DE LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
(12 Juin 1831)
Une seule chose fait peur à beaucoup de catholiques dans le régime libéral, c'est la liberté de la presse. Ils ne peuvent comprendre qu'on laisseà l'erreur la faculté illimitée de se produire et de se défendre contre la vérité. Il leur semble que l'ordre est détruit par cela seul que le mensonge traite avec elle d'égal à égal, d'autant plus que la vérité se sert d'armes nécessairement inférieures et comme à demi-brisées. C'est \h, si nous ne nous trompons, la situation d'esprit de plusieurs catholiques de bonne foi, qui ont fait de grand cœur les funérailles du pouvoir absolu, mais qui se sentent quelquefois troublés par l'apparition de l'imprimerie, vieux fantôme pourtant, dont trois siècles ont démontré l'impuissance contre la religion, et qui fera rire, dans trois siècles, les petits enfants.
La liberté de la presse n'implique qu'une chose, qui peut déplaire à ceux qui ne sont pas catholiques, mais que les catholiques sont forcés d'admettre, c'est qu'il n'existe aucun tribunal civil capable de discerner le vrai du faux en matière politique et religieuse, d'où il suit qu'aucun tribunal civil n'a le droit de se constituer c\ priori, par voie de censure, juge suprême de la vérité. Seulement, quand un livre est devenu public, douze citoyens rassemblés peuvent dire à l'auteur: Nous ne savons si ce que vous av ;z écrit est A^rai ou faux, mais ce que vous avez écrit est réprouvé par l'opinion commune, et elle vous condamne à tant de francs d'amende ou à tant d'années de prison. Ce jugement à posteriori, par voie de répression, n'est pas absolument logique; il est néanmoins tolérable,
parce qu'il ne fait pas du prince, c'est-à-dire d'un seulhomme le maître du bien et du mal dans son royaume, le modérateur souverain de la pensée, le pontife unique et réel de la nation. Le jury sans doute n'est pas plus infaillible que le prince. Mais il est composé de citoyens de tous les rangs et de toutes les opinions; il n'est pas renfermé dans un palais, il voit, il entend, il change; il ne prononce enfin qu'après la publication des idées, et par conséquent qu'après avoir été éclairé par l'impression générale qu'elles ont produites dans le pays. La censure, au contraire, cache je ne sais où quelques hommes vendus à la corîscience du pouvoir, qui décident de toute vérité selon la colère ou l'ignorance de chaque jour, étendent leurs ciseaux jusque dans le sanctuaire, coupent des pages de l'Évangile, émondent les bulles apostoliques ou les mandements épiscopaux, et réduisent Bossuet à implorer la miséricorde de madame de Maintenon, pour qu'on respecte cette plume que le génie ni l'Esprit Saint ne pouvaient défendre, dès ce temps-là, contre M. le chancelier. La censure n'est pas autre chose que la substitution du prince au Pape, et vu que le prince ne se mêle pas toujours de penser, elle est en définitive la substitution d'un ministre d'état au Vicaire de Dieu. Je ne dis pas assez :car, le Pape reconnaît pour règle l'Évangile et les traditions, au lieu que nos ministres ne reconnaissant aucune loi supérieure dans l'ordre spirituel, la censure n'est pas même la substitution de l'hôtel de la rue des Saints-Pères au Vatican, mais un despotisme impie qui n'a pas de nom: c'est M. de Montalivet fait Dieu. Nous le disons hardiment, l'idolâtrie n'a rien imaginé de pis; car, quand elle a fait des dieux, ces dieux étaient du moins des hommes.
Que veulent donc les catholiques, quand ils songent à la liberté de la presse avec un sentiment de terreur? Ils veulent l'infaillibilité ministérielle mise à la place de l'infaillibilité papale, le veau d'or à la place du Sinaï. Ils veulent la dégradation où est tombée cette Église russe, dont
les mandements se fabriquent dans les bureaux, et dont la crosse est un knout. Ils veulent, par un doute affreux contre la puissance de leur foi, se jeter pieds et poings liés dans l'antichambre du premier athée créé ministre, peu soucieux de tomber si bas, pourvu que l'univers descende avec eux dans la boue, et qu'il n'y soit pas tellement étouffé qu'on ne puisse lui parler de Dieu, à défaut d'autre chose.
