‹ Lacordaire journalisteChapitre 84 sur 114 · DE L'ÉLECTION ET DE LA NOIVIINATION DES ÉVÈQUES · texte numérisé non relu

DE L'ÉLECTION ET DE LA NOIVIINATION DES ÉVÈQUES

(17 Juin 18.H)

Cet ouvrage est une histoire rapide et animée de la liberté de rÉglise dans les modes divers choisis par elle pour perpétuer sa hiérarchie. Tandis que tout change, et qu'elle-même conforme sa discipline aux nécessités des temps, on la voit, attentive h s°. préserver du joug des princes, ramasser incessamment ses forcespour maintenir la charle fie sa libciié comm.e le disait au douzième siècle Geotïroy de Vendôme. Soit que les l^^véques élisent leurs collègues, selon l'ordre primitif; soit que l'élection transférée aux chapitres par le quatrième Concile de Latran introduise un ordre nouveau, soit que les Souverains pontii'es attirent h eux, sous le nom de réserves, une gF'ande partie des nominations; c'est toujours pour le salut de sa liberté que l'Eglise se plie à ces changements, et le Concordat de François 1" lui-même, tout malheureux qu'aient été ses résultats, fut encore une victoire de l'Église sur une plus grande oppression dont elle était menacée. Tel est l'esprit et la marche du livre. L'auteur a rendu un vrai service aux catholiques en leur remettant sous les yeux les titres de leur indépendance, dans un moment ofi se déchirent les derniers lambeaux de la société chrétienne, et oi^, le pouvoir devenu indifférent, voudrait néanmoins conserver les concessions que l'Église avait faites à sa piété. Dieu ne permettra pas qu'il les conserve; car il ne peut pas permettre que son Église périsse étouffée dans l'abjection. Mais l'heure de son affranchissement peut être hâtée ou retardée, selon que les

1. Titre même de l'ouvrage dont Lacordaire fait l'appréciation dans cet article.

Catholiques travailleront avec plus ou moins de courage à reprendre le caractère, trop.affaibli en eux, de l'homme libre, de l'homme de Dieu et du peuple ; et ils doivent applaudir au chrétien modeste qui a pris une grande part à ce travail, sans leur dire son nom.

Toutefois plus nous attachons de prix aux veilles consciencieuses de l'auteur, plus nous sommes en droit de ne pas taire les points sur lesquels nous n'avons pu tomber d'accord avec lui. Dans le chapitre XII sif/- le Concordat de Léon X et de François /", l'honorable écrivain a soutenu trois propositions qui ne nous semblent pas conformes à la vérité, savoir que le Concordat ne fut pas l'œuvre du gallicanisme, ni de François l^i^et que ceux qui en ont récemment montré les inconvénients ont implicitement accusé de faute l'Église romaine. Ces trois propositions qui,, du reste, ne font pas corps avec l'ouvrage et sont tout à fait étrangères au but de l'auteur, dont la plume a signalé plus vivement que nulle autre les inconvénients du Concordat, dans un chapitre exprès, ces trois propositions méritent un examen sérieux.

Après les Concilesjde Constance et de Baie en 1438, quelques évéques de France s'assemblèrent à Bourges, en présence du roi Charles Vil et de sa cour. Là, ils décidèrent que tout pouvoir serait ùté au pape sur la nomination des évêques, que le chapitre élirait, et que l'élu recevrait l'institution canonique du métropolitain. Cet acte s'appelle la Pragmatique sanciion. Charles VII la maintint, Louis XI l'abolit, Charles VIII et Louis XII la protégèrent ; le Clergé de France, les parlements et l'Université la prirent sous leur sauvegarde, les papes Eugène IV et Pie II l'attaquèrent violemment, Jules II convoqua contre elle à Rome le cinquième Concile de Latran, enfm, au milieu de ces divisions, Léon X et François I" montèrent, l'un sur le trône de France, l'autre sur le Siège Éternel. Le nouveau Pape craignant que, si le Concile de Latran anathématisaitsans accord préalable la pragmatique sanciion, l'Église

de France ne se séparât du Saint Siège, convint à Bologne avec François P"" de céder h la couronne l'élection des Évéques pourvu que la couronne ne contestât point à la Tiare l'institution canonique. François 1" accepta le traité, le clergé de France et le Parlement le repoussèrent, jusqu'à ce que le Parlement, ayant reconnu ce qu'il apportait d'avantages au pouvoir séculier, devint son plus ferme défenseur. Tels sont les faits.

