ENTRÉE DU PRINCE LÉOPOLD EN BELGIQUE
(20 Juillet 1831)
Il semble que, depuis un an, Dieu se plaise à déjouer toutes les prévisions naturelles de l'Europe sur les événements qui se passent dans son sein. A partir de la prise d'Alger, rien ne s'est fait comme on l'aurait attendu; le roi très chrétien, en plantant le drapeau de la France sur la terre aventureuse des Maures, a commencé une histoire qu'on croirait écrite par quelques Arabes réveillés au bruit de nos armes sous les ruines brillantes de leur civilisation, et cherchant à amuser le loisir de leur sépulcre avec des fables ressuscitées de l'Orient. Ils ont merveilleusement réussi. Le monarque français qui avait troublé leur sommeil habite un vieux château de l'Ecosse ; il est tombé en une nuit avec la rapidité d'un songe, et l'on s'est étonné que la gloire eût si peu de puissance. C'était la gloire de saint Louis s'en allant une secon<le fois de l'Afrique chargé des reliquaires d'une race royale; mais saint Louis n'avait pas été victorieux, et les restes de sa famille étaient portés à Saint-Denis sous les bannières de France, par un fils héritier de son trône et de son nom. Cette fois le monarque était vainqueur, un royaume venait de finir par ses ordres; et pourtant il emmenait son petit-fils à une autre sépulture que celle de ses pères, sans que personne s'émût à le voir passer, sauf deux royaumes qui saluèrent sa chute en tombant avec lui. Lui, vieux roi chrétien, partait pour l'exil après une croisade, victime de ressentiments contre la foi catholique qu'il avait essayé de soutenir, et ces autres rois, collègues de son malheur, étaient chassés l'un comme hérétique, l'autre comme schismatique, tous trois pour avoir haï la liberté. Spectacle singulier que le temps a rendu plus merreilleux encore !
L'un des rois bannis avait deux trônes: celui qu'il avait gardé était formidable et faisait trembler sous le pôle le midi de l'Europe; il avait deux fois détruit la fortune de Napoléon : il venait de dicter des lois à Constantinople, et menaçait d'atteindre l'Angleterre jalouse dans les pay> baignés par les grandes mers de l'Asie. Le peuple qui l'avait bravé par une révolte ne comptait que quatre millions d'hommes resserrés entre trois puissances ennemies de sa liberté, et, depuis trente-cinq ans, sa liberté perdue par la conquête ne lui avait rien laissé de la force que donnent une administration civile et militaire à un peuple indépendant. On prophétisa dans toute l'Europe la prompte vengeance du czar. Des ukases superbes furent adressés au sénat de Saint-Pétersbourg; la noblesse russe tomba aux genoux de son maître, ayant en mains l'épée qui avait brillé devant les murs de Paris, d'Érivan et d'Andrinople : de grandes armées se rangèrent sous le général qui avait vaincu aux Balkans, et dont le nom ressemblait à celui d'une victoire; de l'autre côté on s'arma de faulx comme l'on put, on chanta de vieilles chansons, et tous les fameux généraux étant morts pour la liberté, on pria la sainte Vierge d'être en aide aux armes de la Pologne : on mit 1 nom de Dieu sur les drapeaux^ de peur que le nom des anciennes batailles ne fût trop fier pour un peuple qui allait mourir, et les soldats bénits par leurs prêtres, chantant et priant, marchèrent avec un général qui portait un scapulaire sur la poitrine au devant de l'ennemi. Il y a huit mois de cela, et Dieu a fait un cercueil: le vainqueur des Balkans y dort à côté du vice-roi de Varsovie, et du fond de ses palais impériaux, dans Saint-Pétersbourg assiégé de la peste, le Czar ayant vu une place entre deux, envoie au sénat qui recevait ses magnifiques ukases un paquet mystérieux où il est parlé de sa mort.
Mais voici un autre spectacle.
