FÊTES DE JUILLET
(30 Juillet 1831)
Les fêtes de Juillet sont terminées, la capitale qui prosentait un aspect si terrible, il y a un an, et qui depuis a été tant de l'ois agitée parles restes de l'orage ou parles signes avant- coureurs d'autres révolutions, a été calme pendant ces trois jours. Ce n'était ni de la douleur, ni de la joie, ni l'entraînement d'une fête, mais un besoin de repos et de concorde, une suspension d'armes sur un champ de victoire et de deuil. Comme réellement le peuple de Paris s'était bravement comporté, soit au feu, soit dans l'iA'resse que lui causait une monarchie tombée sous ses balles, il s'est souvenu de lui-même, cette année avec quelque sujet de mécontentement. Les douze mois écoulés depuis son triomphe avaient disparu de sa pensée et il se retrouvait tranquille devant un trône fondé par lui. A la place du sang, brillaient des drapeaux ; au lieu de barricades, c'étaient des rues encombrées de curieux, au lieu de troupes armécsau hasard, défilaient quatre-vingt mille citoyens habillés et disciplinés; au lieu du bruit affreux de la guerre civile, on n'entendait que l'écho lointain et régulier des salves de la paix. On n'assiste pas à un si grand contraste sans oublier bien des maux. Un jour viendra peut-être que le souvenir de Juillet fera bouillonner le sang du peuple de Paris, mais on ne fête pas par une révolte contre ce
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que l'on a créé le premier anniversaire de sa puissance. Toutefois il manquait beaucoup aux solennités dont nous venons d'être lestémoins : elles étaient d'abord vides de tout sentiment religieux; et qu'est-ce que vous voulez que fasse le peuple sur des tombeaux, s'il n'y porte aucune espérance et n'y rencontre rien qu'un peu de cendre et quelques ossements? Qu'est-ce que des drapeaux agités par le vent sur un peu de terre ? Qu'est-ce qu'une musique funèbre qui ne rend point dans les âmes le son de l'immortalité? En vain une main royale attachait sur des murs glacés un airain plus froid encore, en vain des artistes célèbres appelaient sous le ciel du Panthéon la vie que donne la postérité ; il n'y avait là point d'autel pour protéger éternellement les morts contre l'oubli des vivants, et cet oubli était déjà venu au milieu du spectacle même consacré à leur souvenir. Les artistes parlaient de gloire, et la foule leur répondait par le cri dont elle accueille au théâtre les chants qui lui j^laisent. C'était la voix de Dieu sifflant la folie de ces pompes par la bouche même du peuple. 11 ne suffit pas d'ôter une croix d'un temple, et de l'appeler Panthéon, pour qu'il soit respecté, il faut persuader au peuple que des murs sont saints parce qu'ils sont très hauts, qu'un nom est saint parce qu'il . parle des Dieux morts depuis dix-neuf siècles, que des inscriptions sont saintes parce qu'elles sont en or, que des ossements sont saints parce qu'ils sont devenus poussière et qu'une cérémonie est sainte parce qu'elle se fait devant un trône, un chanteur, une actrice, trois cents musiciens et vingt mille hommes qui battent des mains. Les hommes sont bien libres de se séparer de Dieu, mais alors qu'ils ne comptent plus sur lui et s'ils veulent se respecter, qu'ils aient soin de ne s'assembler qu'à la bourse, au théâtre ou sur la place publique. Hors de là, ils ne sont que magnifiquement misérables, espèces de baladins qui donnent avec le néant des représentations de l'éternité.
Outre ce premier vice des fêtes de Juillet, il était impossible qu'un peu de tristesse ne corrompît les émotions populaires. Un an ne s'émule pas sur une révolution sans apporter à ceux qui l'ont faite de graves enseignements lors même qu'elle a été provoquée par les fautes du pouvoir ; c'est le temps oii se révèlent les secrètes pensées des chefs de parti et tandis que la Providence tire aussi dos événements consommés des conséquences mystérieuses, la multitude s'étonne entre ces deux énigmes, l'une de la terre, l'autre du ciel, toutes deux moqueuses, toutes deux imprévues. Demeurée aussi pauvre que devant, etquelquefois bien davantage, la multitude mange, trempé d'un peu de sang, un pain toujours dur. Un moment la société dissoute lui a laissé entrevoir je ne sais quel ordre nouveau et idéal, puis, comme un cachot se referme, comme une glace rompue se reprend, la société ressaisit sous ses lois inflexibles une race dont Dieu seul peut adoucir les misères. D'autres que le peuple souffrent aussi de leurs espérances méconnues, la même société qui est redevenue immobile pour le pauvre, menace le riche de son instabilité; elle punit l'un par ce qu'elle a de nécessaire et l'autre par ce qu'elle a de changeant. Viennent ensuite les théories déçues, les grands hommes tombés, les princes de la popularité traînés aux gémonies du pouvoir, la liberté délaissée par ses favoris, le despotisme sortant par tous les pores, et une espèce de désespoir qui prend les âmes généreuses en voyant si peu de fidélité dans les hommes et si peu de constance dans les événements. Or tout cela attriste une fête, le bruit et la fumée n'empêchent point d'entendre et de voir, et la pensée ne s'éteint pas sur un lampion.
