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DU CLERGÉ DE FRANCE

(27 Avril 1831)

Nous n'avons pas lu ces deux articles; nous ne les connaissons que par l'analyse qu'en adonnée récemment VAmi de la Religion. L'auteur ne pense pas que la situation du clergé de France soit semblable à celle du clergé des États-Unis; c'est son premier raisonnement pour combattre la suppression du budget ecclésiastique parmi nous. Assurément il aie droit de le dire, les deux clergés ne sont pas dans la même situation : l'un est indépendant du pouvoir civil, choisit les évèques qui doivent le gouverner, s'assemble librement en concile, institue des écoles où il veut, fonde des associations monastiques pour le défrichement de la civilisition, donne la bénédiction nuptiale à qui il lui plaît, refuse la sépulture chrétienne à ceux qui meurent hors de son sein, n'a pas de ministre des cultes pour lui envoyer des circulaires, ni de conseil d'état pour vérifier les bulles pontificales, ni de préfets pour lui retirer les mandats sur le Trésor, ni de maires pour le surveiller. L'autre, on le sait, jouit d'un sort différent. Mais de cette diOerence il n'est pas aisé de conclure que la suppression du budget, utile à l'Église des États-Unis, soit funeste à l'Église de France. Ce qu'il y a de clair, c'est que l'Église des Ftats-Unis est libre, et que l'Église de France ne l'est pas.

Du reste, elles habitent l'une et l'autre un pays oii la liberté est à qui veut la prendre, divisé d'opinions, ardent pour les jouissances terrestres, également vieilli. Si le clergé des États-Unis est moins nombreux, il a moins de fidèles pour la nourrir, et son désavantage sous ce rap-

port est même très grand, parce que ceux qui ne sont pas ses fidèles appartiennent à une secte séparée, au lieu qu'en France ils sont simplement incrédules et tiennent à rKi>]i.-e par leurs femmes et leurs enfants.

Nulle part la difficulté de vivre n'est plus réelle pour le clergé qu'aux États-Unis et en Irlande, aux États-Unis par la double raison du petit nombre des catholiques et des sectes qui se partagent le reste des habitants, en Irlande par la pauvreté du pays et à cause de l'église établie dont la main est tendue à toutes les portes, non plus pour bénir au nom de Jésus-Christ, mais pour prendre au nom de la loi. Néanmoins ce sont les populations catholiques des É]tats-Unis et de l'Irlande qui nous donnent l'exemple d'un clergé sans budget, et qui nous prouvent ainsi que la chose est possible, non seulement parce qu'elle^ est, mais parce qu'elle est malgré d'énormes difficultés locales. La foi qui les surmonte là, peut les surmonter partout. Si la foi manque, nous convenons que le clergé ne vivra pas sans budget; mais il ne vivra pas non plus avec un budget, car donner de l'or ce n'est pas donner la vie.

Nous touchons ici le point véritable de la question, car il faut le dire une fois, nos adversaires le connaissent très bien. Ils savent qu'en soi un clergé peut vivre partout où il a de vrais lideles; ils savent que les apôtres n'avaient rien, que pendant trois siècles l'État ne nous donna rien, que plus tard les richesses de l'b^glise vinrent des simj)les fidèles beaucoup plus que des rois, et qu'encore aujourd'hui les lois prennent des précautions contre les effets de la charité catholique, tant elles ont peur de son action. Nos adversaires savent cela, et ils ne s'élèvent contre la suppression du budget ecclésiastique qu'à cause d'une pensée qui les poursuit, et qu'ils n'osent dire ouvertement : ils croient qu'il n'y a plus de foi en France. S'ils croyaient qu'il y eût de la foi en France, ils prendraint leurs bons du Trésor et ils les jetteraient au feu avec plus de joie

qu'Abraham n'en ressentit en immolant, au lieu de son fils unique, un vil animal. Si nous pouvions leur prouver qu'il y a de la foi en France, ilsnenousendemanderaient pas davantage; mais tous nos raisonnements tombent devant cette idée; il n'y a plus de foi!