Le peuple qui avait chassé son roi hérétique a aujourd'hui un nouveau roi. Il le recevra bientôt dans sa capi-
taie, sur une place où des milliers d'hommes ont sacrifié I leur vie à l'indépendance nationale, à la liberté de leur pays et de leur religion. Quel est le prince qu'ils vont couronner les uns et les autres, ceux qui sont morts par les mains de ceux qui ont survécu, les uns avec leurs couronnes sanglantes et les autres par leurs acclamations? (Juel est-il? C'est uri prince étranger et hérétique, le fils de leur choix pourtant, le fils d'une révolution qui a u pour cause première le nom étranger des Nassau et leur religion hostile à la religion de leurs sujets. Prodigieux événement, comme ceux que je racontais tout à l'heure, prémices d'une époque oii tout sera transformé et qui est déjà venue, jeux apparents qui, loin d'être sortis de l'imagination des Arabes réveillés sous les glorieux drapeaux du dernier roi de France, viennent des profonds conseils qui poussent le monde à l'achèvement des éternelles fins pour lesquelles il fut créé.
Tout est sérieux ici. Les Français logés à la Gassauba sont l'avant-garde du christianisme vers l'Orient; et déjà ils tendent la main aux postes chrétiens de la Grèce et du Gaucase en appelant l'armée qui retrouvera, par les murs de Gonstantinople, un chemin connu de la gloire et de la religion; ce roi catholique qui avait, sur ses vieux jours, envoyé cette avant-garde à la découverte du monde à venir, et qui maintenant rêve, dans le palais de Marie Stuart, aux causes de sa chute étonnante, est une preuve que quelque chose manquait à Dieu sous son règne: et que manquait-il, sinon la liberté? Ce czar humilié par la guerre et par la peste, vaincu dans sa tanière de cent mille lieues carrées par une poignée de catholiques, annonce que la vraie foi est encore invincible, et qu'il ne sera pas permis au schisme de prévaloir contre l'Église romaine; ce roi hérétique rejeté dans ses marais en est un nouveau signe, et cet autre roi hérétique qui vient occuper une place pleine des avertissements du malheur, présage que les princes n'ont pas été choisis pour accomplir les nou-
velles destinées des nations; enfin tous ensemble, hommes et choses, vainqueurs et vaincus, de l'Atlas à la Neva, de Varsovie à Bruxelles, du trône à l'exil, tout atteste que le monde souffre, qu'il a besoin de croire et d'être libre pour guérir, et que la Providence a résolu sa guérison, parce qu'elle a fait les peuples de la terre capables de salut : Qui sanabiles fecit nationes lerrx.
C'est avec ces pensées que nous verrons entrer dans Bruxelles le roi que la Belgique s'est donné par le choix de son congrès national. En un moment si grave, nous qui aimons la Belgique comme une sœur née du même père et de la même mère, c'est-à-dire du Christ etde la liberté, nous avons un besoin vrai de lui redire l'amour que nous lui portons, et combien nous avons à cœur que ses destins soient pacifiques et prospères. Quand elle chassa ses oppresseurs qui lui avaient été donnés par l'étranger, et qui ne se souvenant pas qu'ils avaient à faire pardonner leur origine, voulaient, outre leur race, lui imposer leur langue^ leur enseignement, leurs dettes et leur religion, nous applaudîmes à son affranchissement. Quand, un mois plus tard, elle combattit dans Bruxelles pour sa révolution, et qu'Anvers brûlé sur les rives des deux pays éclaira la gloire de l'un et la honte de l'autre, nous fûmes contents que le sort des armes eût été si beau pour elle : des pleurs se mêlèrent à notre joie aux champs de Berchem, car il y a toujours de la douleur au fond des choses humaines. Quand elle décréta sa constitution, et que nous vîmes sa liberté si jeune encore devancer de bien loin celle de la France, nous catholiques, nous fûmes fiers d'être les premiers après avoir été les derniers, et bientôt l'arc en ciel qui se levait pour nous dans la tempête du sein de la Belgique, ayant achevé sa courbe glorieuse aux murs de Praga, il nous fut visible qu'il se passerait sous la nuée, entre les deux autels affranchis, quelque grande miséricorde du Seigneur, La Belgique victorieuse et libre eut besoin d'un chef. Autrefois dix chevaliers plutôt qu'un
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seraient venus, des quatre coins de l'Europe, oiïrir leur bras et leur puissance à tel pays qui eût manqué d'un nom royal, sans demander permission à des las de rois jaloux et si on leur eût demandé après la bataille d'oij ils étaient, ils auraient répondu comme le dernier Guise à Naples : « Je suis né dans la felouque qui ma apporté ici. » Les affaires ne sont pas de la sorte en notre temps. La Belgique offrit sa couronne à un jeune prince français; on n'en voulut pas, de peur que la France no fût soupçonnée d'aimer encore la gloire. Alors nous plaignîmes u:î peuple trompé par des négociations perfides recouvertes d'un voile d'amitié; nous désirâmes qu'il n'allât pas de cour en courcherchersur des canapés tranquilles quelque roi assez complaisant pour se lever devant une couronne, et, que, puisque les rois avilissaient eux-mêmes le sceptre jusqu'à ne i)as vouloir le prendre sous la forme d'une épée, la lière l^elgique le laissât dans les coffres de la Hollande, et demandât à ses vieilles traditions un signe d'autorité plus simple et plus grand. Tel a. été notre langage jusqu'au dernier jour. Mais la Belgique a consommé son choix, elle a trouvé un roi qui a bien voulu d'elle, à condition qu'elle serait plus petite que sa révolution ne comptait le faire, il y a bientôt un an. Assis près des bornes qu'elle s'est tracées par un sillon plein de son sang et de ses sueurs, il ne nous appartient pas de blâmer avec amertume la limite d'une indépendance conquise avec un courage et une patience héroïques contre cinq rois ligués pour la paix, à ce qu'ils disent, à ce qu'ils disent à ce jour qui ne sera plus demain, et qui a derrière lui la postérité.