Les catholiques espéreraient-ils qu'en rétablissant la censure, on aurait soin d'en exempter leurs écrits? Ils se tromperaient bien, et ils devraient avoir une autre expérience des choses de ce temps. Le privilège de la liberté est impossible aujourd'hui, il est impossible à jamais, et les princes qui ont le plus désiré naguère les progrès de notre foi, n'ont jamais établi pour elle que le privilège de la servitude. Nous les blâmons moins que nous ne les plaignons; l'esprit d'égalité, plus vivant encore que celui de la liberté, s'opposait invinciblement à leurs efforts. Napoléon revenant au monde avec le sang des Bourbons dans ses veines, aurait pu de nouveau ployer la France devant l'airain de sa volonté; mais faire une France libre et une France esclave ! cela ne s'est vu et ne se verrait qu'à une condition, c'est que les catholiques fussent la partie esclave. D'ailleurs il ne s'agirait pas seulement d'exempter leurs écrits de la censure, pour que les droits du catholicisme fussent respectés. Les hommes sont tous frères et tous chrétiens; ils ont tous été affranchis le même jour par le même sang, et nul prince ne peut être à l'égard d'aucun d'eux juge suprême de la vérité, sans que l'Eglise catholique ne soit anéantie à l'instant. Il n'y a donc à choisir qu'entre deux partis : la liberté de la presse ou la censure exercée par l'Église. Voilà la position.
Maintenant la censure civile peut-elle être exercée par l'Eglise? L'Etat peut-il et veut-il confier la censure à l'Eglise? Non. Reste donc la liberté et Dieu soit béni ! Dieu
soit béni d'avoir fait l'homme une créature si élevée que la force conspire vainement contre son intelligence, et que la pensée n'ait içi-bas d'autre juge que la pensée. Loin que l'ordre soit détruit par le libre combat de l'erreur contre la vérité, c'est ce combat même qui est Tordre primitif et universel. Ilien, dans les desseins de Dieu, n'a été accompli par voie de censure, et tout l'a été f)ar \o'hi de répression. L'enfer n'existe que parce que la censure est impossible à Dieu même : il a préféré du moins au régime de la censure le régime de l'enfer. Car si l'enfer fait des damnés, il fait aussi des hommes et des saints au lieu que la censure n'eût peuplé le monde que d'idiots immortels. Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment des catholiques se réA^oltent contre la liberté de la presse, malgré le déluge effroyable de crimes et de malheurs dont elle a inondé l'univers. Si Dieu eût raisonné comme M. de A'illcle, le monde eût été heureux, aussi heureux qu'un mouton peut l'être sous une monarchie; m;iis Dieu voulait que le monde fût homme, dût-il lui en coûter l'éternité. On pouvait objecter aussi au souverain Créateur, que le mal serait plus fort que le bien dans le régime libéral qu'il choisissait. 11 l'a néanmoins choisi, sachant que la liberté est le bien par excellence, contre lequel le crime ne prévaut pas, puisque le crime est une preuve même de la liberté, et qu'il atteste la présence d'une créature divine partout où il se commet. Néron parricide était une grande chose : les animaux nourris au Vatican pour fournir la laine des paUhims de toute la chrétienté, ne sont rien. 11 n'est pas vrai d'ailleurs, dans aucun sens, que le mal soit plus fort que le bien, et que la vérité combatte, sur la terre, avec des armes dont l'inégalité ait besoin d'être réparée par le secours du pouvoir absolu. S'il en était ainsi, la vérité serait bien malheureuse; car le pouvoir absolu n'a jamais travaillé que pour lui. Est-ce à l'aide du pouvoir absolu que le christianisme s'est fondé ? Est-ce à l'aide du pouvoir absolu que les hérésies du Bus-Empire
ont été surmontées? Est-ce à l'aide du pouvoir absolu que les peuples ariens de l'Occident ont été convertis? Est-ce àl'aide du pouvoir absolu que la philosophie du dix-huitième siècle tombe en poussière aujourd'hui? La vérité persécutée a triomphé partout de l'erreur protégée et ; puissante : voilà l'histoire. Et aujourd'hui l'on vient nous dire que, si la vérité est réduite à combattre l'erreur par ses seules armes, en plein air, librement, todt est perdu. Insensés! il n'y a qu'une preuve que tout ne soit pas mensonge et jeu de l'esprit, c'est que quelque chose, ha'i depuis l'origine, esclave depuis l'origine, blessé et sanglant depuis l'origine, a pourtant triomphé depuis l'origine de tous les obstacles humains : et ce quelque chose battu des flots, vous croyez qu'il périra par la liberté ! Beaucoup d'hommes ont secoué la tête en passant devant le Christ ; mais, je vous le jure, je n'en ai point rencontré dans l'histoire dont le blasphème ait égalé le vôtre. Vous ne connaissez pas le Galiléen.
Catholiques, croyez-moi, laissons à ceux qui n'ont foi qu'aux princes de la terre les espérances de la servitude. Laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle, et s'enfoncer dans des conséquences lamentables où ils n'auraient plus qu'à choisir entre la destruction de l'ordre et celle de la raison. Ce sont des enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'éclipsé, et qui se tordent les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et, notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons : les jours ne tuent pas les siècles, la liberté ne tue pas Dieu.