Les trois journées qui s'achèvent ce soir ont donc eu un caractère h la fois serein, vide et un peu triste, et pourtant cet anniversaire est celui d'une époque bien féconde en grands résultats. Si la Belgique est libre, si la Pologne en ce moment même assure par une nouvelle
victoire son indépendance nationale, à qui le doit-on? à qui doit-on l'honneur éternel qui rejaillit sur la religion catholique, des camps de Skrzynecki ? Pour nous, nous ne consentirons pas à inscrire dans les jours néfastes, les jours qui ont produit de tels enfants que le peuple belge et le peuple polonais. Même dansnotre pays n'avons nous rien gagné? n'est-ce rien que la presse atfranchie de la censure; que deux millions de gardes nationales défendant le trône contre l'anarchie, et la Charte contre les coups d'état? Ne soyons pas ingra's, on noufe refuse beaucoup de choses qu'on nous doit, on a indignement violé la liberté religieuse, la France a des plaintes trop justes à adresser au pouvoir. Mais, où nous auraient menés les dernières ordonnances, signées par un Roi trompé et malheureux? où serait aujourd'hui la lioerté? où serait même la religion ? Si elle a perdu de sa puissance extérieure, si on lui a brisé ses croix, elle a acquis une gloire qu'elle ne connaissait plus, elle a survécu à une révolution qui la détestait et obtenu par là plus de force que tous les rois de l'Europe ne pourraient lui donner.
Enfin, les leçons des trois journées de Juillet sont un immense bienfait, elles ont révélé aux partisans d'une famille auguste la faiblesse des moyens de gouvernement employés par elle et l'impossibilité absolue de résister aux conditions d'une société telle que le temps Ta faite. Que manquait-il aux Bourbons pour régner en gloire et en paix? ils étaient les descendants d'une famille qui avaient gouverné notre pays pendant huit siècles, et qui tombée une seule fois du trône dans ce long espace de temps, y avait rapporté d'illustres souvenirs accrus de ceux de l'infortune, un repos vivement désiré, et plus de liberté que n'en avaient les peuples avant son retour, ils étaient soutenus au dehors par l'alliance de tous les rois du continent, qui s'étaient juré secours contre les entreprises populaires ; au dedans par l 'amour d'une grande partie de la nation, par l'horreur des troubles qui avaient
précédé, par une prospérité croissante de l'industrie, par trois expéditions militaires dont l'une avait rendu la couronne à un prince de leur sang el dont les deux autres avaient ticquis à la France, sans que sa paix fût troublée, un renom poétique et aventureux, enfin, par une certaine douceur de race à laquelle on ne pouvait s'empêcher de rendre justice, et par la religion dont ils avaient adopté les malheurs comme faisant partie de ceux qu'ils avaient soufferts. Rien ne semblait plus solide, et il ne manquait pas de courtisans qui croyaient que le prince n'avait pour achever sa fortune qu'à se présenter aux chambres d'un pays avec un fouet pour sceptre, à l'exemple d'un roi fameux; cependant il a suffi de trois jours pour tout détruire ; cette monarchie s'en est allée comme un enfant qu'un homme a pris par la main. Quelques braves soldats se sont fait tuer pour elle, quelques bourgeois ont été meurtris dans les rues, et nous venons de célébrer l'anniversaire d'une chute qui était impossible la veille, qui n'a paru qu'un jeu le lendemain.
Comment cette merveille s'est-elle opérée? Comment sont tombés si vite des princesen apparence si forts? c'est évidemment qu'ils n'avaient pas trouvé le mot qui, dans leur siècle pouvait donner la vie et la durée à leur puissance, c'est qu'ils s'étaient faits les ombres du passé et d'un passé qui n'était pas ir.ême le leur, mais celui d'un soldat naguère précipité de la gloire ou plutôt du trône; car l'Europe n'a pu que cela contre lui. Au lieu d'aller consulter à Saint-Denis les reliques mutilées des anciens rois, leurs pères, ils avaient préféré les traditions d'un despotisme récent. Au lieu d'inscrire sur leur drapeau les noms de Dieu et de la liberté, nomséternelsque se partage le genre humain, comme la plus belle portion du patrimoine commun, d'où sont sortis tous les empires durables, ils avaient inventé un mot inconnu de leurs ancêtres, formé des débris de tout ce qui n'avait pluj de force dans le monde, et ils espéraient que leur race ne périrait
pas plus que leur légitimité. Or ils s'étaient trompés, et il le faut bien croire puisque leurs partisans les plus habiles appellent aujourd'hui au secours de leur infortune ces mêmes idées qu'ils avaient méconnues seize ans. Cette science acquise est quelque chose, et à qui la doit-on? Pourquoi être ingrat envers le malheur? le malheur n'est pas courtisan d'ordinaire, mais on dirait qu'il l'est devenu pour les Bourbons tant il les sert bien. Encore une fois, les journées de Juillet sont au-dessus de la calomnie, et, dussent vingt générations de ministres en arrêter les résultats, elles ne seront regrettées un jour que par les vieux libéraux : leur règne a fini là et nous l'avons enterré avant-hier au Panthéon.
Une nouvelle année et une nouvelle session commencent ensemble. Nous verrons ce que les ministres prétendent faire pour répondre aux plaintes de la France, s'ils refuseront aux provinces leur émancipation, s'ils accorderont la liberté d'enseignement aux pères de famille et à la charité, s'ils porteront secours à la Pologne, s'ils veulent enfin pour l'année prochaine un anniversaire de juillet plus cher à la b'rance que le premier. Nous le désirons vivement, quoique peu nous importe, à ne considérer que nous. Tôt ou tard la liberté sortira de la France éclairée par sa révolution dernière, et il n'y aura de victimes que ceux qui prendraient toujours des cérémonies futiles pour une fête libérale et des revues pour de la gloire. Tôt ou tard la liberté donnera sa fête au monde et le monde se souviendra de celle-là.
lacordairp: .iouunaliste 2^)