Rh! bien, malheureux, il n'y a plus de foi; que ferezvous? Ce qu'ils feront, disent-ils, ûs n éteindront pas la mèche qui fume encore, ils se soumettront à la servitude la plus honteuse par amour des restes du christianisme, non pas dans l'espoir de les sauver, on ne sauve pas une religion h laquelle, ses propres croyants ne croient plus, mais dans l'espoir d'en retarder la chute et de glaner des âmes le long des siècles moissonnés. Ils tendront la main aux princes, afin de pouvoir encore donner l'aumône; ils recevront des rituels d'un ministre afin de pouvoir encore prier; ils se tairont afin de pouvoir encore parler; ils adoreront un homme afin de pouvoir encore adorer Dieu; ils se feront de la bassesse même une vertu digne d'être respectée, s'il était possible, appelant orgueil la mémoire de l'indépendance chrétienne, et disant du christianisme comme Andromaque de son fils :

Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste; Il est du sang des dieux, mais il eu est le reste.

Que ceux que nous combattons descendent au fond de leur pensée, ils vont plus loin encore; car la réponse serait trop facile, s'ils s'arrêtaient là. Y avait-il. en efi'et, de la foi en France, quand ses premiers prédicateurs vinrent l'y apporter, et songèrent-ils à demander à l'État du pain pour ne pas mourir? Y avait-il de la foi dans le monde, quand les apôtres reçurent l'ordre de le convertir? Et cependant il leur fut ordonné : « N'ayez ni or ni argent, ni monnaie dans votre bourse, ni un sac pour le chemin, ni deux tuniques, ni des souliers, ni un bâton. » Par conséquent des évêques et des prêtres peuvent vivre

dans un pays où il n'y a pas de foi, parce que là où viennent des évêques et des prêtres, la foi y vient avec eux. Et ceux qui pensent qu'il faut un budget ecclésiastique, à cause qu'il n'y a pas de foi en France, n'accusent pas seulement la foi des peuples, ils ôtent de dessus le sanctuaire, avec une douleur profonde, le manteau tombé sur lui pour qu'il prophétisât jusqu'à la fin. Ils doutent, s'ils sont prêtres, de leur propre vertu; ils se considcr-ent en tremblant comme des débris mutilés du sacerdoce, et se disent à eux-mêmes ce que le temple de Jérusalem se disait : Les dieux s'en vont.

Ils ne s'arrêtent pas même là. Pour s'expliquer leurs ruines, ils croient à celle du monde, et parce que le Sauveur demandait si le Fils de l'homme venant trouvera de la foi sur la terre, ils regardent l'affaiblissement de la leur comme un signe. Les saints s'efforçaient autrefois de prolonger Tes siècles par leurs vertus, de retarder la chute de l'empire romain auquel ils croyaient attaché le sort de l'univers, et telle est, en effet, la puissance dessaints que leurs prières sont des années. Les hommes de notre temps ne font pas ainsi; ils se laissent aller en décadence, et puis ils se consolent avec leurs amis, en pensant que le monde n'ira pas loin. Je ne sais ce qui en est ; mais peum'importe. Demain ou dans mille ans, ce sera toujours la veille de l'éternité, et, comme saint Augustin disait: Si tu n'est pas prédestiné, prédestine-toi; tout chrétien doit dire: S'il n'y a plus qu'une minute, faisons-en un siècle. C'est grande pitié que d'être conduit, pour garder un budget, à croire que la fin du monde est proche, et pourtant je ne fais que dévoiler ici la pensée véritable des partisans chrétiens du budget. Ils sont amenés là logiquement, et ils y sont. Tandis que l'incrédule lui-même s'étonne devoir le christianisme vivant après avoir été broyé par la presse, et que dans toute l'Europe, quelque chose avertit les esprits supérieurs que l'Évangile est le dernier mot de rhumanitc; tandis qu'une réaction religieuse s'annonce des quatre

vents du ciel, et que de Maistre s'en allant avec l'Europe regardait de son lit cet avenir réparateur, on voit dans la poussière d'un trône des chrétiens qui ramassent quelques deniers, pour qu'il y ait au moins un cierge sur l'autel quand la trompette du jugement sonnera.

