BSÈQUES DE M. GRÉGOIRE
(31 Mai 1831)
Un jour la France sera une terre de liberté, c'est le pressentiment du monde. Un jour, de vieux préjugés ayant
achevé de s'éteindre, ses citoyens si longtemps désunis feront d'elle une patrie que nul ne regrettera d'habiter, parce que tous y trouveront la paix, le respect de leur religion, et l'espérance d'être secourus dès que leurs droits seront menacés. On ne verra plus alors le gouvernement, protecteur naturel de la liberté commune, s'emparer de vive force d'une église, condamner le prêtre à l'alternative d'en sortir ou d'y consacrer un sacrilège par sa présence, et, après qu'il en sera sorti, y introduire les armes à la main un prêtre étranger et lui amener un cercueil pour le bénir. Nous avons la certitude que nos descendants n'assisteront pas à des mystères si terribles, et qu'ils plaindront leurs pères d'avoir vécu dans des temps où ces inexpiables choses pouvaient se voir. Soit que l'on considère, en effet, la conduite du gouvernement par rapport à la religion, par rapport à la liberté, ou par rapport à ses propres intérêts, on demeure confondu qu'il ait osé faire ce qu'il a fait. Mais il y a des destinées qui doivent s'accomplir, et les destinées de la peur furent toujours les pires entre celles qui ont mérité le plus l'exécration. Charles IX avait peur le soir de la Saint-Barthélémy.
La religion a vécu sous bien des régimes; elle a vu passer toutes les révolutions qui ont agité le monde, car elle est aussi ancienne que lui. Elle a suivi les hommes partout où il leur a plu de porter leur vie inquiète, et les hommes ne lui ont refusé nulle part l'hospitalité, considérant qu'elle était étrangère et qu'elle les aimait. Nulle part, après avoir été accueillie, les peuples ne lui furent cruels, et quand ils commençaient à perdre la mémoire de leurs dieux, ils les respectaient encore comme des êtres sans défense qui méritaient une protection d'autant plus grande qu'on ne croyait plus en eux. Jusqu'à la fin du paganisme, alors même que la philosophie l'avait détrôné et que les poètes le maltraitaient au théâtre, il fut sacré dans ses temples; ses images n'y reçurent aucune insulte ; ses prêtres y étaient comme des orphelins, nourris aux
dépens du public, à cause des bénédictions qu'ils avaient données à la patrie lorsqu'elle était jeune et qu'elle avait besoin de la piété. Ils y étaient comme des citoyens, qui n'avaient pas perdu le droit de cité en se consacrant à un service devenu sans honneur; ils y étaient au moins Comme des malheureux séparés de la société, et à qui on devait assez de miséricorde pour leur épargner l'injure au pied de l'autel. Jamais un peuple païen, jamais les monstres qui gouvernèrent ces peuples n'envoyèrent des soldats violer la majesté mourante de la religion, et se battre pour un peu de boue humaine en foulant aux pieds la cendre des dieux. Les temples païens tombèrent avec les peuples qui les avaient bâtis; mais tant que ces peuples furent vivants, nul n'eût été si hardi que d'y toucher et si lâche que de le souffrir. Il a fallu que le christianisme, cette religion admirée même de ses ennemis, vînt planter ses autels dans le monde, pour qu'on y vît une fois ce qui ne s'était jamais vu, le lieu de la prière et du sacrifice changé pour vingt-quatre heures en un cimetière immonde, au nom de la peur et du souverain. Les restes d'un homme sont sacrés, nous le savons, mais non pas dans le temple où on les introduit par la force; ils ne sont plus alors que sacrilèges.
Et ces lâches profanateurs! savez-vous comment ils nous ont annoncé leur attentat contre notre religion? C'est de l'hôtel de la police, du séjour abject oi^i se pressent incessamment les filous, les filles perdues, et les espions plus vils encore, qu'un billet officiel nous a instruits que le lendemain notre foi serait déshonorée publiquement à dix heures précises du matin. Ils ont eu raison, et le Ciel est juste; le sacrilège devait passer par ce cloaque.
