DU COLLÈGE DE BEAUPRÉAU
(45 Octobre 1831)
Le collège de Beaupréau n'existe plus. Nous allons raconter avec simplicité l'histoire de son établissement et celle de sa ruine, afin que l'on juge entre ceux qui l'avaient fondé et ceux qui en ont fait une caserne de soldats. Quand le despotisme arrive à de certains excès, il n'y a plus qu'à les raconter. La plainte suppose de l'espoir, la plainte est un avertissement à l'autorité qui s'oublie; mais les événements inouïs qui s'accumulent chaque jour nous prouvent que l'autorité ne s'oublie pas, qu'elle suit des desseins médités et que, voyant les forçats res-
LACORDAFRK .lOlRNAMSTE 2'J1>
pccter nos croix, loséglisesot nos séininairos, clhî.'i résolu de prendre le rôle dont ils ont eux-mèines rougi! C'est pourquoi nous ne nous plaignons pas, nous racojUons à la France ce qu'on fait d'elle, attendant en paix cette justice inévitable que le temps amène dès ce monde aux opprimés.
L'origine du collège de Beaupréau n'est due ni au gouvernement, ni à une congrégation religieuse ; il fut fondé au commencement du dix-huitième siècle par quelques familles réunies qui le bâtirent à leurs frais. Elles en confièrent plus tard la conduite à des hommes modestes, dont le nom ne se trouve mêlé aux intrigues d'aucune époque, je veux dire aux Sulpiciens. Pendant la révolution, les républicains et les royalistes en firent tour à tour un hôpital. Il survécut ainsi aux désastres de la guerre civile, respecté des deux partis dont il était l'asile commun. En 1809 le gouvernement y envoya une colonie de l'école des Arts et Métiers de Chàlons, Cette colonie l'abandonna de son plein gré, à l'époque des cent jours, et fut transportée ensuite à l'abbaye de Ronseraye dans la ville d'Angers. Les bâtiments du collège de Beaupréau n'ayant plus aucune destination, une ordonnance de 1816 les affecta à l'établissement d'une école secondaire ecclésiastique. C'était une restitution et non un bienfait, c'était se conformer à l'intention des familles de Beaupréau, qui avaient doté autrefois de ce collège leurs concitoyens et qui en avaient été dépouillés par la confiscation. Déjà un ancien professeur de la maison en avait transporté les souvenirs dans un lieu voisin, avait essayé d'en relever là les ruines à force de sacrifices personnels, et avec le secours de madame la Maréchale d'Aubeterre dont la charité et la mémoire vivent encore dans ces contrées. Ce vieux et fidèle serviteur, placé à la tête de son ancien collège qu'il n'avait espéré voir renaître qu'en le recréant, y consacra toute sa fortune; il vendit ses propriétés les unes après les autres, il répara les bâtiments et en njiMita des nouvenux.
Les catholiques unissant leur charité à la sienne, ils dépensèrent ensemble 400,000 francs en quatorze années pour élever une niaison qui leur était chère à l'envi. La moitié des élèves y recevait une éducation gratuite et cent familles pauvres y trouvaient leur vie par le travail et par la charité. Voilà quel était le collège de Beaupréau : des gens du pays l'avaient fondé à leurs frais, le guerre civile en avait fait un hôpital, l'empire une école d'arts et métiers, Louis XVIII l'avait rendu à sa destination primitive, un ancien serviteur du collège avait vendu son patrimoine pour l'accroître et l'embellir, se confiant à la parole de son Souverain, à la justice et à l'honneur de §on pays, et il espérait qu'on le laisserait mourir là.
