BATAILLE D'OSTROLENKA
(9 Juin 1831)
Rien ne pourra émouvoir les gouvernements, nous le savons. Ils sont devenus comme ces statues de bronze que
les peuples arrosaient de sang pour les attendrir, mais qui n'avaient point de cœur et qui ne rendaient d'oracles qu'en faveur de la victoire. A quoi bon leur dire qu'on a été vaincu ? A quoi bon leur compter les morts, parler des généraux tombés avec les soldats, dire: le champ de bataille était large, les fosses ont été profondes, la gloire immense, la douleur pleine de courage et de religion? A quoi bon le leur dire? Ils le savent, ils ont des ambassadeurs, des courriers; aucune goutte de sang ne leur échappe; ils savent qu'il y en a tant à répandre, après quoi il n'y en auî-a plus. Ils viendront alors; ils ont dans leurs cabinets des plans tout préparés, des protocoles sn^^^s peur et sans reprocke. Us jetteront sur le champ de bataille leurs manteaux pour s'y asseoira lais- et y parler des grands intérêts des nations: que leur demandez-vous de plus?
Nous ne leur demandons rien. Mais nous voulons séparer notre cause de la leur, et protester comme Daniel que nous sommes purs de ce sang qui est versé. Ce sang coule pour la France, il coule pour le Christ et pour la liberté: comment ne protesterions-nous pas qu'il est saint? Comment nous tairions-nous sur lui à cause du silence des rois? Les rois et les peuples n'ont plus les mêmes lèvres; que chacun songe à son honneur.
Les catholiques ont encouragé la Pologne dès le lendemain de sa révolution, et, chaque fois qu'elle sera malheureuse, ils lui donneront des marques d'espérance et d'amour. Qu'elle n'ait pas peur, ne lui restât-il devant Varsovie que son drapeau sur un tas de morts ! Dieu, dont les secrets sont impénétrables, fait briller pourtant dans la nuit 011 vivent les hommes quelques-unes de ses profondes pensées, lorsqu'elles sont sur le point de s'accomplir, et il en est une qu'il a révélée à ce siècle par des signes qui ne sont pas trompeurs. Les rois courent ;\ leur perte. Devenus les iléaux de la religion, soit par le schisme et l'hérésie, soit par une haine de la constitution catho-
lique q'ii ne leur a laissé que l'apparence et le nom de chrétiens, Dieu les abandonne, et il suffit de jeter un coup d'œil sur les trônes de l'Europe, pour voir que ce qui est assis là n'est à peine qu'un spectre du passé, je ne sais quelle ombre impuissante sans pensée et sans vie. Dieu veut sauver la religion par la liberté, et il suffit encore de regarder l'Europe pour voir qu'en elfet la liberté est bénie, et que sa tête est la seule qui porle une couronne. Quiconque marche dans le sens de ces décrets de la souveraineté éternelle, doit y marcher sans crainte, sûrqu'un million de Tartares n'est pas capable de relever ce que Dieu a jeté bas. Les rois ont abandonné la Pologne, et c'est une preuve que leur heure est venue; car, s'il leur fiit resté quelque chose de l'esprit de Dieu, ils auraient compris que la justice pouvait seule rappeler la gloire sous leur sceptre, et au lieu d'atlendre comme des esclaves que la force décidât de leur sort, ils auraient retrempé la royauté dans la vertu. Mais la pensée ne leur en est pas même apparue, et ils ont rassemblé d'innombrables soldats, non pour combattre, mais pour s'empêcher d'avoir peur dans leurs palais, ce dont ils ne sont pas même venus à bo. t. La Pologne s'est levée toute seule au milieu de ces trônes épouvantés; elle a combattu toute seule; Dieu lui a prouvé clairement, contre toute espérance, qu'elle avait une mission de lui. Qu'a-t elle à craindre? Elle n'est pas seulement la sentinelle avancée de la liberté, mais celle de Dieu.
