RENTRÉE DE L'UNIVERSITÉ
(12 Octobre 1831)
Après s'être reposée des fatigues de l'an 1831, l'Université vient de reprendre avec orgueil le cours de ses travaux. Elle a souffert, il est vrai, d'incroyables opprobres, mais enfin, elle vit. Le gouvernement a trouvé juste pour la dédommager des mépris de la France, de lui confier exclusivement, pendant une année encore, l'éducation du peuple français. Ne parlons plus des serments jurés à ce peuple, ni du délai si court dans lequel on devait les accomplir; des temps viennent où il est indigne d'un peuple de parler des serments qui lui furent faits. La parole suppose du respect dans ceux à qui on l'adresse, et quel respect le ministère a-t-il montré pour la voix de la France, réclamant depuis quatorze mois, la liberté de l'enseignement? La France avait écrit cette liberté dans la Charte. Les pères de famille inquiets sur l'avenir de leurs enfants, l'ont appelée à grands cris. Les deux Chambres ont renvoyé plusieurs fois leurs pétitions au ministère, et outre celles dont le rapport n'a pas encore eu
lieu un grand nombre arrive chaque jour au Palais Bourbon. Nos députés eux-mêmes, quand ils n'étaient que de simples candidats dans une élection générale se sont engagés pour la plupart à défendre la liberté d'enseignement, ou, du moins, ils ont fait à cet égard, des professions de foi qui attestent d'autant plus le vœu du pays, que le peu de fidélité des élus à leur parole a prouve qu'ils cédaient en la donnant, à une autre force que celle de leur conscience. Plus impatients que leurs députés, des citoyens ont ouvert des écoles libres sur divers points du , Royaume, et plusieurs d'entre eux ont été acquittés par les tribunaux, qui n'ont pas voulu regarder comme une loi le plus vil des décrets de l'Empire. On a vu une commune tout entière accusée d'avoir défendu à main armée des instituteurs de son choix, déclarée innocente par le jugement d'un jury^ et, si la cause de la liberté de l'enseignement a succombé ailleurs, elle a succombé avec tant de puissance, que les juges n'ont osé, malgré les circonstances les plus aggravantes, condamner ceux qu'ils estimaient coupables qu'à la moindre peine qu'ils ont pu. L'opinion publique s'était prononcée en leur faveur, et il est remarquable que, dans un pays si civilisé, pas un journal, quelque fût son parti, n'a cru possible la défense du monopole de l'enseignement; presque tous l'ont vivement attaqué; les moins favorables à l'affranchissement de l'intelligence et de la religion n'ont pas même honoré la servitude d'un silence complet. Enfin, l'Université quelque aveuglée qu'elle soit par le désir de vivre, s'est tellement sentie réprouvée, qu'elle n'a pas dit un seul mot pour réhabiliter sa cause, qu'elle n'a pas trouvé dans son sein un homme de lettres qui voulût venger ses injures, et quelles injures? On lui a dit que depuis vingt ans elle corrompait toutes les espérances de la patrie, que ses élèves n'avaient ni toi^ ni science, ni mœurs; qu'elle avait servi tous les despostimes, adoré tous les symboles, qu'elle était l'objet de la haine universelle, de la haine des pères^
(le la haine des enfants, et que rien n'oi^alait cette haine, si ce n'est le mépris qu'elle inspire à tous. On lui a dit cela tous les jours de sa vie depuis un an ; on l'a délif'e de prendre pour juges entre elle et ses accusateurs douze pères de famille choisis au hasard. Qu'a-t-elle répondu? llien. Après avoir élevé vingt ans toute la jeunesse de France, elle n'a pas trouvé dans ces vingt générations un seul homme reconnaissant, un seul qui daignât par pitié lui rendre témoignage et dire à ses ennemis : vous allez plus loin que la justice. Au bout d'un an de ces vengeances sanglantes de l'opinion publique tombée désormais au dessous du déshonneur, l'Université est venue s'humilier devant le pays, elle a fait hommage à la liberté d'enseignement, par la bouche de son grand maître, dans une occasion solennelle, au milieu des couronnes de lauriers que sa m lin allait distribuer à une génération ingrate comme les autres, en sorte que le monopole a redit lui-même au monopole l'arrêt prononcé contre lui par la (!harte, par les tribunaux, par la presse, par les pères de famille, par ses propres élèves, par le discours de la couronne, partout l'univers. Mais il fallait quelque chose de plus, et M. Persil est venu, par ses aveux contre le monopole fait à la Chambre des Pairs porter à l'Université le dernier coup. Certes, on peut le dire, jamais la volonté, le besoin de la France ne furent manifestés plus haut, ni plus clairement.
