‹ Lacordaire journalisteChapitre 87 sur 114 · REPONSE AU « MESSAGER · texte numérisé non relu

REPONSE AU « MESSAGER

(23 Juillet 1831)

Le Messager des Chambres cherchait hier soir à nous mettre en contradiction avec nous-méme, à propos de l'article sur la Romagne, oii nous blâmions le ministère de son intervention diplomatique dans les affaires du Saint- Siège, et où nous redisions ce que nous avons dit vingt fois touchant la liberté de l'Italie. Ce journal déclare d'abord qu'il avait souvent été étonné de nous trouver au nombre des partisans les plus exagérés de la liberté. Pour nous, nous ne connaissons en France aucun partisan exagéré de la liberté, nous n'y connaissons que trois partis avides du pouvoir, dont l'un l'a perdu et le regrette, l'autre l'a obtenu et veut le garder, le troisième ne l'a jamais eu et veut l'avoir; puis, à côté d'eux, des hommes nouveaux qui ne regrettent pas le premier parti, supportent le second et ne désirent pas le troisième, attendu qu'ils ne regrettent, ne désirent et n'aiment que la liberté. Et qu'entendent-ils par la liberté? Tout simplement ceci ; l'inviolabilité de la

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personne et du domicile^ le rétablissement de l'indépendance domestique par l'émancipation de renseignement, la destruction du règne des commis par V a /franchissement des communes, une représentation nationale qui ne soit pas celle d'une caste, une liberté des Cultes qui ne soit pas celle de violer leurs mystères et leurs autels. Et pourquoi ces hommes nouveaux réclament-ils tout cela? parce qu'on le leur a promis depuis quarante ans et qu'ils veulent échapper au joug des trois partis qui nous tourmentent depuis quarante ans : le parti qui a perdu le pouvoir, celui qui l'a conquis et celui qui veut l'avoir à son tour. Et si ces hommes nouveaux ont parlé un langage ardent et sévère, c'est qu'on se lasse quelquefois, après trois ou quatre républiques, quatre ou cinq monarchies, dix ou douze constitutions, d'être toujours menés par de prétendus libéraux qui vous répètent avec une prudence passée de portefeuille en portefeuille. jusqu'à nous: « Messieurs, il faut savoir attendre; la patience est la première vertu du citoyen » En ce cas, la France possède les premiers citoyens du monde et nous avons le malheur de ne pas en être, mais notre exagération est pardonnable. C'est celle des hommes liés par les mains et par les pieds depuis leur naissance et qui ont la témérité d'ouvrir la bouche parce qu'on leur a dit : marchez ! . . . Par exemple, ils ont entendu crier autour de leur cage : liberté d'enseignement, abolition du Monopole ! affranchissement des esprits I indépendance des opinions! et ayant ouï cela, ils parlaient de la grammaire à quelques petits enfants, lorsqu'on a mis des scellés Bur leurs lèvres, à cause de leur impatience. En vérité, il n'y a pas de quoi se mettre en colère contre eux.

Mais observe le Messager, vous faites un reproche au gouvernement de presser le Saint-Siège d'être plus libéral; n'est-ce pas vous contredire bien hardiment? il faut vous avertir d'abord que nous ne croyons pas du tout à votre propagande libérale. Si vous aviez tant à cœur la liberté; outre votre pays qui la réclame, il eût été bon de ne pas

laisser noyer dans le sanp: celle de la l'ologne, et de ne pas torturer celle de la Belgique dans vos conférences anglaises. Nous avons le droit de repousser une intervention deux fois déshonorée et d'appeler de misérables tracasseries vos prétendus bons offices pour la liberlé romaine. Quand on aura vu de vous un ambassadeur à Varsovie, on respectera mieux vos intentions, jusque-là, permettez qu'on vous le dise, on se défie de vous, on vous croit au service de la peur et non de la liberté. Laissez Rome en paix : assez de peuples destinés à mourir vous accusent de leurs maux, ne sollicitez pas la ville éternelle à vous haïr.