Mais le 8 septembre 4831, une ordonnance royale dissout brusquement le collège de Beaupréau, le transporte à Angers et affecte les bâtiments, à un autre service. Le bruit s'en étant répandu, Mgr [l'évêque d'Angers envoie un de ses grands vicaires près du général Bonnet. Le général paraît surpris, affirme qu'aucune mesure semblable n'a été prise, et qu'il ne prévoit pas qu'on y ait recours, parce que malgré les nombreuses dénonciations faites contre le collège, on n'a rien à lui reprocher. Deux jours après, une députation des pères de famille de^Beaupréau est admise près du général Bonnet, ils reçoivent la même réponse. Cependant, le 24 septembre, l'ordonnance est signifiée à Mgr l'évéque d'Angers. Le 26, M. le sous-préfet vient la communiquer au vénérable supérieur de Beaupréau, et lui déclare que le gouvernement^ décidé à civiliser la Vendée dans le sens des idées actuelles, veut d'abord pour y réussir, détruire l'influence des Prêtres et établir un casernement fixe àBeaupréaUy pour que l'esprit du jour y soit propagé! La déclaration est appuyée de quatre cents hommes de troupes qui s'assurent. de tous les environs du collège, et c'est ainsi que la ville de Beaupréau a perdu un établissement que ses citoyens avaient créé, c'est ainsi que le ministère récompense un Français
qui a consacré son patrimoine au service de son pays.
Apprenons donc à ne plus nous confier à notre pays, parce que ce n'est plus avec lui que nous traitons, à ne pas croire au gouvernement, parce qu'après lui avoir donné notre temps et nos sueurs, il viendra comme un brigand nous ravir le fruit de notre travail. Si le vénérable abbé de Montgazon, au lieu d'agrandir et d'orner des bâtiments confisqués par l'État sur ses concitoyens, avait acheté un champ et y eût planté une cabane, il aurait pu dormir en paix jusqu'à la fm de ses jours, mais il a cru h la parole d'un gouvernement, il a cru aux lois qui ordonnent qu'un propriétaire, alors qu'on a bâti de bonne foi sur son terrain, paie le prix des matériaux et de la main d'œuvre, ou l'augmentation de valeur qu'a reçue sa propriété et, pour prix de sa bonne foi, pour prix de ses sacrifices, il est mis dehors d'une maison dont la moitié lui appartient sans qu'on lui parle d'indemnité, sans qu'on ait égard à sa vieillesse et à la pauvreté oi!i il s'est volontairement réduit. Que cet exemple serve du moins aux catholiques, qu'ils ne mettent plus une tuile aux bâtiments que l'État leur a volés, mais qu'ils achètent enfin quelque chose qui soit à eux. Ne fût-ce qu'une maison de sapin, ne vaut-il pas mieux être tranquille sous des planches, qu'à la merci de ces exécrables spoliateurs qui vous laissent travailler quinze ans à augmenter le bien qu'ils vous ont pris et qui vous chassent ensuite avec moins de commisération que le chien qui aurait aboyé quinze jours à leur porte?
Mais ce n'est pas assez de profiter de cette leçon pour l'avenir, il faut songer au présent. Les lois sont formelles sur f indemnité qui est due pour les constructions faites de bonne foi, sur le terrain d'autrui. Les catholiques supplient M. l'abbé de Montgazon, si aimé et si honoré de tous ceux qui le connaissent, de ne pas abandonner ses droits, mais d'en poursuivre l'effet devant les tribunaux. Il ne s'agit pas seulement de sa cause, mais de la nôtre,
11 faut qu'on sache que, s'il l'on peut dépouiller les catholiques des biens qu'on prétend leuravoir concédés, ils peuvent aussi réclamer le rembourse me ment des travaux qu'ils y ont exécutés de bonne foi. Ce serait trop d'être à la fois victimes et dupes. Opposons à la force qui abuse d'elle-même avec tant de lâcheté, la puissance du droit, et souvenons-nous que, si la mission du chrétien sur la terre est de souffrir pour consoler ceux qui souffrent, il en a une autre non moins grande, qui est de conserver la justice à ceux qui sont faibles, en résistant à ceux qui sont forts.