‹ Lacordaire journalisteChapitre 90 sur 114 · SOUSCRIPTION POUR LE RÉTABLISSEMENT DU PALAIS ARCHIÉPISCOPAL DE PARIS · texte numérisé non relu

SOUSCRIPTION POUR LE RÉTABLISSEMENT DU PALAIS ARCHIÉPISCOPAL DE PARIS

{23 Août 1831)

Il est, dans l'Eglise de France, un évêque sur lequel les catholiques ne peuvent plus se taire sans être ingrats. Désormais leur affection est le seul bien qui lui reste au monde, puisqu'après que la fureur populaire, deux fois sollicitée contre lui, l'eut laissé deux fois possesseur de quelques ruines, le pouvoir s'est chargé d'achever l'ouvrage du peuple, et de ne pas laisser une pierre au proscrit dans le lieu où il avait un palais. Ce palais avait élé bâti par ses prédécesseurs. Il fut envahi et saccagé dans les journées de 1830: les meubles furent jetés par les fenêtres, les boiseries et les parquets, enfoncés: on arracha les portes de leurs gonds, on brisa les croisées, on déchira la charte de l'Église de Paris, et on en foula aux pieds les lambeaux. Le lendemain la calomnie s'assit dans les caves et dans les appartements dévastés: là elle vit des poignards, ici des habits de femmes. Les portefeuilles étaient pleins de mystères affreux dont on promettait la révélation à la France, et on eût dit qu'une moitié de l'enfer, pour le moins, avait été prise sur le fait à l'Archevêché par la révolution. Cependant l'illustre calomnié cacha sa tête où il put : il erra, pendant six mois, de maison en maison, craignant de compromettre les amis qui lui donnaient l'hospitalité, et poursuivi dans ces divers asiles par des libelles innombrables. Au bout de six mois d'une vie cruellement troublée, on se ressouvint que les murs de sa maison étaient encore debout. Quelque chose qu'on appela le peuple s'y précipita de nouveau, et, après avoir achevé la désolation des appartements, se mit à enlever les toits, afin que le soleil vît ce

qui avait été fait. La croix, qui le voyait aussi, tomba ce jour-là (le Notre-Dame, et, tandis que la Seine emportait le long de Paris, sous les yeux de l'autorité immobile, les preuves du pouvoir des forçats dans la capitale de la civilisation, ces bandes animées par l'impunité remontaient le fleuve, et allaient ravager le seul lieu oii la pensée de leur victime pouvait encore chercher lapaix. Gonflans fut détruit. Le troisième jour, l'archevêque de Paris n'ayant plus rien à perdre sur la terre, la tranquillité se trouva rétablie, et quatre-vingt mille hommes sous les armes annoncèrent aux forçats que leur règne était fini, à l'Europe que l'ordre était sauvé.

Nous ne rappellerons pas les autres injures publiques que notre premier pasteur a eu à subir. Nous tairons les sacrilèges de Saint-Germain, de Sainte-Geneviève, del'Abbaye-aux-Bois, l'enlèvement des statues qui ornaient le sanctuaire de la métropole ; nous tairons encore ces indignes refus de traitements que la France connaît aujourd'hui, et qui étant une exception arbitraire à l'ordre commun, empruntaient de cette circonstance et des malheurs de l'archevêque le caractère de la basse persécution. Il faut finir; le pouvoir nous a instruits à marcher vite quand il s'agit de sa honte. Restaient dans l'ancienne cour de l'Archevêché, au lieu où avait été le palais de nos évêques, quelques pierres saintes parce qu'elles étaient le bien des catholiques, le dernier asile d'un homme malheureux et livré deux fois sans défense à ses ennemis, enfin parce que le crime les avait touchées, et que jamais la société ne doit finir ce que le crime a commencé. On pouvait les laisser là se couvrir d'herbes, ou les restaurer des deniers de l'État, ou, si l'économie s'y opposait, s'en fier de leur réparation à l'amour des catholiques. S'ils n'eussent pu rendre un palais magnifique à leur évêque, ils lui eussent donné, selon leurs forces, une preuve de leur immortelle alfection, et l'État eût été juste sans qu'il lui en coûtât rien. Mais, outre la justice, il y a en ce monde l'iniquité

et l'industrie: elles ont prévalu. Le gouvernement achèvera avec ses architectes l'ouvrage des forçats : les restes de notre palais archiépiscopal seront rasés; on plantera des arbres sur l'emplacement; le plaisir de la promenade y amènera une partie de la population; les entrepreneurs du pont de l'Archevêché percevront chaque jour, à cause du passage devenu plus fréquent, le double ou le triple de leur perception antérieure, et, afm que personne n'ait à se plaindre, le gouvernement condamnera M. l'archevêque à habiter, loin de sa métropole un hôtel de l'État. Cela résolu, on insérera dans le Journal général des affiches, l'avis que tel jour, à telle heure, en exécution d'un arrêté de M. le préfet de la Seine, à riIôtel-de-Ville, on procédera à la vente de fers, plombs, cuivres dorés, fonte, bois dorés, boiseries, provenant de Y Archevêché, Notre-Dame^ Saint-Paul, Saint-Germain V Aux er rois, eXo,. Voilà ce qu'on a fait à notre vénérable pontife depuis un an. C'est-à-dire que quiconque a pu lui donner une preuve d'animosité la lui a donnée, et tout le monde l'a pu. Ennemis de la religion, ennemis personnels, peuple aveuglé, ministres, magistrats, chacun s'est jeté sur la victime; chacun l'a déchirée à son tour, et on chercherait en vain un genre d'injures qui lui ait été épargné.

