‹ Lacordaire journalisteChapitre 78 sur 114 · DE LA PROTESTATION DE WI. WIONTBEL · texte numérisé non relu

DE LA PROTESTATION DE WI. WIONTBEL

(li Avril 1831)

Quand une révolution est accomplie et qu'elle a emporté quelqu'une de ces pensées que les hommes conçoivent pour leur salut, il est rare que la pensée vaincue trouve des défenseurs assez croyants pour lui demeurer fidèles, assez hardis pour l'avouer. Cette pensée était de l'homme; le sort l'a condamnée, viclrix diis causa placiiit, tout est dit. Et, dans le fond, que pouvons-nous de plus qu'interroger la Providence sur nos desseins d'un jour, et que baisser la tète devant la réponse qu'elle nous donne par les événements? Les événements sont des oracles du ciel, non pas seulement pour l'islamite qui croit au destin, pour le chrétien qui voit partout le doigt de Dieu, mais pour le peuple humain tout entier, race audacieuse qui va sans peur jusqu'à ce qu'elle rencontre dans ses démêlés quelque chose qui la blesse sans dire son nom, et qu'elle appelle Dieu, fortune, hasard; puissance également obéie sous tous ces titres divers. Quelques hommes pourtant lui résistent et ne s'en cachent pas, soit que la médiocrité de leur esprit les rende incapables de lire les avis du Ciel dans les événements les plus clairs, courtisans immuables de ce qu'ils ont une fois cru, et adressant à leur idée les phrases que l'on disait à Balthazar condamné : Rex in œternum vive, roi vivez toujours; soit qu'un orgueil intraitable les rende, comme Ajax ou Caton, plus forts que le destin; soit qu'ils aient pris une pensée humaine pour une pensée divine et, qu'appuyée sur la foi, ils op'

1. Protestation de M. de Monlhel, ex-rnlnisire du roi de France contre la procédure instruite et suivie contre lui devant les pairs, etc..\ à Paris, chez Dontu, rue dii CJolouibier, i^" 2|.

posent aux événements l'incorruptible patience du chrétien, paliens quia œternus.

M. de Montbel, ancien ministre de Charles X, est un de ces hommes qui n'ont pas reculé devant notre dernière révolution. Il est resté (idèle au coup d'état. Cité à comparaître en France, à la cour des pairs, loin de se défendre, il se fait gloire des actes à la suite desquels le trône de ses maîtres a péri. 11 croit que ces actes étaient justes, nécessaires, et il déplore seulement que l absence des précautions exigées par un tel élat de choses ait facilité une lutte qui devait avoir de si funestes résultats. M. de Montbel est un honnête homme et un chrétien; si, après tant de malheurs, il ne lui est venu aucun doute sur la légitimité des tentatives royales auxquelles il a pris part, c'est qu'il n'a pas cru servir une pensée humaine, mais signer après Dieu le salut de la monarchie. Nous le croyons ainsi, nous sommes obligés de le croire, de peur de taxer d'aveuglement et d'orgueil un homme qui, ayant rcvé avec quelques autres un système social quelconque, ne serait pas averti par la soudaineté des catastrophes que peut-être il a eu tort. Peut-être ! est-ce trop demander dans ces questions profondes, où il s'agit non pas seulement d'une monarchie, mais de la constitution générale du monde, mais du sort de l'esprit humain, mais de la religion? Peut-être! est-ce trop demander sur tant de ruines accumulées, et n'y a t-il pas dans tout ce que nous voyons quelque mystère qui exige des hommes par lesquels nous n'avons pu être sauvés, un doute modeste, une confiance moins grande en ce qu'ils avaient Lente? L'exil protège M. de Montbel et nous respectons son caractère. Mais enfin qu'avaient fait nos anciens ministres pour s'assurer qu'ils n'erraient pas dans une question fondamentalement religieuse, la question de la presse? Qui leur avait dit si ce moyen de communiquer le meiisonge et la vérité était un moyen. social par sa nature, divin par son origine, destiné h la création d'une ère encore inconnue, ou si c'était une

invention de ténèbres dont la répression pouvait appartenir à une autorité faillible? Qui leur avait appris que quelques hommes eussent le droit de s'établir les juges souverains du vrai et du faux, au préjudice d'abord de l'Eglise, et à la honte de l'humanité arrêtée dans son cours?