Or, le Gallicanisme fut-il étranger à ce Concordat? l'auteur le pense, sur ce motif, que le Clergé français était fortement attaché aux élections capitulaires, qu'il les a toujours regrettées et qu'il s'opposa, autant qu'il le put, au traité de Léon X et de François 1". Malheureusement il ne résulte de là aucune preuve en faveur du Gallicanisme. Le Gallicanisme rejeta le Concordat qui le rattachait au Saint Siège par des nœuds qu'il avait cru rompre à Bourges. Mais qui réduisit le Saint Siège à recourir au Concordat pour reformer des nœuds à demi rompus? Qui réduisit le Saint Siège à chercher près du trône un appui qu'il n'aurait pas trouvé dans l'épiscopat ? Qui força le Saint Siège de conclure un traité contre une Église avec un roi? Les élections avaient été en Allemagne un sujet de troubles plus affreux et plus longs qu'en France. Pourquoi l'Église romaine put-elle les maintenir en Allemagne et y détruire l'influence séculière par le Concordat de 1448, tandis qu'elle ne put sauver en France l'autorité apostolique qu'en sacrifiant les élections au pouvoir royal? L'auteur lui-même va nous répondre; « que diflerent eût été le sort de notre Eglise si l'esprit d'indrpcndance qui fermentait alors n'eût point empêché l'application des règles ceinon'iques^ Plus heureuse rjue )ious l'Allemagne avait consommé sans effort une réforme dont le besoin se faisait sentir partout. Par un Concordat, le premier de tous, conclu en 1448, entre Nicolas V d'une part et de l'autre Frédéric 111 avec les Princes de la confédération germanique, les réserves devenues désormais moins nécessaires

avaient clé considérablement réduites, les élections capi tulaires étaient rétablies. Leur liberté se trouvait assurée par l'éloignement de toute intervention laïque et leur canonicité garantie par la confirmation qui d'après les conventions, devait 'nécessairement venir du Saint Siège » {De iélecLion etc. pag. 189 et 190). Ce fut l'esprit d'indépendance, comme le dit si bien l'auteur, qui priva la France (le ces grands biens, et contraignit l'Eglise romaine d'abandonner, par un règlemeMt fixe à un roi, l'élection des évéques, ce qui ne s'était jamais vu. Or cet esprit d'indé- ]>endance venu de Constance et de Baie, manifesté depuis à Bourges, quel nom a-t-il dans l'histoire ? Léon X ne s'est pas trompé sur les causes qui le contraignirent de signer le Concordat de 1516 et dans la Bulle oii il anathématisa la pragmatique sanction, après avoir rappelé d'illustres exemples de la soumission au Siège Apostolique, il continuaitainsi : « Nous ne serions pas dans l'embarras oii nous sommes, si ceux de Bourges et de Bàle avaient suivi ces louables coutumes » Quam laudahilem consueludinem si Bituricenses et Basileenses seculi fuissent hujusmodi modestia procul dubio careremus (Conc. hard. Tom. 9 pag. 1829.)

François P"" n'est pas plus innocent que le Gallicanisme dans l'affaire du Concordat. L'estimable écrivain essaie de le justifier, par deux citations : l'une extraite d'un mémoire sur le Concordat, par le chancelier Duprat, l'autre tirée d'un préambule joint au Concordat lui-même par François P^ Le chancelier Duprat dit dans ce mémoire (jue le roi « loin d'avoir recherché la nomination des évéques, l'avait plutôt reçue du pape, qui la lui avait offerte de son propre mouvement. » Et le roi dit dans son préambule que « quant aux élections, il n'avait pu obtenir ce qu'il désirait. » Nous remarquerons d'abord qu'il y a peu de critique à rechercher les intentions d'un roi dans les mémoires que son chancelier présente à un parlement mal disposé, et dans les préambules d'un traité