Quel compte le ministre en a-t-il tenu? Il a ajouté des promesses à des promesses, il a calculé combien de fois il lui faudrait mentir pour livrer les familles, pendant une année encore, à la merci du monopole, et c'est ce plan de déception que vient d'accomplir la rentrée de l'Université. Ce n'était pas assez que l'exercice de nos droits eût été suspendu jusqu'aujourd'hui, le gouvernement a trouvé le moyen de faire marcher son despotisme plus vite que le temps, et, comme une année commencée est une année finie, en matière d'éducation, il est vrai de dire que
deux ans se sont écoulés depuis la révolution de Juillet, sans qu'on nous ait mis en possession de la liberté qui nous fut jurée. Des pères de famille qui l'attendaient, ont privé leurs enfants de toute instruction pendant l'année précédente dans l'espoir qu'il leur serait permis de les faire instruire sans les exposer à être corrompus; mais cette année sera perdue sans fruit, à moins qu'ils ne consentent à en perdre une seconde peut-être encore sans fruit. Une génération sera victime de l'abominable calcul du ministère, des milliers de familles verront s'évanouir les espérances qu'elles avaient mises dans la foi et la pureté de leurs enfants. Et pourtant, il y a là une charité pour protéger ces espérances ! il y a là une charité qui doit s'accomplir dans le plus bref délai possible! il y a là un trône qui ne vit que par ses sacrements 1 il y a là un ministère responsable! il est vrai qu'il répond des écus de la France et qu'il ne répond pas de l'innocence des familles! laissons donc tous ces gens-là et songeons à nous. Dans notre première campagne contre l'Université, nous l'avons attaquée en mettant à nu son incompatibilité avec toute espèce de liberté quelle qu'elle soit, en révélant les honteux secrets de ses établissements et tous ses actes de despotisme, en faisant signer des pétitions et en fondant des écoles libres. Telle sera encore la marche de notre seconde campagne, puisqu'il nous faut arracher la liberté de vive force. Nous ne cesserons d'écrire contre le monopole, de signaler son ignorance, son impiété, son absurdité, nous entasserons pétitions sur pétitions, nous fonderons des écoles libres non plus sur deux ou trois points, mais partout oii il se trouvera quelque homme généreux, quelque catholique fervent, à qui nous pourrons persuader de prendre part à l'affranchissement de sa patrie. Déjà nos mesures sont prises, pour qu'une école libre soitouverte dans la seconde ville du Royaume, et nous rendons de vives grâces aux hommes pleins de foi et d'indépendance qui veulent bien s'en charger. D'au-
très s'ouvriront prochainement dans d'autres villes. Nous conjurons les catholiques de tourner là toutes leurs vues, touts leur amhition. Ce serait une grande erreur si le jugement de la Cour des pairs leur fiiisait regarder comme inutiles des tentatives semblables à celle qui a été condamnée. La liberté ne s'obtient qu'à force de condamnations; car si elle n'était pas condamnée, elle serait donc née, or In liberté ne se donne pas, elle se prend. C'est une maxime à la laquelle il faut sans cesse revenir. Que la France se couvre d'écoles libres, que mille tribunaux les condamnent, chassent les maîtres et les enfants, que l'impôt universitaire soit refusé et payé par ordre de justice, que des pétitions soient signées partout et renvoyées à M. de Montalivet, qui n'en tiendra compte : il résultera de toutes ces condamnations, de tous ces mépris que l'enseignement sera libre.
Quelle gloire d'ailleurs serait-ce pour les Catholiques si, au lieu de conquérir la liberté d'enseignement, on la leur donnait? Ces gens-ci ont l'imbécillité de ne pas voir que la liberté d'enseignement est inévitable, parce qu'elle est une conséquence logique de l'état du monde : eh bien ! tant mieux! car nous aurons cette liberté, et de plus ce sera nous qui en doterons la patrie. Quand on demandera dans les âges futurs, à quelle époque l'intelligence humaine fut affranchie et quels furent ceux qui causèrent dans le monde une si admirable révolution, l'histoire répondra : Ce fut au dix-neuvième siècle, ce furent les Catholiques, ce fut cette religion qu'on accusait d'avoir peur de la liberté et de vouloir éclairer les hommes à la lueur des bûchers. Au lieu que, si ceu.L qui nous gouvernent, par la patience de Dieu, nous donnaient la liberté d'enseignement, qu'arriverait-il? Il se trouverait, dans cinq ou six siècles, quelque libéral payé par le ministère de son temps, quelque faiseur de Messagers futurs, qui prouverait sans coup férir à ses lecteurs, que les catholiques ont toujours abhorré la liberté d'enseignement. Or il faut songer àl'his-
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ioire encore plus qu'à la vie présente. Le plus grand bienfait de la Providence envers les Catholiques français est sanscontredit, qu'après quarante anspassésde révolutions, la liberté n'ait pu s'établir sans eux dans leur pays, et que ce sont eux seuls qui combattent sérieusement pour elle aujourd'hui? Qu'ils regardent : la révolution dernière a détruit toutes les illustrations politiques, désenchanté toutes les renommées, elle a mis a nu le despotisme de tous les partis, il n'y a plus nulle part, ni désintéressement, ni avenir. Les voilà ces géants de trois siècles, les voilà à terre, usant quelques restes de vie à parler: Luther, Mirabeau ou Napoléon et à souffler sur de vieux tisons éteints! Ils commencent ce grand supplice de l'erreur qui consiste dans l'impuissance absolue de faire, et dans l'impuissance plus terrible encore d'aimer la liberté. Quel malheur, c'eût été pourles Catholiques, s'ils l'avaient reçue d'eux comme un don ! Grâces au ciel, ils ne l'ont pas reçue : leurs ennemis n'ont pas compris ce qu'ils eussent fait contre le Catholicisme s'ils l'avaient rendu libre, et le jugement de la Cour des pairs sera dans la postérité comme ces Chartes du moyen-âge conservées au fond des monastères, pour apprendre aux siècles à venir quels furent, dans les siècles précédents, les véritables amis de la liberté du monde.