Et dans quel pays ce sacrilège a-t-il eu lieu? est-ce en pays de servitude? Non, il n'existe pas de souverain despotique qui eiït vécu deux heures après avoir fait cela au peuple le plus avili des deux inondes. Mais il s'est rencontré un pays qui n'est ni esclave, ni libre, déplorable
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jouet de deux pensées contraires, l'amour de la liberté et la défiance de Dieu, le plus noble pays de la terre, le plus heureux après ([u'il aura rapproché dans son amour ce que ses rois avaient désuni dans leur politi({ue, notre bien-aimée patrie, la France. C'est dans sa capitale, au bruit des catholiques ({ui meurent pour elle à l'extrémité de l'Europe, devant la Charte qu'elle a récemment conquise et qui promet à tous pour leur culte une égale liberté, de la main d'un ministère qu'elle méprise, que cette injure immense a été faite aux catholiques, ses cnfanls aussi, fussent-ils les derniers dans son estime et dans son cœur de mère. La France ne peut pas les abandonner. Leur liberté est la sienne, et le nom des proscrits a changé tant de fois, qu'elle doit prendre garde de tenir son bouclier étendu sur tous, de peur que la foudre n'atteigne ceux qu'elle n'y croyait pas exposés. Si ce qu'ont souffert les catholiques est juste, on peut le répéter sur tous les points du pays, on peut le tenter contie les juifs, contre les protestants, contre les disciples de Saint-Simon : chacun a s^es temples et ses tombeaux, chacun a sa discipline à conserver. Nous voiU\ donc tous à la merci du premier qui voudra communier avec nous dans son cercueil, et nul croyant, sous quelque nom qu'il adore Dieu, ne trouvera plus sur le sol français une pierre oii il puisse poser son front d'homme, avec la certitude que son baiser ne sera pas profané. Ah! ne faisons pas de notre patrie une terre à ce point maudite ! assez de lieux sont ouverts à tous : qu'il soit permis ;\ de pauvres français qui souffrent et qui ont reçu de leurs ancêtres, avec les douleurs de la vie, le nom de Dieu; qu'il leur soit permis de bénir quelques pieds de la tt^rre française, et de les rendre inviolableg sous la protection de la pitié publique, puisque la liberté est une vaine sauvegarde.
Le gouvernement s'est bien tronipé s'il a vu un acte de haute poiiticpie dans le s ici'ilège de l'Abbaye-aux-liols. Sans doute les émeutes sont dangeieusos ; elles altèient
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le crédit au dedans et au dehors; mais la paix qui s'achète avec le crime n'est pas une bonne paix. Au lieu d'un danger qui le menaçait dans un moment et dans un lieu, le gouvernement s'en est créé d'innombrables. Chaque commune possède quelque homme qui sera bien aise d'humilier son curé après sa mort, et de laisser un peu de bruit sur sa tombe : les préfets imiteront les ministres, les maires singeront les préfets. Quelles églises seront à l'abri du sacrilège? quels tabernacles seront tranquilles? On troubla leur repos naguère pour leur enlever les reliques de nos aïeux : fallait-il le troubler pour y apporter des cendres étrangères? Au dehors, le gouvernement ne sera pas plus heureux. Les nations qui n'ont pas perdu le sens, s'étonneront davantage d'un si grand attentat commis de sang-froid par l'autorité, qu'elles ne s'étaient étonnées des désordres lamentables de février. Elles croiront qu'il n'y a plus chez nous ni foi, ni liberté, ni le dernier vestige des principes sociaux, mais une anarchie gouvernée par la lâcheté, un cadavre où le sang ne coule pas parce que la mort Ta glacé moins encore que la peur. Le bruit en ira jusqu'à ces braves Polonais qui bâtissent des églises à Dieu pour le remercier de leurs victoires, et ils ne se demanderont plus d'où vient qu'ils sont abandonnés par l'Occident. Nous leur devions au moins de ne pas profaner les temples où ils avaient préparé un asile à leurs os meurtris pour la liberté, et voilà, tandis que le Russe schismatique déshonore par d'indignes supplices leurs restes mutilés, d'autres schismatiques déshonorent en France jusqu'à leur tombeau !
Que Dieu prenne pitié d'eux et de nous. Qu'il élève leur gloire aussi haut que notre misère, afin que le sang catholique ayant sauvé encore une fois l'Europe, la brillante nation de France ne soit pas toujours injuste, et qu'elle tende à tous ses enfants cette main si noble qui a fait de si grandes choses. Dieu l'aime toujours: il se souvient que notre histoire et la sienne furent longtemps confon-
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(lues, et qu'il y a des pages immortelles qui ont pour titre : « Gesta Dei per Franco^. »
En attendant, pauvres catholiques français, apprenons de nos malheurs mêmes à aimer la liberté plus que ceux qui nous l'avaient promise. Oue la liberté nous soit sacrée, puisque nous en avons tant besoin! Ce n'est j)as d'elle que nous avons à nous plaindre, mais de ses ennemis, mais de nous qui avons si p:ni tenté encore pour Tarracher à ceux qui ne veule.it pas nous la donner. Méditons sur nos injures, et, pour coaiprendre ce qui les rend possible s, songeons à ce qu'eussent fait nos pères s'ils avaient été à notre place. Autrefois, à Constantinople, une de leurs églises fut insultée; ils en prirent les pierres une à une, et ils les transportèrent religieusement au delà du Bosphore, en Asie, où ils reconstru sirent l'édifice sacré, puis le siècle étant devenu meilleur, ils reprirent de nouveau luie à une ces pierres chéries, et les transportant au delà du Bosphore, en Europe, ils replacèrent leur église dans la ville impériale, et ils l'appelèrent In liessuscitée, d'un nom qui resta populaiie, et que tous les barbares du dixneuvième siècle n'auraient pu flétrir. C'est ainsi qu'on devient libre: mais, catholiques, on ne le devient pas autrement!
Il nous reste à mettre aux pieds de notre pontife l'hommage de noire respect, de notre douleur, de notre admiration. 11 n'a point trahi ses malheurs.