destine à (îlre mal accueilli. Ceux (jui apprécieront un jour les intentions des grandes puissances de l'Kurope par rapport à la Helgique d'après les Protocoles de Londres, courront i^rand l'isqiie do se tromper. J'ajoute peu de foi au mémoire de Duprat et au préambule de Kran^'ois V et j'aurais le droit de n'en pas croire un mot. L'un et l'autre s'étudiaient à vaincre la résistance du clergé et du parlement, et l'un et l'autre ont dil lui tenir ce langage : « Nous sommes bien fAchés, mais que voulez-vous? le pape a été inflexible. » Les véritables intentions de François I" sont dans le Concordat lui-même et il est également coupable, soit qu'il ait le premier sollicité le droit d'élection, soit qu'il l'ait accepté; car, dans tous les cas, il voulait rester le maître absolu de noinmer aux sièges de son royaume, le maître par la pragmatique sanction, au moyen de son inlluence établie sur les électeurs, ou le maître par le Concordat, en vertu de son droit direct. Invinciblement appuyé sur l'esprit du clergé de France, certain que les anathèmes du cinquième Concile de Latran produiraient un schisme, et que le pape en était épouvanté, le roi a été l'arbitre souverain de la conférence de Bologne, et il est impossible de croire, en effet, que le pape ait signé, sans une absolue nécessité, un Concordat si nouveau et si difTérent du concordat germani(|U('. 0?', (/nicont/ue est Varbitro d'un Iraité en est st'.ul imiwur. L'estimable écrivain sup])Ose, il est vrai, qu'au temps de la conférence de Bologne, François l""" avait besoin du pape ; on va en juger : « L'intervalle des deux cessions dixième et onzième du Concile de Latran, dit un historien, fut rempli d'événements très mémorables. Le roi François P' passa en Italie avec cinquante mille hommes, recouvra Ccnos et battit les Suisses à Marignan, se rendit maître du Milanais, réduisit Maximilien et le força i\ se contenter d'une pension annuelle, répandit l'admiration de sa valeur et de sa bonne fortune dans toutes les cours de l'Europe. Le pape, qui avait négocié avec tous les en-

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nemis de la France pour faire échouer celte expédition, fut frappé plus que personne d'une révolution si subite; il n était plus question de lier des intrigues, le roi était sur les confins de la Toscane et pouvait sans peine en chasser les Médicis; de là dans l'État ecclésiastique il n'y avait qu'une excursion à faire, il fallut donc que Léon X envoyât présenter son compliment {Hist. de VEgl. gall. cont. par le P. Berthier. T. i 7 , p. 423.) Or, sait-on quel fut le résultat du compliment présenté? La conférence de Bologne et le Concordat.

Mais quel intérêt, dira-t-on, portait François I" à exiger la nomination des évéques ? Pourquoi s'est-il proposé ce but dans la conférence de Bologne? N'était-il pas maître des élections avec la pragmatique sanction? oui, mais maître par l'intrigue, maître par une puissance qui pouvait lui être disputée, maître en fait et non en droit. Or, la possession de droit était pour la couronne une conquête inappréciable, soit du côté de la dignité ; soit par rapport à la permanence de son intervention dans les affaires de l'Église. « 11 fallait, dit le chancelier Duprat, tenir compte au Saint-Siège de l'honneur qu'il faisait à nos rois de leur confier la nomination des premières places du clergé de France, ce qui relevait beaucoup l'éclat de la couronne et méritait bien que le parlement se fît le défenseur d'un si beau droit. » {Ibid.p. 461 .) Encore le chancelier ne disait pas tout, et le reste ressortira mieux sous la plume de l'auteur que je combats avec tant de regret. « Dans la grande controverse des investitures, les papes ont lutté des siècles entiers contre le système qui cherchait à aliéner toute la vigueur de l'Église au profit de la politique par l'inféodation de tous les bénéfices. En France, le Concordat de Léon X avait réalisé d'une manière plus douce, mais bien plus efficace, cet ancien plan si incompatible avec les franchises du clergé. Tous nos rois, depuis Louis XI, ayant travaillé successivement à démolir pièce à pièce l'édifice féodal, il était urgent d'of-