Que les catholiques ne s'y trompent donc pas. Qu'ils n'appellent pas malheureuse la résistance qu'éprouve leur affranchissement; qu'ils n'appellent pas condamnation ce qui les absout à jamais, surtout qu'ils ne se découragent pas, parce qu'ils ont payé trois cents francs pour faire écrire le nom de la liberté à côté du leur par leurs ennemis. Etquand lisseraient mille fois condamnés à l'amende ! Et quand il faudrait cinquante ans de peines avant d'être libres! Il en a fallu trois cents aux premiers chrétiens. Mais aussi, ils purent se dire sans orgueil les fondateurs de la liberté des peuples, et personne n'a pu se vanter de la leur avoir donnée; ils n'ont eu à en remercier que Dieu.
C'est pourquoi, courage! et s'il est un père qui aime son fils, une mère qui aime sa fille, un catholique qui estime sa foi quelque chose, un homme qui veuille être libre, qu'ils sachent qu'on ne verra en France de familles unies, de mariages saints et bénits, de foi vive et féconde, de liberté, de paix, de gloire durable que quand l'Université n'y sera plus. Mais il ne suffit pas de savoir cela; il faut n'être pas complice de l'Université par un lâche silence, ou si l'on s'en fait complice, il ne faut pas se plaindre de tous les maux qu'elle produit. Dieu a déjà puni bien des pères, dans leurs enfants, de la patience avec laquelle ils ont souffert le monopole! Mais aujourd'hui qu'il dépend d'eux de le détruire, que la Charte prête secours à la nature, un père qui ne daigne invoquer ni l'une ni l'autre, appelle sur sa race une de ces malédictions qui n'ont pas de nom sur la terre, parce que, toutes visibles qu'elles sont, elles se prolongent dans la postérité au delà du terme où l'œil humain peut les suivre et les apprécier. Virginius tua sa fille pour la conserver sans tache: malheur au père qui tue son fils et le corrompt d'un même coup!
Nous supplions les pères de famille, les prêtres catholiques, les catholiques de tous les rangs et de toutes les conditions, les amis de la liberté, quelles que soient leurs croyances, de s'occuper sans relâche à signer des pétitions contre le monopole de l'enseignement, d'ouvrir des écoles libres partout oij ils le pourront, de refuser comme illégale la rétribution universitaire, de résister par toutes les voies possibles au despotisme et aux exactions de l'Université, de les flétrir par la presse, de parler, d'écrire, de ne se taire jamais. Et nous, continuant à prendre notre part de la tâche commune, nous ne cesserons d'exhorter nos frères et nos concitoyens à s'afl'ranchir, nous saisirons toutes les circonstances oii il nous sera possible de joindre l'action à la parole, et enfin qu'on ne ne nous accuse pas d'outrepasser les bornes d'un combat légitime, nous ajouterons un mot :
Ce sont les choses et non les hommes que nous attaquons, les hommes nous sont inconnus, il est impossible que rUniversité n'en possède plusieurs d'un grand mérite et beaucoup dont le caractère est honorable. Leur unique tort est de ne pas faire assez pour prendre dans le pays une position digne d'eux. S'ils aimaient davantage laliberté, et qu'ils connussent mieuxleurspropres intérêts, ils solliciteraient eux-mêmes l'émancipation de l'enseignement, ils attendraient plus de gloire d'une glorieuse concurrence que d'une servitude qu'ils portent les premiers, qui tue le talent, qui fait qu'ils ne sont rien comme individus et, que, comme membres du corps universitaire, le blâme du monopole de ses conséquences retombe en partie sur eux. Plusieurs l'ont déjà senti et réclament avec nous la liberté d'enseignement, c'est un hommage que nous voudrions pouvoir rendre à tous et il y aurait habileté de leur part à le mériter, car l'enseignement sera libre malgré toutes les résistances du pouvoir.