Quand, après cela, on se demande d'où vient tant de haine, nul ne le sait. Qu'a fait M. l'archevêque de Paris qui lui ait mérité un sort si différent du sort de ses collègues dans l'épiscopat? Homme doux et aimé dans son intérieur, évcque plein de tolérance, il avait encore des qualités populaires, et nul évêque, sous la restauration, n'a joui de moins de faveur à la cour. On se souvient de l'enthousiasme qu'avait excité l'indépendance de sa tenue à la chambre des pairs, du temps de .M. de Villcle, et en aucun autre temps il ne fut l'homme-lige d'un ministère ou d'un parti. Quiconque relirait aujourd'hui les phrases qui ont été le prétexte de ses malheurs, serait peut-être étonné qu'il ait fallu à ses ennemis tant de subtilité d'intcrpréta-

tion pour lui trouver un crime et faire oublier ses antécédents honorables, et le courage avec lequel il a supporté les suites de cet oubli, jjrouve que son Ame n'est pas si vulgaire qu'elle eût tout à coup passé d'une généreuse indépendance à une vile ambition. 3Iais il faut dire ici le secret de ses infortunes : c'est ce courage môme qui n'a jamais su plier ni devant M. de Villèle, ni devant M. Frayssinous, ni devant M. Feutrier, ni devant nos ministres actuels; c'est ce courage qu'on ne lui pardonne pas. Si M. l'archevêque de Paris, après les journées de 1830, eilt appuyé de quelque condescendance les desseins de nos hommes d'état pour l'abaissement et la servitude des catholiques, son palais eût été défendu dans les journées de 1831 : son palais eût été réparé des deniers de la France. Lacroix dorée brillerait encore derrière les tours de Notre- Dame, et annoncerait'au clergé qu'il dépend de lui d'acheter la paix. Car nos ministres ne demandaient pas mieux que ^e la vendre, ils savent tous par cœur ce qu'a dit Montesquieu : « Il est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'espérance de la fortune; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublie ; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d'autres passions agissent sur nos âmes, et que celles que la religion inspire sont dans le silence ^ » Or, M. l'archevêque de Paris a déjoué par son désintéressement et sa fermeté les complots de la faveur, que son exemple eût rendus si généreux si son exemple les avait encouragés.

Rappelons-nous la mort de M. Grégoire, et comparons la conduite de l'évêque véritable avec l'évêque de cour. Au lieu que l'un, défenseur des canons apostoliques et de liberté chrétienne, abandonne les murailles du temple à la force lionteuse d'elle-même, l'autre sacrifie la discipline à leurs majestés, et déshonore les sacrements par

]. Esprit des lois, liv. 2j, cli. 12^

une ruse que l'impiété applaudit, parce qu'elle voit que là la foi n'est qu'un jeu. Où serions-nous avec de tels évêques? que deviendrait l'épiscopat si on l'habituait à ces leçons? Grâce à notre vénérable pontife, le siège de Paris a été plusfortque la mauvaise fortune, plus invincible que la séduction qui vient tenter le malheur, et maintenant c'est aux catholiques à voir s'ils n'ont rien à faire pour celui contre lequel on a tant fait, et qui a su tirer de ses humiliations, pour la cause île la liberté commune, des avantages immortels.

Il ne nous appartient pas de pénétrer les secrets d'une douleur que nous devonsenvironnerde nos respects; mais tout hommC; si grand qu'il soit, a besoin d'être consolé quand il est malheureux, et Jésus-Christ se plaignait sur la croix d'avoir été abandonné. Les catholiquesabandonneront-ils un de leurs évêques souffrants à cause de son salut et du leur? Laisseront-ils raser sa maison comme celle d'un ennemi public, vendre à l'encan les pierres qui en restent, pour être ensuite employées à la restauration de quelque égout? Nos administrateurs disent que la capitale n'est pas assez riche pour rétablir le palais que nous avons bâti, et qu'ils ont laissé détruire : eh bien! ôtonsleur ce prétexte, et nous qui sommes plus pauvres qu'eux, rebâtissons avec amour les murs que la fureur des hommes avait dégradés, et que leur justice veut renverser de fond en comble. S'ils n'acceptent pas notre argent, il sera clair qu'une autre passion que l'avarice dirige leur pensée, et nous chercherons quelque lieu oii, si jamais la vengeance attaque le palais de nos évéques, les ruines en seront du moins sacrées, parce que les forçats seuls pourront y toucher.

Les catholiques s'étonneront peut-être que nous sollicitions si souvent leur charité; mais ils devraient s'étonner davantage que nous ne le fissions pas. Nous ne connaissons aucunes h^/nesà la charité chrétienne, quand les misères n'en ont aucunes, quand les injures n'en ont pas

plus que les misères, et il faut que nous disions une chose aux catholiques : c'est que leur charité seule sauvera leur liberté. Que jamais une injustice ne leur soit faite sans qu'ils y prennent tous part, et chaque jour le nombre des injustices diminuera : car les hommes ne sont injustes que contre ceux qui n'ont point d'appui. Formons une assurance mutuelle contre la tyrannie, et la tyrannie qui est forte contre un citoyen isolé, sera impuissante contre tous. S'unir, s'aimer, se secourir, voilà la charité, et voilà aussi la liberté.

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