Du reste, fût-il vrai que le ministère désire la liberté des Etats romains nous voyons une grande différence entre leur position et la nôtre, sous ce rapport, différence que V Avenir a expliquée bien des fois. Il est clair que la France a, de compte fait, quarante ans de révolution, qu'elle a passé par des épreuves qui l'ont mûrie pour la liberté véritable, et que s'il est un pays au monde préparé à la recevoir, c'est le nôtre sans contredit : le nôtre où il n'existe plus de couvents, plus de clergé propriétaire, plus de noblesse territoriale, plus rien à piller que le peuple lui-même ; le nôtre qui connaît par expérience tous les despotismes qu'enfante l'anarchie ; le despotisme de l'échafaud, et celui de la gloire et celui de la médiocrité, le nôtre habitué aux excès mêmes de la presse et qui a pu soutenir pendant un an, devant cette presse déchaînée, une monarchie née d'une émeute sur le corps de trois rois. Certes on peut dans un tel pays, demander à haute voix la liberté, la demander, si l'on veut, à In tempête, mais il est d'autres lieux et d'autres temps. 11 est des lieux menacés par une poignée de conspirateurs qui ne tiendraient compte ni des penchants, ni des antipathies du peuple ; il est des temps plus loin de l'avenir que d'autres, quoiqu'ils aient pour mesure le même soleil au même point du ciel. Or nous ne voulons de la

liberté que celle que fait le peuple et qui vient au monde naturellement. Si des génies supérieurs précèdent de plusieurs siècles l'esprit de leurs nations, ils doivent les persuader et non les immoler, ils doivent les éclairer par leurs écrits, et non à la lueur des bûchers comme on Ta dit quelque part. Tout homme qui conspire pour la liberté, ailleurs qu'en plein air est un mauvais citoyen; et tout pays qui a de tels conspirateurs est menacé des plus grands maux que puisse supporter une société. Les Chrétiens, quand ils commencèrent, avaient plus à souffrir dans le monde païen que les carbonari dans leur patrie; ils se cachèrent aussi, ils moururent aussi, ils furent traités trois cents ans comme des bétes fauves, cependant , quoiqu'ils fussent envoyés de Dieu ; proscrits du monde, et ses libérateurs futurs, ils ne conspirèrent pas. Car il n'existe de liberté que celle que veut le peuple. Tant que le peuple ne la veut pas, ou en veut une autre, toute conspiration pour la lui donner est crime, et quand il la veut, toute conspiration devient inutile, il la prend. Jusque-là, le seul rôle des esprits supérieurs est d'écrire et de mourir, c'est un assez beau rôle.

Peut-être ces principes expliqueront au Messager pourquoi nous sommes si âpres quand nous demandons la liberté pour l'Italie, il n'existe là ni contradiction ni ambiguïté. Nous blâmons ce qui nous paraît mal, nous approuvons ce qui nous semble bien sans acception de personne et de partis. Nous avons parlé pour tout le monde et contre tout lemonde, et contre les édits du Cardinal prosecrétaire d'Etat et nous continuerons de suivre avec impartialité une route que personne, dans les journaux n'avaitouverte avant nous, la route de la justice, laroute de la foi unie à la liberté, XdiTowiQ catholique. CqHq définition expliquera aussi au Messager pourquoi nous souhaitons des députés catholiques et rien que catholiques. Plût à Dieu que notre vœu fût exaucé! Mais laFrance ne nous connaît pas encore : soldats obscurs nous n'avons paru que depuis un jour sous les ban-

nières de notre illustre patrie, et si elle nous en faisait le reproche nous ne pourrions luir(^pondre comme un grand orateur à Cnsar la veille de Pharsale: Jcne suis pas arrivr plus lard que la f/loire, mais nous pourrions lui dire : nous ne sommes pas arrivés plus lard quelaliberlé.

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