Les anciens consultaient les dieux quand ils commençaient quelque grande entreprise, encore qu'elle fût étrangère à la religion. Aujourd'hui, nos hommes d'État, ceux mêmes qui se donnent pour les réparateurs de l'autel, dédaignent de consulter l'oracle vivant et infaillible delà vérité, encore qu'il s'agisse d'affaires purement divines. Ils décident dans leurs cabinets, sous le poids de leurs préjugés, des intérêts de tous les hommes ensemble, et quels intérêts ! Un jour, la postérité apprendra que sept hommes et leurs amis avaient résolu entre eux, avec la meilleure foi du monde, d'anéantir une certaine écriture par laquelle leurs semblables se communiquaient trop rapidement leurs idées, — et cela tout seuls, sans consulter /e.9 dieux de qui viennent la parole et l'écriture ! Nous ne craignons pas de le dire, ces sept hommes, eussent-ils eu raison, ne pouvaient réussir : leur œuvre était impie. Dans une semblable question, toute la terre autrefois eût envoyé des ambassadeurs à Delphes, afin d'apprendre si c'était un bon ou un mauvais génie de qui les nations tenaient l'admirable pouvoir de se transmettre la parole aussi vite que la lumière. L'oracle eût répondu ce qu'il aurait voulu; mais, si le Dieu véritable n'eût pas parlé par sa bouche, l'honneur du genre humain eût été sauvé du moins, et il est même probable que ses droits l'eussent été en même temps. Car une idole les connaît mieux qu'un ministre.

Nous avons lu avec un profond sentiment de peine la protestation do, M. Montbel, parce qu'étant l'ouvrage d'un homme consciencieux, nous n'y avons trouvé que le langage d'un ministre croyant à ses idées, la fermeté d'un

serviteur fidèle à l'infortune, et nulle part cette grandeur du chrétien méditant sur un royaume détruit, et interrogeant la Providence avec anxiété. Il y a même une expression qui nous a arraché des larmes : M. de Montbel, en parlant de la religion, dit toujours, comme on l'a fait quinze ans : la ynorale et la religion. Triste parole ! Qu^estce que la morale et la religion? Qui croit à cela dans le monde? Si vous êtes catholique, reprenez enfin son langage, et ne vous donnez pas la peine, dans votre exil, de déguiser la foi de vos pères sous d'insinuantes couleurs. Il n'y a point de morale avant la religion et point de morale à côté de la religion. Il y a une religion catholique, le reste est un vain songe. Hélas ! devrait-on parler dans le malheur comme à la tribune, et les chrétiens ne retrouveront-ils jamais leur naïveté première, même pour pleurer d'inconsolables chagrins?

Ce temps flétri finira pourtant. Nous reverrons des catholiques à la tribune avec l'accent de la foi, des soldats avec une croix sur leur habit, disant leur Patev et leur Ave avant de mourir, des aventuriers chrétiens cherchant par le monde des coups d'épée à donner pour la liberté et la très pieuse Vierge, leur dame ; des poètes, des peintres chrétiens, des cathédrales qui coûteront plus de siècles que d'argent; de la fierté d'âme dont nous avons grand besoin, et beaucoup d'autres saintes choses que je souhaite de voir et auxquelles je contribuerai de mon mieux. Alors, on n'aura plus tant peur de la presse; les ministres se douteront que le salut du monde ne dépend pas d'eux, et quelque petit prince s'en ira un jour à Rome pour voir ce qu'il y aurait à faire, se souvenant que Rome mère et maîtresse de la liberté, l'est aussi des règnes longs.

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