Nous sommes loin de nous entendre. Car nous n'accordons pas même qu'il n'y ait plus de foi en France, et ce malheur fût-il arrivé, nous n'y connaîtrions qu'un remède, le refus du budget. La foi n'est pas une affaire d'argent, elle ne se consei've pas dans les palais, quand elle est chassée de la maison du pauvre; on ne l'embaume pas avec des aromates, pour lui donner le temps d'attendre des jours meilleurs; on ne lui fait pas des prêtres, en ôtant à l'armée par privilège quelques conscrits. Non, elle est née sans tant d'appareil; elle est née toute seule, comme une chose divine qui n'a pas besoin du secours de l'homme, et elle ne peut renaître, quand elle a péri, que dans les langes de son berceau. Voulez-vous faire croire les hommes, croyez vous-même. Voulez-vous croire vousmême, séparez-vous de ce qui est humain et confiez-vous à Dieu, jamais le monde ne reconnaîtra pour divin ce qui attend sa vie d'un peu d'or fait à l'image de César; jamais un homme ne convertira le monde qu'en lui prouvant qu'il n'a pas besoin de lui. Sans doute il est des temps où la religion peut avoir, comme surcroît, de l'or, du marbre, des pierres étincelantcs, des autels et des tombeaux pleins du faste d'une chose immortelle qui hérite de toutes les générations. Cela est bien quand la terre croit; elle n'a plus besoin de preuve, elle croit parce qu'elle a cru. Mais l'incrédulité sort-elle peu à peu de l'enfer; voit-on les lèvres de l'impie empreintes sur les bords resplendissants du calice, il est temps d'appeler au secours la pauvreté et de donner au monde une seconde expérience de la foi.

Ainsi, que nos adversaires ne s'étonnent pas de nous entendre si peu. Ils croient que l'or conserve, et nous

croyons, nous, que la boue seule a cette puissance, parce qu'il n'y a que Dieu qui puisse faire de la boue, en soufflant dessus, une âme immortelle.

Après cela, que l'Ami de la Religion ou le Calholic Miscellany nous demande comment les évéques paieront leurs engagements, comment on bâtira, s'il en est besoin, des églises, des séminaires, des évéchés, des presbytères, ce que deviendront les fabriques, c'est-à-dire, en un seul mot, comment on aura de l'argent quand on n'aura plus d'argent, c'est une question dont la réponse dépend de celle-ci: comment donne-t-on la foi à ceux qui n'ont plus de foi? Or, nous venons de la résoudre, et nous sommes sûrs qu'on ne donne pas la foi à ceux qui ne l'ont plus, en affirmant que si les séminaristes n'étaient pas exempts de la conscription, cela suffirait seul pour éteindre le sacerdoce, et par conséquent pour anéantir la religion. Heureusement l'histoire protège les catholiques contre de si funestes prophéties ; ils furent longtemps appelés au service des armées, sans distinction, et beaucoup de saints prêtres nés sous la tente ont offert à Dieu le sacrifice non sanglant.

Mais c'est assez, quittons ces hommes qui réclament quelquefois de nous, au nom de la foi, des paroles moins sévères; nous ne savons qui ils sont. Jamais il n'est tombé de leurs lèvres un mot courageux et fraternel; jamais, assis ensemble dans l'exil, sur la même pierre, nous n'avons reconnu à aucun signe qu'ils eussent la langue de notre patrie.

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