom de la liberté, elle n'a point confondu cette liberté fausse et sacrilège avec celle dont la Pologne inscrivait le nom sur ses drapeaux, à côté d'un nom plus saint encore. Des ennemis m.éme lui ont rendu cet hommage, et l'histoire le confirmera.
Mais qu'ont fait les peuples pour la Pologr.e ? Qu'a fait la civilisation pour la sauver de la barbarie? Les puissances qui s'appellent grandes ont envoyé à Londres leurs plénipotentiaires; ils se sont assemblés dans celte île, célèbre pour avoir été en Europe la première terre libérale, et là, ayant à leurs oreilles les plaintes de deux cents millions d'hommes contre une société mal distribuée, repassant dans leur mémoire les i:ii(|uiLés militaires de quarante ans, les troubles sans cesse ressuscites de leurs cendres, la liberté, la religion, le pouvoir également compromis partout, frappés de ce bruit sourd et universel qui avertit le sage de se voiler la tête et de se préparer à d'épouvantables maux, ils ont pendant quatre mois torturé dans d'ingénieux protocoles le seul pays qui donnait à l'Europe des exemples d'ordre, de religion, de liberlé, de tout ce qu'elle a perdu. Ils ont invoqué contre la Belgique les traités de 4815, c'est-à-dire la force; et cet autre pays, victime aussi de 1815, mais ((ui avait, du moins, reçu des promesses" libérales, des serments d'empereur jurés sur les autels, cette Pologne, ils n'ont pas même invoqué pour elle la loi de son malheur, la loi de 1815. Ils p'ont pas osé rappeler au czar que sa conquête avait
des droits aussi sacrés que les siens, que la représentation nationale y avait été violée. qu(; la foi antique y était sourdement envahie par le schisme impérial, que la justice y périssait sous le knout, qu'on avait vu sur la place publique des hommes de grande famille balayer la poussière et la boue par ordre du vice-roi, et que l'Europe était fatiguée de ces manquements solennels à la foi de la sainte alliance. Ils n'en ont rien dit, rien : les tombes de Westminster ont été moins silencieuses, et les mânes de plusieurs hommes qui y voulurent dormir à l'ombre de la liberté accuseront éternellement l'Angleterre d'avoir trahi leur sommeil. Mais hélas! nul n'est capable d'entendre ces divers gémissements : tout ce qui est de l'autre vie ne parle plus à celle-ci, et Dieu lui-même est dans un tombeau plus profond que les grands hommes de Westminster.
La France était parmi ces puissances qui n'ont rien dit pour les Polonais, elle qui leur avait donné le signal, qui leur avait promis assistance; car pouvions-nous faire ce que nous avons fait sans que la liberté comptât partout sur notre secours? La Pologne devait y compter plus que d'autres en consultant ses souvenirs, en songeant qu'elle se jetait entre nous et la Russie comme une avant-garder comme les Thermopyles de la France et du xix'' siècle. Mais nous n'avons vu dans son dévouement que la certitude de vivre en paix six mois de plus ; nous avons calculé que ses quatre millions d'hommes nous donneraient, quoi qu'il arrivât, un hiver tranquille, et, incertains des projets ultérieurs de ses ennemis, nous avons flatté jusqu'au bout l'hypocrisie de leurs victoires en n'envoyant pas même un courrier * aux Polonais les remercier de ce qu'ils mouraient pour nous. Nous en avions envoyé plus d'un à Bruxelles révoltée. Il est vrai qu'ils allaient y chercher une couronne, pour la sacrifier ensuite à la peur :
1. Expression du comte Malachowski, niinistro dos alTaircs ('tranijjôros do Poloiïno,
c'était le même dévouement, la même reconnaissance.
Enfin, la Pologne a succombé. Vingt Français sont arrivés à temps pour lui donner leur vie, et nous pourrons aussi lui adresser quelque argent pour élever sur le champ de bataille une pierre avec notre nom. L'autocrate ne s'y refusera pas.