« Toujours, a dit M. de Maistre, il y a un certain équilibre dans l'univers politique, et même il ne dépend pas de l'homme de le rompre, si l'on except • certains cas rares, précis et limités; voilà pourquoi les coalitions sont si difficiles; si elles ne l'étaient pas, la politique étant si peu gouvernée par la justice, tous les jours on s'assemblerait pour détruire une puissance ; mais ces projets réussissent peu, et le faible même leur échappe avec une facilité qui étonne dans l'histoire. Lorsqu'une puissance trop prépon-
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dérante épouvante l'univers, on s'irrite de ne trouver aucun moyen de l'arrêter; on se répand en reproches amers contre 1 egoïsme et l'iaimoralité des cabinets qui les empêchent de se réunir pour conjurer le danger commun ; c'est le cri qu'on entendit aux beaux jours de Louis XIY : mais dans le fond ces plaintes ne sont pas fondées. Une coalition entre plusieurs souverains, faite sur les principes d'une morale pure et désintéressée, serait un miracle. Dieu qui ne le doit à personne, et qui n'en fait point d'inutiles, emploie pour rétablir l'équilibre deux moyens plus simples : tantôt le géant s'égorge lui-même, tantôt une puissance bien inférleiwe jette sur son chemin un obstacle imperceptible^ mais qui grandit ensuite on ne sait comment, et devient insurmontable; comme un faible rameau arrêté dans le courant d'un fleuve, produit enfin un attérissement qui le détourne. »
Telle est la mission de a Pologne, bien plus grande encore, puisqu'il s'agitnon de sauver l'équilibre politique de l'Europe, mais sa religion et sa liberté ; car, qui peut considérer sans frémir ce que deviendraient l'une et l'autre si la Pologne était détruite? Quel roi les défendrait? On sait leur amour pour la liberté, etRome connaît leur amour pour la religion! En est-il un seul qui ait éprouvé pour les Polonais quelque sentiment de compassion, qui ait admiré leur bravoure, plaint l'inégalité de leurs armes, hasardé un gémissement public ? Non ; les plus proches ont environné ce malheureux pays d'une ceinture de bronze, et fait pleuvoir les balles sur quelques soldats qui allaient mourir pour eux. Ils ont soulTert que les colonnes ennemies entrassent sur leur territoire pour tourner les Polonais, et ils ont fait prisonniers les Polonais qui avaient eu le malheur de se confier à leur générosité. Ils n'ont pas même eu la pudeur de garder une neutralité impartiale. Cernée de tous côtés par d'impassibles voisins, la Pologne a tendu les bras plus loin, elle a cru que la France aurait des entrailles pour de vieux soldais qui
l'avaient servie ; mais il était écrit que la tribune de France ne dirait pas une parole qui pût encourager les fils de ses compagnons d'armes. L'Europe a été immobile, muette, glacée; elle a levé un million d'hommes pour voir mourir" la Pologne, et elle ne lui a pas même dit : C'est bien! M. de Maistre pense que les coalitions sont difficiles ; je le croisaussi, et c'est ce qui étonne que l'Europe ait été ca[>able d'une si impitoyable et si universelle coalition contre un pays aimé de toute l'Europe.
Si les gouvernements ont été capables de donner au monde, et avant la victoire des Russes, un spectacle si triste et si nouveau, que serait-ce après? Je ne voudrais pas, disait Voltaire, avoir affaire à un prince athée; car s'il avait intérêt à me piler dans un mortier, je serais bien sûr d'y être pilé. Et moi j'aimerais mieux avoir affaire à des princes athées qu'à des princes qui se disent chrétiens et qui ont traité la Pologne avec cette implacable lâcheté. Encore plût à Dieu que ce fût de la lâcheté! Mais, au jour du jugement, quand il n'y aura plus de palais, plus de chambellans, plus de velours et de soie et de cordons sur la poitrin'*, quand on lira dans les cœurs, on y verra peut-être que l'enfer ne suscita jamais contre la religion catholique et contre la liberté de plus horribles complots que ceux de noire temps. Ils échoueront, grâce à Dieu! S'ils n'échouent pas, les Polonais seront heureux d'être morts les premiers, dans leur patrie, à l'ombre de leur religion, avec une si grande gloire. Pour nous, nous boirons la lie du calice, et voici ce qu'elle sera : de la boue dans du sang.