Quoique le roi de la Belgique soit prostestant, après la leçon donnée au roi Guillaume, il est probable qu'il respectera la liberté du culte catholique, la liberté d'enseignement et d'association qui en font partie, et qu'il jurera de maintenir avant que les Belges ne lui prêtent serment de fidélité. Heureux les peuples qui trouvent sur le sol paternel le défenseur de leurs droits, un prince dont la
naissance fut le premier serment à la patrie ! Mais il n'y a plus de pasteurs d'hommes, et dans cette vie que nous menons, sans foi commune, s<ans postérité, débris sanglants d'une société finie, aucétres incertains d'une société encore inconnue, il vaut mieux pour nous, donner l'hospitalité à des rois que de la recevoir d'eux. Si le prince Léopold est ingrat, la Belgique se souviendra qu'il est étranger. Nous souhaitons qu'elle ne s'en souvienne jamais, qu'elle vive dans la paix et dans la liberté, sous la protection du Dieu dont elle a honoré la cause par ses armes et par ses délibérations, par sa foi, par son amour de l'ordre qui a été plus puissant que les intrigues de tous les partis, enfin par cette mission qu'elle avait reçue du Ciel d'élever la première le labarum^ qui conduira mieux et plus loin que celui de Constantin les siècles dont nous sommes les vedettes aventurées. Nous souhaitons qu'elle devienne un spectacle qui encourage les catholiques à conquérir leur affranchissement, et qu'elle soit un reproche à tous ces oppresseurs qui, en présence de tantde pays oii la liberté fleurit à l'ombre de la foi, calomnient encore les enfants du Christ. Nous souhaitons que la Belgique soit heureuse, et s'il était vrai qu'à l'autre extrémité de l'Europe, un peuple dont la gloire seule à le droit de prononcer le nom, dût profiter de la paix qui se prépare à Bruxelles, nous croirions nos vœux accomplis. Les sacrifices des Belges, payés par la protection accordée à la Pologne, seraient une réparation acceptable de ceux qui vivent et de ceux qui sont morts pour l'indépendance : si la couronne de leur pays pèse moins qu'elle ne devrait dans l'Occident, le sang des Polonais pèsera moins de l'autre cO)té, et ce sang épargné se retrouvera quelque jour dans les destins du monde. Rien ne se perd; les libérateurs du genre humain sont sortis quelquefois d'une goutte de sang oubliée par mégarde ou par mépris. La Belgique est digne de racheter la Pologne, et ne sauvât-elle qu'un de ses fils, il sera Sobieski. Les grands hommes naissent dans les
trésors éternels des vertus des peuples longtemps amassées jusqu'à ce qu'enfin Dieu leur donne une àme et les envoie aux peuples comme une imai^e d'eux-mêmes. Ceci soit dit à la brave, à la patiente, à la loyale Belgique. Quant à nous, catholiques de France, suivons les desseins de Dieu et ne nous étonnons de rien, n'ayons peur de rien, car rien n'arrivera comme nous le pensons. Les songes et les méditations de l'homme sont vains dans les siècles de merveilles, et ce siècle est une merveille depuis les consuls qui l'ouvrirent en habit brodé sur le cadavre de la république, jusqu'à vous qui me lisez.