Quant aux suites de cet événement, elles sont immenses. La barbarie a renversé le boulevard que l'Occident lai opposait, et, dans Varsovie fumante, elle se jurera elle-même d'accomplir la inission que Dieu lui a donnée, cette mission réelle souvent dans l'histoire. La barbarie a son enthousiasme comme la civilisation; la servitude a ses triomphes comme la liberté, et nous avons fait beaucoup pour inspirer aux hordes victorieuses le profond dédain que ressentaient leurs aïeux pour le Bas-Empire. Elles comptent, à l'heure qu'il est, la distance qui sépare le Rhin de la Vistule, et, il faut bien l'avouer, les amis que nous possédons d'un rivage à l'autre n'arrêteront pas longtemps leur marche. Si la liberté s'était honorée en France, il y aurait entre eux et nous Une distance qu'ils ne franchiraient pas, la distance que les Perses, maîtres d'Athènes, n'avaient pas franchie, et qui sépare un peuple vraiment libre d'un troupeau de Tartares, menés par le fouet à la conquête de Dieu; car la liberté du monde c'est Dieu lui-même. Mais on a tout fait pour nous ôter la foi en cette liberté ; on a tué à plaisir notre enthousiasme, et la France aura besoin de sentir l'ennemi sur son sol pour retrouver ses enfants et redevenir invincible.
Elle le redeviendra : nous ne croirons jamais sa cause perdue, ni celle de la liberté surtout qui ne peut périr qu'avec la religion. C'est là notre foi, notre foi qui nous suivra jusqu'au dernier soupir. Oui, la liberté est confiée à la sauvegarde de la religion, et la religion l'a seule servie, l'a seule honorée depuis six mois, en Belgique et en Pologne. Ce grand tombeau de la Pologne, qui sera
un monument d'impuissance pour d'autres, sera pour les catholiques un souvenir douloureux, mais pur. Ils pourront dire aux Polonais que ce ne sont pas eux qui les ont abandonnés, eux qui ont perdu leur cause dans l'opinion de l'Europe, eux qui avaient le pouvoir de les sauver en jetant au devant de leurs ennemis la médiation d'un grand peuple, ses armes, sa confijince en la justice, et surtout une liberté respectée. Ils pourront, quand le jour de la miséricorde sera sorti des mystères de l'avenir, raconter ce qu'ils ont fait, aux descendants des vaincus, et leur chanter ceci : La Pologne n'est pas 'perdue puisque nous vivons encore !
Catholiques! votre heure vient. Vous vous montrerez inébranlables dans votre double amour pour la foi de vos pères et pour la liberté dont la Belgique et la Pologne viennent de vous faire les premiers-nés au dix-neuvième siècle. Quand des nuées de barbares rejetteraient la civilisation au sépulcre dont vous la tirâtes il y a mille ans, ne vous effrayez pas de si peu, et confiez-vous à votre immortalité. Sachez qu'il faut de grondes souffrances pour créer de grandes choses. L'Europe peut-être va être broyée de nouveau, mais ce sera pour être mêlée, comme l'a dit un homme de génie qui écrivait sous le ciel même d'où la barbarie s'avance vers nous. Ceux-là même qui viennent boiront sans le savoir du vin de la liberté, et ils remporteront sous leur soleil h demi-éteint un souvenir de nos champs heureux qui fleurira tôt ou tard. Que l'espérance ne meure pas dans vos cœurs, mourût-elle partout. Que la foi, la charité, Dieu, l'avenir, tout ce qui consola vos ancêtres, en de plus terribles occasions, vous consolent à votre tour, afin que vous puissiez transmettre aux autres âges, pleine et pure, la coupe qui fut gardée au milieu des impérissables traverses de ce monde.
(Catholiques! la Pologne est vaincue. Agenouillons-nous près du cercueil de ce peuple trahi ; il a été grand et malheureux.