frir à la noblesse un dédommagement pour tant de pertes réelles, il fallait donner le change à ses justes regrets, et pour cela ouvrir une nouvelle porte h sa légitime ambition. En transformant les hauts bénéfices en autant de fiefs destinés à former le pntrimoine des grandes familles, le souverain enchaînait la noblesse au clergé qu'il dirigeait par l'influence des nominations et simplifiait la machine du gouvernement par l'amalgame des deux premiers ordres dans un seul. La cour devenait le chemin de l'épiscopat, les prélats, les hommes du roi, les dignités de l'Église la récompense des services politiques, le prix de la fidélité, en un mot, par le plus grand de tous les abus^ la religion tout entière devenait la propriété du Roi. » (De iéleclion, etc. p. 226-221 .).

Gela valait la peine de signer le Concordat et cela justifie, ce nous semble, ceux qui ont naguères eu l'honneur de soutenir que François P"^ avait exigé pour lui le droit de nommer les èvêques et qu'il s'était proposé de rompre les vieux liens des peuples avec le catholicisme dans le but profond d'assouvir et d'asservir la noblesse.

L'auteur adresse à ceux dont il est ici question un dernier reproche, qu'ils ont droit de repousser avec quelque sensibilité : « Leur vénération pour l'Église romaine, dit-il, n'a pas empêché qu'ils ne l'aient implicitement accusée de faiblesse et de complicité, comme si un catholique ne savait pas que Dieu veille dans les cieux sur la fidélité de son Epouse. » Oui, tout catholique le voit, et c'est pourquoi ceux sur qui tombe ce reproche s'exprimaient ainsi : « En consentant, quoique à regret, h l'établissement des concordats, le Saint-Siège a usé d'un pouvoir devant lequel doit fléchir toute conscience catholique. Tout ce qu'il a fait est bien fait, car il est des époques oii de grands maux ne peuvent être évités qu'au prix de grandes condescendances et l'autorité du Père de tous les chrétiens, sacrée pour tous dans tous les temps, ne nous est jamais plus vénérable et plus chère que lorsque, ce-

dant à la rigueur de circonstances inexorables, elle reçoit comme la consécration d'un douloureux sacrifice. » Nous ne croyons pas que l'auteur ait justifié autrement le Saint- Siège, ni plus haut. Mais il est une impartialité qui porte malheur à la vérité dans les temps des partis. On s'effraie soi-même de penser comme ceux que le monde trouve si hardis, et l'on cherche dans les abhiies de la logique ou de l'histoire, quelque distinction qui donne le mérite d'être modéré en disant les mêmes choses que ceux dont l'âpreté fait peur. L'honorable écrivain, nous n'en doutons pas, est au-dessus de ces frayeurs d'un siècle timide et il n'aura besoin que de jeter un regard dans son cœur pour y apprendre que quiconque aujourd'hui n'a pas une plume de fer trahira malgré lui la vérité.

Je me résume.

Le Concordat de 1516 est un des plus grands crimes du Gallicanisme, car ce fut le Gallicanisme qui mit le Saint- Siège entre la nécessité du schisme et celle du Concordat.

François l" fut l'auteur du Concordat, parce qu'il fut le maître absolu de ses conditions, que ce soit lui ou Léon X qui en ait conçu le dessein K

Enfin, personne n'a attaqué le Saint-Siège à cause du Concordat, car tout le monde sait que ce traité fut nécessaire autant que la plupart de ses résultats ont été malheureux.

Nous espérons que l'auteur, dans une seconde édition, accordera à la vérité et à l'estime que mérite de lui son propre travail, le retranchement de quelques phrases inexactes qui ne sellent en rien à son plan. Nous sommes plus malheureux que lui de ne pas nous trouver pleine-

1. On allait porter le dernier coup à ce corps de discipline (la pragmatique sanction)' loi^sque le l'oipr'U la résolution défaire un traité qui, en conservant la plupart des décrets de la pragmatique sanctionne causât toutefois point d'ombrage à la cour de Rome, {Mcm. du Chanc. Duprat.)

ment d'accord ; mais la vérité passe avant le plaisir do n'avoir qu'une même pensée. Les catholiques liront son ouvrage avec intérêt et avec fruit; sous ce rapport, il est encore plus heureux que nous.

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